Où l’on s’autorise enfin l’élégance

29 Jan

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Qui n’a jamais noté les répliques cinglantes d’un auteur anglais au meilleur de son excentricité, dans le secret (et vain) espoir de les exploiter lors de dîners besogneux ? Ou encore, qui ne serait tenté, après les avoir lus, d’interpeller quelqu’un au hasard dans la rue avec ces mêmes mots : « – Monsieur Smith ! – Je ne m’appelle pas Smith. – Vous vous appelez Smith génériquement, Smith à tous égards. C’est la raison pour laquelle je m’adresse à vous. En faisant votre connaissance, je fais celle de mille individus. Vous êtes un raccourci vers le savoir. »

Voilà, pendant un instant vous avez été le duc de Dorset, le magnifique et empanaché Dorset, le monde vous appartient, mais jamais vous ne trichez aux cartes. Vous ne montez jamais en auto et vous tolérez les Américains s’ils se contentent d’exister de l’autre côté de l’Atlantique. Vous êtes un dandy irréprochable, chacun à Oxford peut en témoigner. Et jamais vous ne tombez amoureux.

Sauf… lorsque Zuleika Dobson débarque à Oxford. La Carmencita, version thé et brumes d’Outre-Manche. Zuleika Dobson a deux problèmes : sa beauté, et les hommes qu’elle séduit, jusqu’à les réduire à l’abêtissement, la soumission, l’esclavage le plus total et le plus abject. Un sale coup du sort. Pour le Duc, la passion est nouvelle, et compliquée. Il lutte brièvement, mais se rend, comme les autres, pitoyablement, comme les autres, pense Zuleika. Elle le refuse, malgré une demande en mariage très précisément argumentée (le Duc est un parti, vous en conviendrez, fort appréciable). Il prend alors la seule décision qui sied à son rang et à sa doctrine, la résolution solennelle de se donner la mort.

À dessein, Max Beerbohm s’amuse à torturer ce jeune coq, dernier représentant d’un Oxford de l’entre-soi finissant, autant qu’il ridiculise la vanité insatiable et les conceptions simplistes de Zuleika sur l’amour, la musique, l’art (avec une misogynie rampante qu’on pardonne, cette fois seulement).

Max Beerbohm ? Le dernier dandy, ces ascètes inconditionnels du corps et de l’esthétisme, rivés à la modernité nouvelle et incertaine, chérissant et cultivant leur image car elle est tout ce qui leur reste. Une sensibilité disparue avec Oscar Wilde. Essayiste, successeur de Bernard Shaw pour le Saturday Review en tant que critique dramatique, et caricaturiste, Max Beerbohm mourut à Rapallo en 1956 en laissant une œuvre romanesque malheureusement réduite à deux récits, L’Hypocrite heureux et ce roman satirique, Zuleika Dobson. Mordante et spirituelle, cette « fantaisie », comme il la nomme, est délicieuse, dans sa légèreté et sa fascination tendre pour l’élégance de l’aristocrate dandy et ses excès. Car excès il y aura. La beauté fatale de Zuleika condamne à mort l’entier collège de Judas dans un suicide collectif délirant de jeunes hommes en mal d’amour et d’héroïsme.

Mais nous, nous avons retrouvé une connivence d’esprit qui rassure. Et pour les prochains dîners que nous évoquions (un dernier petit snobisme, promis le prochain post sera sagement égalitaire) :

« Elle lui avoua qu’elle ne connaissait rien à la musique mais qu’elle savait ce qui lui plaisait. En remontant avec lui le long de l’allée, elle insista sur ce point. Les adeptes de cette opinion ne se lassent pas de la répéter.»

Pamela Proust

Critiques Blog

Zuleika Dobson, de Sir Maximilian Beerbohm, traduit par Philippe Néel et révisé par Anne-Sylvie Homassel, illustré par Georges Him, Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2010

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