C’est so VIè siècle…

20 Juin

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Des sentiments les moins agréables qu’il nous est donné d’éprouver, rares sont ceux qui égalent en inconfort la sensation d’être déplacé, incongru, hors sujet… bref, à côté de la plaque. Que fais-je au milieu de ces amis que je ne connais pas, dans cette tenue qui ne m’appartient pas, à parler de choses que je ne comprends pas ? On s’est tous un jour posé la question.

En lisant ces inédits de Twain, j’ai compris ce qui me manquait dans ces moments-là. Du ressort.

Propulsé au VIè siècle à la suite d’un coup reçu sur la tête, Hank Morgan, ingénieur en chef dans une usine d’armement, se retrouve à la cour du roi Arthur. Chiffonné le Yankee ? Que nenni. D’un optimisme et d’une volonté bien ancrés dans l’American dream et le Bill of Rights, notre héros est certes inadapté, mais jamais déstabilisé. Imperturbable : oui, il inculquera des notions élémentaires d’hygiène à la gentry, oui, il éradiquera l’obscurantisme borné et la fascination idiote pour les charlatans incapables et enchanteurs autoproclamés en tous genres. Il lui suffit de bien s’y prendre.

En somme, après un voyage de 1300 ans en arrière il porte toujours haut et fier l’étendard du self-made man flamboyant. Il ne lui manque que sa pipe, qu’il ne tarde pas à se fabriquer. Scandalisé par les contre-performances d’Arthur en tant que chef d’Etat et gestionnaire, il prend les choses en main. Il ouvre un nouveau West Point, fait installer l’électricité et le téléphone, crée un journal et transforme les chevaliers errants en VRP – l’errance c’est poétique mais peu rentable :

« Tous les gars tentaient leur chance, de temps à autre, avec le Saint Graal […] Ils profitaient toujours de cette longue absence pour aller fouiner partout le plus consciencieusement du monde, alors même qu’aucun d’eux n’avait la moindre idée de l’endroit où pouvait se nicher ledit Saint Graal. Je ne pense d’ailleurs pas qu’ils espéraient jamais le trouver ni qu’ils aient su ce qu’ils devaient en faire au cas improbable où ils seraient effectivement tombés dessus […] Chaque année des expéditions s’en partaient saint graaler et l’année suivante, des expéditions de secours étaient envoyées pour retrouver les précédentes. On s’y gagnait valeur et réputation mais pas le moindre argent. » (p70-71).

Vous l’aurez compris, on est loin de Walter Scott, que Twain n’aimait pas beaucoup d’ailleurs. Ce ne sont pas Arthur, Guenièvre ou Lancelot qui l’intéressent, mais bien son Yankee, son chevalier ridicule à lui, qui se fait appeler « Le Boss »… Tant est si bien qu’à nous aussi il nous prend des envies de redevenir sots et primaires, et de brandir lance et bouclier pour bouter ce narrateur hors de notre Moyen-âge. Lorsque le Yankee-démiurge emprunte une dangereuse pente, la conscience s’agite : ce n’est pas un hasard si les mots manquent « au Boss »pour décrire une procession d’esclaves, il arrive d’une Amérique toujours scindée et inégalitaire (le livre est paru en 1889). Derrière le burlesque et la langue joyeusement bariolée de Twain, pointe l’inquiet pressentiment que le capitalisme industriel obstiné n’est pas un modèle universel, que malgré ses succès, l’Amérique de la fin du XIXè siècle n’est pas un Eden. L’erreur est commune et malheureusement souvent reproduite de vouloir transposer l’intransposable, accélérer le temps, transplanter un arbre plutôt que semer une graine.

Pas de mouvements brusques alors. Dans ce salon plein d’inconnus qu’on évoquait, on se tait et on observe. La connivence naîtra plus tard, du commentaire et du récit. Se fondre dans le décor, c’est le début du voyage, et la discrète bienséance, le dogme des réformateurs avisés.

Pamela Proust

2013-06-17

Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur, Mark Twain, traduit de l’anglais (États-Unis) par Freddy Michalski, L’œil d’or, 2013

Si ça vous inspire, voyez aussi Le prétendant américain, même auteur, même traducteur, même maison, sorti en 2007 – on vous en prépare quelques extraits très vite. 

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