Quand s’acharne l’oubli

19 Nov

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On est en plein badinage dans les jardins du château de Compiègne, et au détour d’une phrase, comme ça, l’impératrice demande : « Et savez-vous, chère amie, ce qu’il advint du sauvage blanc ? » Or vous ne le savez pas, comme tous autour, vous avez oublié l’histoire.

C’est un peu ainsi qu’il faut comprendre ce titre, comme un rappel, une note griffonnée en marge sur un carnet, « à ne pas oublier » mais qu’on oublie quand même.

Car c’est l’histoire de deux infortunés terriblement seuls parmi les hommes.

Un matelot que son navire abandonne sur un rivage hostile au nord de l’Australie, par erreur, par mégarde, ce qui est sans doute pire que l’oubli félon et volontaire. Il y passera dix-huit ans, et deviendra au contact des autochtones le « sauvage blanc ». Mais un jour les Blancs reviennent, il les suit sans comprendre et un nouveau désert se referme autour de lui.

Un noble rentier et doux rêveur, qui se voyait grand explorateur découvreur de terres inconnues… mais resté coincé après deux expéditions peu satisfaisantes entre frustration et mélancolie. Quand des marins anglais lui ramènent cet être hybride étrange, il pense mériter enfin son entrée dans la cour des grands, et par-dessus tout, les honneurs de la Société de Géographie.

Un étrange ballet commence entre le Blanc et le sauvage blanc. Dans le récit du matelot, immédiatement après l’abandon, le désespoir et la détresse font peu à peu place au néant, sa vie avec les indigènes demande le sacrifice de la mémoire et de la parole. L’explorateur romantique de son côté s’échine, dix-huit ans après, à lui arracher un témoignage, des explications, quelques fleurs à déposer à l’autel des Sciences…

Les deux narrateurs alternés se regardent en miroir, s’influencent et finalement se dissolvent, disparaissent littéralement, chacun perdu pour l’autre. Le matelot abandonné renonce à ses mots et sa langue, et celui qui le recueille dix-huit ans plus tard, à ses convictions et ses ambitions. Ensemble ils ont appris la légèreté et l’égoïsme de ceux qui se prétendent leurs semblables, mais même à deux le désert demeure aride.

Reste l’anecdote, qui dit qu’on a un jour ramené d’Australie un sauvage blanc aux yeux trop francs qui firent frémir Sa Majesté elle-même. Vous souriez donc à l’impératrice, ménageant ses souvenirs, et poursuivez votre chemin.

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde, Gallimard, 2012.

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