L’éternité, vers la fin – ou comment devenir dieux

12 Fév

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C’est l’histoire d’une cité assiégée par une peste maligne, et l’on y meurt, par flopées.

C’est l’histoire de la chute de Périclès, aux pieds d’Athéna impitoyable.

C’est l’histoire du courroux des dieux contre des hommes que la maîtrise du langage a trop enorgueillis….. Stop. Non.

Non, non, non, ça, c’est ce que voudrait vous faire croire le Démon, l’envoyé des dieux, celui qui raconte. Mais il n’a plus la foi, depuis deux mille cinq cents ans qu’il attend, il digresse, il maugrée, il peste, il se plaint, il s’explique, il se souvient, il s’émeut, et il s’acharne sur le malheureux écrivain, humble passeur.

L’écrivain, c’est Takis Théodoropoulos. Il est grec, il connaît ses philosophes sur le bout des doigts, et l’histoire antique aussi bien. Pour redonner un peu de chaleur, de vie et d’humour au marbre des statues, il peint l’Athènes du Vè siècle avant Jésus-Christ sur un ton délicieusement monthy-pythonesque.

Donc, c’est surtout l’histoire d’un type – un peu raté un peu sale un peu bizarre – qui décide, à cinquante ans, de devenir quelqu’un. Il s’appelle Socrate. « Perpétuel futur petit génie momentanément au chômage », il va par les rues proclamer qu’il ne sait rien et démontre à ceux qui veulent l’entendre qu’ils ne savent rien non plus. Autant dire qu’il ne passionne pas les foules.

Il intéresse quelqu’un pourtant. Un dramaturge amer à court d’inspiration, désespéré de voir ses comédies n’éveiller que rires gras et ignares chez ses concitoyens. Il s’appelle Aristophane. Son intuition lui souffle que le philosophe a raison, mais sa maîtresse Aspasie est fascinée par le beau penseur, qui parvient, lui, avec ses simples questions, à déstabiliser les Athéniens… Frustré, jaloux, aigri, il décide de monter une comédie qui tourne son rival en ridicule. Ce sera Les Nuées.

Pour passer le temps (l’éternité c’était déjà long, même au début), les dieux s’en mêlent. Ils trouvent que les hommes sont devenus insupportablement fats et vains depuis l’invention du langage, et comptent sur Socrate pour les faire devenir chèvres.

La confrontation a lieu, sous l’œil atterré du Démon, complètement dépassé par la tournure des évènements. Comment ? Ces deux hommes, qui seuls ont compris que le langage était trompeur, qu’il fallait le manipuler avec précision et parcimonie, alors que la plupart des Athéniens, pour leur malheur, ne font que parler sans rien dire… voilà qu’ils s’affrontent et se détruisent ?

C’est là l’histoire, finalement, des « balbutiements de la sagesse ». Deux marginaux s’efforcent d’éveiller autour d’eux un peu d’éclat, de conscience, et fondent la philosophie et la comédie satirique. Comme quoi, quand on s’autorise à dépasser les dieux, la pensée indépendante et le discours critique sont à portée de main… Ah oui, vraiment, « rien n’a changé » – c’est le Démon qui le dit.

 Jennifer Joyce 

Théodoropoulos images

Le va-nu-pieds des nuages, Takis Théodoropoulos, traduit par Gilles Decorvet, Sabine Wespieser, 2012.

Dans le même esprit, je vous propose de jeter un coup d’œil à L’Odyssée pour une tasse de thé, de Jean-Michel Ribes (Actes Sud-Papiers, 1992). C’est loufoque et décalé, Zeus y gagne un côté Cage aux folles et les soldats grecs, après dix ans de siège devant Troie, ne percutent vraiment plus grand-chose.

À voir aussi, toujours loufoque, même absurde, au temps présent cette fois, Les sept vies des chats d’Athènes, également de Takis Théodoropoulos (Sabine Wespieser, 2003).

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