Mourir sur scène

3 Jan

WP_20160102_17_27_56_Pro (2)Le sang rouge et chaud fait tourner la tête, il donne naissance à des images et à des idées, et il mène parfois jusqu’à la folie. Alors que le sang bleu et froid, lui, c’est la maîtrise, c’est la retenue, c’est le calcul, c’est ce qui oblige l’artiste à considérer son ouvrage d’un œil critique, à supprimer le superflu et à rajouter l’indispensable.

Quand son père lui plonge un cœur de porc encore chaud dans la main et lui ordonne de serrer, Ida n’a pas dix ans, et tout ce qu’elle veut, c’est devenir actrice. Elle s’évanouit. À son réveil, son père la met en garde : pour régner sur les cœurs, comme peuvent le faire les grands acteurs, il faut une force spéciale, unique.

Toute sa vie, Ida Zmoïro cherchera à atteindre cette maîtrise ultime, ce pouvoir que confère le sang bleu et froid. Au cinéma – une brève carrière qu’un accident achève. Au théâtre – l’illumination de La Mouette, en Nina Zaretchnaïa féérique. Puis plus rien.

Quarante ans d’attente, pendant qu’à Tchoudov la vie passe, à la fois banale et cruelle. Les hommes aimés et admirés un jour, le lendemain disparaissent, accusés d’avoir trahi le communisme. Le communisme lui-même finit par disparaître, comme ça, il semble que c’est ce que les choses et les gens font.

Ida Zmoïro voulait être une grande actrice. Ce sang bleu, elle l’a entraîné, affûté, aiguisé, des années durant, dans sa Chambre noire de Tchoudov. Depuis La Mouette, elle n’est plus montée sur scène, mais elle a déclamé tout Shakespeare au vieux Vdovouchkine, qui craignait de mourir idiot. Personne au village n’avait compris cette fille effrontée, qui avait côtoyé les plus grands à Moscou, et était revenue vivre et vieillir chichement dans le capharnaüm misérable de sa maison natale.

Personne n’avait compris qu’elle n’avait pas encore prononcé sa dernière réplique.

Personne n’avait compris qu’il faut parfois attendre jusqu’au dernier souffle pour jouer son meilleur rôle…

Livre conseillé par la librairie Compagnie, merci !

Pam

La Mouette au sang bleu, Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2015

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