Comprendre les Russes (ou au moins essayer)

21 Mar

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Sergueï Lebedev a perdu quelque chose.

Son passé.

C’est qu’il y a plus d’une zone d’ombre à explorer, quand on est un enfant de la glasnost et de la perestroïka. Nombreux sont ceux qui ont simplement tourné la page. Mais on tient peut-être enfin là le premier écrivain post-URSS, conscient de ce manque et désireux d’y voir enfin clair.

Il faut dire qu’une quête singulière le pousse à cette exploration. Un personnage de son enfance, une connaissance de la famille, un vieil aveugle à la présence persistante : la vie a fait que le sang de cet homme énigmatique coule dans les veines de Sergueï. Et ce sang le dérange, sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Parce que Sergueï est devenu – comme par hasard – géologue, et que les zones d’ombre géographiques, les terres inconnues et le flou global sont ses horizons naturels, il part. Il part à la recherche de « la vie d’avant » de cet homme dont le souvenir ne le laisse pas en paix.

Ses recherches l’emmènent au fin fond de la Sibérie, sur les vestiges des anciens camps de travail. Là où la nature implacable refuse par définition l’homme, l’engloutit et le dissout. Ce qu’il apprend sur le vieil aveugle, il en avait l’intuition depuis longtemps, et le lecteur avec lui.

Mais derrière cette « limite de l’oubli », il touche enfin la réalité que tout un chacun s’évertuait à ignorer. Celle du totalitarisme, de la barbarie, et leur véritable mécanisme pervers : l’organisation de l’effacement et la négation du tragique.

Les hommes, même sacrifiés arbitrairement, attendent l’adoubement d’une mort enfin sûre, un sol enfin retrouvé, quelque chose de palpable et de fatidique. Les envoyer dans ce « nulle part » où jamais personne ne marchera dans leurs pas, c’est les condamner au néant. La limite de l’oubli, cela ne peut même pas être l’enfer, qui suppose qu’on y pense, même un instant.

 « Privés de nom, privés de liberté, à jamais coupés de leurs proches les hommes font toujours partie de l’humanité. Mais ils disparaissent pour leurs familles comme pour la génération de leurs descendants pas encore nés. … La transformation de la vie en souvenir advient, immédiatement et continûment, à la lisière entre deux époques. Si un homme a été rayé du présent, celui-ci, lorsqu’il se mue en passé, ne garde aucun souvenir de lui. » (p140)

Si l’on refuse à ces hommes leur destin, c’est la mémoire collective qui conserve à jamais ces trous noirs et s’en rend malade : sa transmission n’est plus qu’un simulacre absurde et l’on ne peut plus nommer ni comprendre, ce qui revient au même, ce qui leur est arrivé.

« En un sens, faute de s’être mués en tragédie à laquelle ils étaient voués, les événements ne sont jamais pleinement advenus. Ils ont eu lieu, mais n’ont pas épuisé l’action des causes qui les ont engendrés. La fatalité ne s’y résorbe pas, elle se multiplie et se répète. … Les générations suivantes garderont ce dédoublement de la mémoire, obligées qu’elles seront de faire appel à leur jugement éthique pour redonner rétrospectivement un sens tragique à une époque qui en avait manqué et qui, du coup, était bien obligée de donner d’autres noms à ce qui s’y était passé. » (p144)

Derrière la limite de l’oubli, l’inachevé pourrit et gangrène. Si l’on ne craignait plus d’accorder à certaines choses du passé leur caractère inévitable et définitif, les mots seraient dits et l’action finie. Et l’on pourrait regarder vers l’avenir sereinement. Pour toute une génération de jeunes Russes résignés et enlisés dans la fatalité, le message a son importance. Sergueï Lebedev leur montre la voie pour retrouver du sens, et nous livre à cœur ouvert un morceau pur d’âme slave – mais européenne – dans ce premier roman intense et brillant. Espérons qu’il sera lu et entendu… par les Russes comme par les Occidentaux.

Pam

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

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