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Chercher les morts, trouver la paix

15 Fév

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On se fait parfois des amis involontairement. On croque dans une pomme et nous voilà complices. De meurtre ? Pas toujours. Lorsque l’adjoint au shérif Valentine Milimaki rencontre pour la première fois le redoutable John Gload, il l’interroge sur son verger. Curieux, il va cueillir un fruit, observe les arbres qui auraient besoin d’être taillés. Le vieux tueur qu’il est venu arrêter le regarde, perplexe. Personne n’a jamais pris le risque de tourner le dos à John Gload.

Le lien est créé. Dans la prison du Montana où on enferme l’assassin professionnel, Milimaki devient le compagnon de ses insomnies. Nuit après nuit, le vieil homme se livre à des confidences que l’adjoint n’est pas toujours sûr de vouloir entendre. Mais la braise des cigarettes de Gload est la seule lueur qui le préserve de ses cauchemars.

Car le jour, Milimaki recherche les disparus, ceux que l’immensité des Crazy Mountains ou les méandres des Missouri River Breaks ont attirés et engloutis. Un signalement, un vêtement pour lancer son chien sur la piste, et il part arpenter les montagnes, ou le désert, suivant les saisons. Il en a sauvés beaucoup. Mais depuis quelque temps, il ne retrouve que des morts. Gload lui raconte son histoire, et apporte une relativité qui, si elle ne soulage pas toujours Milimaki, au moins le distrait.

De ces échanges forcés ou volontaires se dégage un étrange point commun entre les deux hommes : un certain sens de la justice. L’un fou, froid, extrême. L’autre réfléchi, bienveillant, pur. Mais c’est la même quête qui pousse ces deux-là à marcher, Gload en rêve derrière les barreaux d’une prison, Milimaki à travers les plaines du Montana. Il sera aussi question de champs, de labours, d’âmes en peine et d’ossements disséminés. Et à force d’arpenter, par la marche ou le souvenir, les mêmes sentiers ravinés, peut-être ces deux amis du hasard trouveront-ils la paix ?

Jen

Les arpenteurs, Kim Zupan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister, 2015

***Livre lu dans le cadre de la Voie des indés, merci comme toujours à Libfly !***

Lost in vice

21 Mar

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Ça commence très fort.

Vous supprimez cet article, ou c’est vous qu’on supprime. Et peut-être bien votre famille aussi. Mais on s’occupera de vous en premier, pour que vous appreniez quelque chose avant de mourir.

Polar ? Thriller ? Roman noir ? Noui. Une enquête. Une enquête menée par un journaliste pas comme les autres, dans un pays bien différent du nôtre et du sien.

Nous sommes au Japon, en 2005. Jake Adelstein, juif américain, travaille depuis plus de 12 ans au sein du service Police-Justice du Yomiuri Shinbun, l’un des plus importants journaux japonais et le quotidien le plus lu au monde (14 millions d’exemplaires par jour).

En tant qu’étranger ne maîtrisant pas encore complètement le japonais à son embauche, Jake a eu la vie dure, et en même temps, la possibilité de faire semblant de ne rien comprendre et de passer pour un con quand ça l’arrangeait. Mais face à ce yakuza qui le menace, il ne peut plus faire semblant. Et pour la première fois de sa vie, il renonce. Enfin, pas pour longtemps…

Sans titre

Ojama shimasu : au Japon, lorsqu’on rend visite à quelqu’un, on prononce cette phrase rituelle qui signifie « Je vais vous déranger honorablement ». Ouvrir cette très belle édition de Tokyo Vice, c’est comme ouvrir votre porte à Jake Adelstein lui-même, et tandis qu’il prétendra vous « déranger honorablement », un univers insoupçonné mais réel, complexe, et très noir s’offrira à vous… Et vous finirez même par lui proposer de passer la nuit chez vous.

Car, pour la manipulation, Jake a été à bonne école. C’est lorsqu’il entre au Yomiuri, en 1993, qu’il entend pour la première fois l’expression « geishas mâles », qui désigne les journalistes, prêts à tout pour obtenir un scoop, qui courtisent la police à bâtons rompus. Vous pouvez dire adieu à vos idéaux d’intransigeance, d’indépendance, d’objectivité. Jake n’en est plus là depuis longtemps. Dès son premier poste en province, il a appris à aller chercher l’info avant qu’on la lui donne, même si ça signifie lécher avec application toutes les bottes des pires flics ou même échanger une info contre une autre avec un criminel. Le travail consiste donc avant tout à se construire un réseau. Chaque journaliste est encouragé à entretenir des liens de proximité avec les policiers, des liens qui flirtent avec l’amitié, sans en être jamais tout à fait :

– C’est du bon boulot, Adelstein. Mais tu vas devoir le faire parler, est-ce que tu as un plan ? Est-ce qu’il a des gosses ? – Aucune idée. J’imagine que oui. Je crois avoir entendu dire qu’il avait des filles. – Très bien. Apporte des glaces. – Il commence à faire vraiment chaud, la glace va être dans un sale état. – Prend un sac isotherme, couillon. – Mais pourquoi de la glace ? Parce que les gosses adorent ça ? – Non, non. C’est un cheval de Troie, Adelstein. Ça te permet de rentrer chez lui. Si le flic n’est pas là, tu peux toujours dire à sa femme « Oh, j’ai acheté de la glace pour lui. Est-ce que pouvez la mettre au congélo ? » S’il est chez lui, il acceptera peut-être la glace et t’invitera à entrer. Si ses gamins la voient, ils en voudront. Et peut-être bien qu’ils t’aimeront pour ça. (p161-162).

Maintenant que vous avez mis de côté votre amour propre et votre sens moral, vous pouvez travailler. Tout en essayant de ne pas perdre les pédales, Jake Adelstein fait ses armes, puis est affecté à Tokyo, au service de la brigade des mœurs (du journal, ou de la police, on ne sait plus très bien…). En 1999, à Kabukicho, le quartier le plus débauché de Tokyo, il commence à entrevoir la réalité du pouvoir des yakuzas : bars à escrocs, trafics de drogue, traite des femmes… La tête pas toujours très froide, Jake suit ses policiers-informateurs sur le terrain, puis les hôtesses, les prostituées, les maîtresses de yakuzas… Et enfin, les yakuzas eux-mêmes. Il découvre les rouages de cette mafia surpuissante, qui vampirise non seulement les secteurs du jeu et de la prostitution, mais aussi l’immobilier, la finance, la banque. En 2005, il apprend que le chef d’un des gangs, Tadamasa Goto, s’est fait opérer d’un cancer du foie aux États-Unis, dans une clinique réputée de Californie, sans jamais être inquiété par les autorités. Jake mène l’enquête, affûte ses preuves, asticote le FBI qui a cédé au chant des sirènes de Goto pour obtenir des renseignements sur les sociétés-écrans des yakuzas. Voilà le scoop de sa vie.

Vous tenez donc votre scoop. Et vous vous êtes mis à dos 86 000 yakuzas remontés qui ne cachent pas leur intention de vous faire disparaître. Vous savez que vos amis de la police ont un pouvoir limité, et vous avez pris toute la mesure de la connivence qui lie le parti politique majoritaire et la mafia. Mis sous pression, Jake Adelstein recule, et démissionne du journal pour mettre sa famille à l’abri. Mais il ne lâche pas l’affaire. Son article est finalement publié en 2008… par le Washington Post. Il paraîtra plus tard au Japon, et forcera Tadamasa Goto, exclu de la mafia, à se retirer dans un temple.

Vous refermez votre porte et Jake s’éloigne dans la brume matinale du soleil levant. Alors, vous prenez un dernier verre de saké et vous vous replongez dans son livre. Ça y est, vous l’avez dans la peau aussi, le Tokyo Vice.

Kelly

2016-03-20

Tokyo Vice, Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, éditions Marchialy. Magnifiquement composé et illustré par Guillaume Guilpart.

Survivre à ses parents

14 Oct

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« Un soir, alors que je fredonnais joyeusement pour accompagner “A Quarter to Nine”, ma mère, d’un air quelque peu gêné, fit ce commentaire : “Pauvre petite Amy. Elle est désespérément vieux jeu.” […] Puisque je n’écoutai pas les Meditations de Coltrane et ne fumai pas de pétard avant l’âge antédiluvien de dix ans, on craignait que je ne devienne en grandissant une authentique ploukesse. »

Deux rapides biographies d’Amy-Jo Albany pour commencer, et quand on veut faire court, il n’y a que deux manières un peu schématiques de voir les choses :

  • fille de Joe Albany, grand pianiste de jazz, et de Sheila Albany, muse et « dernière relation hétérosexuelle d’Allen Ginsberg », Amy-Jo possède, dès son plus jeune âge, un capital génétique qui lui assure une enfance et une adolescence pour le moins jazzy et poétiques ;
  • fille de deux drogués inadaptés qui n’ont jamais su s’occuper de personne, à commencer par eux-mêmes, elle apprend très vite à se débrouiller seule, précisément pour survivre à ce lourd héritage…

C’est en hommage à Jo et Amy March, des Quatre filles du docteur March, que Sheila prénomme sa fille Amy-Jo, « Amy la féminine et Jo le garçon manqué féru de livres, dans l’espoir que je cumulerais leurs qualités ». Avec un exemplaire des Fleurs du Mal, ce fut l’unique chose que sa mère lui offrit jamais de sa vie. Lorsque Sheila quitte mari et fille pour ne plus revenir, A.J. n’a que 4 ou 5 ans. Son père est désormais seul pour s’occuper d’elle, à moins que ce ne soit l’inverse…

Car Joe Albany, l’un des pianistes de be-bop les plus doués de sa génération, est aussi, à plus d’un titre, l’incarnation de la beat generation du jazz… Oiseau de nuit accro à l’héroïne, il alterne éphémères périodes de gloire et cures de désintox. Le temps qui lui reste, il le passe avec sa petite « princesse be-bop » à laquelle il transmet, si ce n’est son don, au moins son amour de la musique. A.J. n’a d’yeux que pour ce père torturé dont elle prend soin très tôt : faire comme si les rencontres avec les dealers étaient des visites de courtoisies, détourner le regard quand il s’en va prendre sa dose dans la salle de bains, ignorer les effets bizarres, les trips, les crises, les chutes… Voilà les règles du jeu. Si vous les suivez, il n’est pas tout à fait sûr que la vie ne soit qu’une chienne de vie.

A.J. raconte, avec une simplicité et une clairvoyance déconcertantes (8 années à ce train-là, bien d’autres en seraient morts), la misère dans les hôtels des bas-fonds de L.A, les gens brisés par l’existence, les pièges des pervers qu’elle évite de justesse. Avec un optimisme sourd, et « la conviction que quelque part, forcément, ne pouvait être si loin ». Et elle s’en sort.

Ce qui nous laisse peut-être, en fin de compte, une troisième façon de voir les choses, comme le faisait A.J. : fermer les yeux et écouter la musique.

Bande originale :

La rencontre des parents : Our love is here to stay.

À quatre ans, dans un bar de Hollywood, Satin Doll.

La berceuse : Sugar Food Strut de Louis Armstrong.

Après les disputes entre son père et sa grand-mère : Is that all there is de Peggy Lee.

Et pour finir, Joe Albany himself, tout est dit dans le titre :

Kelly

Low Down – Jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop, A.J. Albany, traduit de l’anglais par Clélia Laventure, Le Nouvel Attila, 2015

La révolte des cœurs sages

16 Juil

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Laurel McKelva revient à Mount Salus, Mississippi.

La fille de l’éminent juge McKelva, dit l’optimiste, a plus à régler qu’elle ne l’imagine avec cette terre du sud où elle est née, une quarantaine d’années auparavant.

Et en premier lieu avec Fay, la femme de son père.

Fay, Fay c’est la couleur, de la pointe des escarpins jusqu’aux boucles d’oreilles, la couleur et le tourbillon, et un cœur déchiré toujours bien exposé et toujours prêt à exciter la compassion. Pendant qu’elle s’indigne et hurle et gesticule que son mari n’avait pas le droit, d’oser lui faire ça (mourir) à elle !, Laurel comprend qu’un double deuil l’attend : celui de son père, et de l’idée qu’elle avait du respectable juge. Comment a-t-il pu choisir une telle femme ?

Laurel est, pour sa part, dépourvue d’extravagance.

L’âme polie par des années d’obéissance, elle a mesuré, tempéré, nuancé le moindre de ses actes, la moindre parole. La froideur civilisée de Chicago, ce nord où elle s’est exilée, a fini de gommer chez elle les dernières aspérités de son caractère.

Pourtant c’est bien elle la plus « naturelle » dans l’histoire. Condamnés à redonner chaque jour la comédie du change, les gens de Mount Salus sont devenus leur propre caricature, dégénérée et grimaçante. Ils avancent leurs pleurs, placent leurs condoléances, envahissent la pièce de leurs sanglots. La dignité, bien entendu, échoit à Laurel. À croire que les pleureuses n’ont été inventées que pour préserver la bienséance de la vraie détresse : on s’occupe toujours plus vite et plus facilement d’un désespoir exprimé avec fureur que d’une tristesse profonde mais muette.

Eudora Welty a l’intelligence de ne pas nous accompagner de trop près, elle lâche Laurel au milieu des fauves et nous avec. Ce n’est que par un certain regard, un geste isolé, une politesse où pointe l’ironie que Laurel nous fait discrètement partager son martyre, avec une retenue toute calviniste qui ne souligne que davantage le tragi-comique de la situation.

Alors que tout autour d’elle n’est que papillons et chimères, bavardages et hystérie, Laurel reprend pied seule, par la terre, par le pain. Par la chose simple et son souvenir, hors de la perversion du temps et du ruminement, des regrets.

Elle retrouve enfin sa voix, et parle.

De bienséance il n’est plus question. L’heure de la révolte a sonné pour les cœurs sages.

Pam 

La fille de l’optimiste, Eudora Welty, traduit de l’anglais (États-Unis) par Louise Servicen, Cambourakis, 2015

Douze moins deux

11 Fév

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Il suffit parfois d’une histoire. Une seule anecdote, quelques pages qui vous asticotent jusqu’au fond de vos draps quand le livre est refermé depuis longtemps et la lampe de chevet éteinte. D’habitude, c’est le moment où vous comptez les heures de sommeil qui vous séparent de la sonnerie du réveil.

Mais là, après avoir commencé Les douzes tribus d’Hattie, il y a un truc. C’est un peu comme si le réveil avait sonné plus tôt.

Au début, on est là, sur le sol froid de cette salle de bains, dans une maison des faubourgs de Philadelphie. Face à nous, une jeune femme de dix-sept ans en pleurs, et sur ses bras ses deux jumeaux de quelques mois qui ne respirent quasiment plus. Soudain, le chauffage s’arrête.

C’est l’épisode qui fait de Hattie Hattie la mère terrible des douze, moins deux. Un roc obstiné, envers et contre tout. Ceux qui lui restent, elle n’a pas le temps de les cajoler, il faut organiser la survie. Chaque chapitre ensuite consacré à ses enfants est le reflet de cette lutte.

Dans les tribus d’Hattie, j’ai mes favoris.

Il y a Alice, magnifique, fitzgeraldienne. Alice est une jeune femme gâtée et délaissée – mais les deux vont souvent de pair – qui voudrait bien se persuader que son seul problème dans la vie est l’ennui relatif que l’aisance matérielle lui procure. Et les jalousies et les convoitises de ses pauvres parents. Certes il y a aussi ce différend avec son mari sur les enfants, les pilules qu’il lui donne pour aider et celle qu’elle prend en cachette pour empêcher… Mais en matière de mari, elle n’est pas la plus à plaindre des filles d’Hattie.

Il y a Franklin, paumé sur sa plage de l’autre bout du monde, « si loin que ça pourrait être la lune ». Franklin est, à l’image de tous les hommes de ce récit, inconditionnellement, un raté. Il a conquis la fille de ses rêves, et puis, une fois mariés pour le meilleur et pour le pire, il se met à boire, à jouer et la trompe. Bingo. Seul et sans ressources, il s’engage dans l’armée, et c’est au Vietnam qu’il apprend l’existence de sa fille.

Dans ces douze chapitres scandés comme des prières, Ayana Mathis fait vibrer le blues du peuple noir. Dans cette Amérique-là, il n’y a pas de dream. Il n’y a pas de logique, pas d’explication, pas de véritables plans non plus. Peut-être seulement la cruauté et la bêtise, et les chemins qu’on emprunte au hasard pour les éviter. Rien que pour ça, les femmes font leur entrée au catalogue de la très masculine maison Gallmeister de belle manière.

Kelly

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Les douzes tribus d’Hattie, Ayana Mathis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, Gallmeister, 2014

Leçons de délicatesse

16 Oct

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Avant de commencer à écrire cette chronique, j’ai cherché les images.

Comme celles-ci :

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Ou celles-là :

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… car ce sont surtout ces scènes, aux couleurs crues, aux contrastes forts, qui restent en tête quand on referme La fin du vandalisme. Des formes isolées dans l’immensité vide, vaguement reliées par la route, voilà le décor.

La vie dans le comté de Grouse est ordinaire. Les gens sont propriétaires, les enfants vont au lycée, et pour les problèmes il y a le shérif, Dan. Pour les tensions de voisinage, les vols d’engins agricoles, les rixes de bar avinées, des choses comme ça. Rien de grave.

Et puis, mine de rien, il y a Louise, ses yeux verts et ses légères taches de rousseur. Louise et Tiny d’abord, puis Louise et Dan. Une séparation, un enfant abandonné et retrouvé, un nouveau mariage, une élection, la route à reprendre pour certains, et les maux et rancœurs qu’on devine. Sans heurts, sans cris, les drames se nouent. Entre eux on perçoit seulement les bruits étouffés, comme ceux des pas dans la poudreuse de leurs paysages. La lumière et les choses, statiques, immuables, sont des évidences presque bruyantes dans la ouate des non-dits.

La sobriété de la langue est terrible, habile et trompeuse. Ces personnages, on les tâte, on les ausculte, mais on est piètre médecin, à la recherche de preuves superficielles, car rien n’est jamais formellement dit, tout est montré. Leur vie et leurs sentiments sont tout entiers contenus dans ces gestes banals, Louise qui met du vernis, Tiny à son volant, Dan penché au-dessus de son bureau. Tom Drury réalise l’exploit étonnant d’écrire un livre en relief : ces surgissements vitaux parfois, scènes de la vie quotidienne, et en creux, le silence, les pauses et les ellipses, comme dans un film qui prendrait son temps.

Eh oui, la délicatesse a toujours des adeptes. La preuve.

Pam

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La fin du vandalisme, Tom Drury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Cambourakis 2013

Images : tableaux d’Edward Hopper (Hotel roomSummer evening), film Paris-Texas (Wim Wenders)

Lâche rien de rien !

1 Oct

2013-09-30

Il était une fois en Amérique, les Stamper. Un clan de pionniers qui n’a jamais cédé, jamais d’un pouce, le moindre grain de poussière de l’Ouest. Du Kansas à l’Oregon, ils sont venus pour : « les mater à grands coups de trique bon sang de bon diable » (Henry, le grand-père) et ils vont « se casser le cul pour y arriver pas vrai Joby ? » (Hank, le fils), « Que oui ! » (Joby, Joe le cousin).

Mais d’exode en exode, à n’en plus finir de chercher l’ailleurs, toujours plus à l’Ouest, on y arrive, de l’autre côté, à ce « mur de sel » du Pacifique. Là, que faire ?

Les Stamper ne sont pas du genre à s’arrêter. Ils sont devenus bûcherons – car lorsque la course terrestre et platement horizontale vers le couchant est stoppée par l’océan, on s’attaque naturellement à la verticalité intraitable des cimes – les forces, les dieux, les piliers.

Parce que l’installation n’est jamais que la promesse d’un nouveau départ imminent, parce que leur présence en ces lieux est un défi en soi, parce que rien décidément – et vous le saurez – ne les arrête, ils ont construit et habitent la seule maison qui ait jamais tenu debout sur les rives du Wakonda Auga. Le fleuve ne tolère personne sur ses bords, chacun sait ça, à Eugene, où se sont prudemment retirés les autres, les bourgeois, les tranquilles, les adeptes des réunions et de la communauté. Mais celle des Stamper tient, branlante, retenue par des mètres de câbles entrelacés et de rondins cloués de toutes parts, mais elle tient.

La légende des Stamper naît donc avec cette maison, un symbole, leur premier pied-de-nez à la face du monde, et c’est sur son image que s’ouvre cet immense roman.

La communauté peut aller se faire voir, c’est là le premier nœud de l’histoire : une grève est entamée par le syndicat qui refuse de livrer le bois, mais les Stamper ne suivent pas, et continuent l’abattage. La ville, dont la prospérité dépend de cette industrie, gronde contre les traîtres.

Contraint par le manque de main d’œuvre et la nécessité d’honorer ses contrats, Hank se résout à appeler son demi-frère Lee en renfort… Où intervient le second nœud qui fait de cette saga familiale un drame à la tension psychologique hors pair. Lee, le lettré, l’étranger, le gamin qui a quitté l’Oregon à onze ans pour les couloirs gris des grandes écoles de l’Est, rentre au bercail. Avec un désir brûlant de vengeance, farci des vers d’Hamlet et des diverses drogues qui lui permettent d’endurer sa douloureuse condition d’intellectuel post-moderne.

C’est peu de dire que les frères ne s’entendent pas. Mais la pression monte, le temps se gâte, et comme sous les crues et décrues de cette satanée rivière qui assaille leurs murs, nos personnages ploient sous un fatum qui les dépasse, une obsession qui les agite inlassablement. Abattre, rabattre, élinguer, draver, abattre, rabattre, élinguer, draver… Ne rien lâcher, jamais. À la longue, Lee semble gagné par la fièvre des cimes mais rumine intérieurement ses plans pour briser le dieu Hank. En ville, on échafaude des stratégies d’intimidation contre le clan Stamper. Comiques peines perdues.

Les présentations sont faites, parlons un peu de l’auteur. On pourra toujours dire beaucoup de choses de Ken Kesey. Icône tardive de la beat generation, pré-hippie, consommateur assidu de drogues en tous genres, chef de file des Merry Pranksters et initiateur de leur traversée des Etats-Unis en bus (scolaire, repeint en fluo, il fallait ça pour proposer du jus d’orange coupé au LSD aux passants)… Après le succès mondial de son premier roman, Vol au-dessus d’un nid de coucou, il devient une idole pour une grande partie de la jeunesse américaine, et plus qu’un écrivain, un mythe. Au point d’effacer l’œuvre et de passer sous silence, du moins à l’étranger, ce second roman qui paraît enfin (et merci merci merci) aujourd’hui en français, Et quelquefois j’ai comme une grande idée.

Son livre n’est pas une ode à la défonce, rien à voir avec ça. Dans une Amérique qui commence à s’engourdir, il veut, lui, rester en éveil. Il n’aime pas quand les pionniers se transforment en gadgets pour touristes. Les Stamper sont fous, mais ils avancent, l’essentiel est de ne pas se tromper de combat, ce que les frères ennemis vont devoir réapprendre :

 « Bizarre, qu’il me répond. Et c’est pour ça que Joe Ben t’a appelé ? Parce qu’il savait que tu ne raterais pas l’occasion d’aller en ville pour tirer profit de l’hostilité générale ?
– Exactement », que je lui répète, et ça commence à me mettre en rogne. « Y a rien qui me fait plus bander que d’entrer dans une pièce en sachant que la foule va vouloir me tirer dessus. Ben voyons. J’aime bien en tirer profit, c’est exactement ça, je lui dis, en me rendant bien compte qu’il va pas piger de toute façon.
– Je comprends très bien ça ; c’est comme l’histoire du fou qui descend les chutes du Niagara dans un bidon parce que c’est un moyen comme un autre de casser sa pipe.
– Exactement », que je lui répète, en comprenant qu’il n’a pas du tout compris – que c’est plutôt parce que c’est un moyen comme un autre de rester en vie… (p400)
 

Kesey n’a plus rien écrit après avoir achevé ce second roman. Et nous aussi, on va avoir du mal à trouver mieux à lire… Génial chef d’orchestre, il mêle les voix des personnages, croise les discours et points de vue qui s’alternent, au mot près, à la virgule… mais dans l’impression de foison d’ensemble, tout est à sa place. Il convoque Jenny l’Indienne, Teddy le barman, John Draeger du syndicat, en contrepoint des morceaux de bravoure de Hank et Lee. Et tous vont magistralement crescendo. C’est trop rude et poétique à la fois pour que vous passiez à côté.

Et les huit cents pages lues, on a comme la grande idée de recommencer, de le connaître par cœur. Pour pouvoir dire, expliquer inlassablement, que c’est un chef d’œuvre, qu’on aime ces personnages d’amour, qu’il faut faire résonner encore cet hymne à la vie pleinement vécue.

Parce que c’est tout ce qu’on a, bordel. (dit Hank)

Pam

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

C’est so VIè siècle…

20 Juin

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Des sentiments les moins agréables qu’il nous est donné d’éprouver, rares sont ceux qui égalent en inconfort la sensation d’être déplacé, incongru, hors sujet… bref, à côté de la plaque. Que fais-je au milieu de ces amis que je ne connais pas, dans cette tenue qui ne m’appartient pas, à parler de choses que je ne comprends pas ? On s’est tous un jour posé la question.

En lisant ces inédits de Twain, j’ai compris ce qui me manquait dans ces moments-là. Du ressort.

Propulsé au VIè siècle à la suite d’un coup reçu sur la tête, Hank Morgan, ingénieur en chef dans une usine d’armement, se retrouve à la cour du roi Arthur. Chiffonné le Yankee ? Que nenni. D’un optimisme et d’une volonté bien ancrés dans l’American dream et le Bill of Rights, notre héros est certes inadapté, mais jamais déstabilisé. Imperturbable : oui, il inculquera des notions élémentaires d’hygiène à la gentry, oui, il éradiquera l’obscurantisme borné et la fascination idiote pour les charlatans incapables et enchanteurs autoproclamés en tous genres. Il lui suffit de bien s’y prendre.

En somme, après un voyage de 1300 ans en arrière il porte toujours haut et fier l’étendard du self-made man flamboyant. Il ne lui manque que sa pipe, qu’il ne tarde pas à se fabriquer. Scandalisé par les contre-performances d’Arthur en tant que chef d’Etat et gestionnaire, il prend les choses en main. Il ouvre un nouveau West Point, fait installer l’électricité et le téléphone, crée un journal et transforme les chevaliers errants en VRP – l’errance c’est poétique mais peu rentable :

« Tous les gars tentaient leur chance, de temps à autre, avec le Saint Graal […] Ils profitaient toujours de cette longue absence pour aller fouiner partout le plus consciencieusement du monde, alors même qu’aucun d’eux n’avait la moindre idée de l’endroit où pouvait se nicher ledit Saint Graal. Je ne pense d’ailleurs pas qu’ils espéraient jamais le trouver ni qu’ils aient su ce qu’ils devaient en faire au cas improbable où ils seraient effectivement tombés dessus […] Chaque année des expéditions s’en partaient saint graaler et l’année suivante, des expéditions de secours étaient envoyées pour retrouver les précédentes. On s’y gagnait valeur et réputation mais pas le moindre argent. » (p70-71).

Vous l’aurez compris, on est loin de Walter Scott, que Twain n’aimait pas beaucoup d’ailleurs. Ce ne sont pas Arthur, Guenièvre ou Lancelot qui l’intéressent, mais bien son Yankee, son chevalier ridicule à lui, qui se fait appeler « Le Boss »… Tant est si bien qu’à nous aussi il nous prend des envies de redevenir sots et primaires, et de brandir lance et bouclier pour bouter ce narrateur hors de notre Moyen-âge. Lorsque le Yankee-démiurge emprunte une dangereuse pente, la conscience s’agite : ce n’est pas un hasard si les mots manquent « au Boss »pour décrire une procession d’esclaves, il arrive d’une Amérique toujours scindée et inégalitaire (le livre est paru en 1889). Derrière le burlesque et la langue joyeusement bariolée de Twain, pointe l’inquiet pressentiment que le capitalisme industriel obstiné n’est pas un modèle universel, que malgré ses succès, l’Amérique de la fin du XIXè siècle n’est pas un Eden. L’erreur est commune et malheureusement souvent reproduite de vouloir transposer l’intransposable, accélérer le temps, transplanter un arbre plutôt que semer une graine.

Pas de mouvements brusques alors. Dans ce salon plein d’inconnus qu’on évoquait, on se tait et on observe. La connivence naîtra plus tard, du commentaire et du récit. Se fondre dans le décor, c’est le début du voyage, et la discrète bienséance, le dogme des réformateurs avisés.

Pamela Proust

2013-06-17

Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur, Mark Twain, traduit de l’anglais (États-Unis) par Freddy Michalski, L’œil d’or, 2013

Si ça vous inspire, voyez aussi Le prétendant américain, même auteur, même traducteur, même maison, sorti en 2007 – on vous en prépare quelques extraits très vite. 

Le noms des gens (et surtout des autres)

2 Mai

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« Le nouveau là, t’en penses quoi ? » « Après je ne sais pas moi, chacun son travail » « Elle est bipolaire, c’est évident. » « T’as eu son mail collectif ? La honte. » « J’espère qu’il ne va pas penser que j’ai dit ça pour qu’il croie ça, parce qu’après il va sûrement se dire que je pense qu’il le croit et m’en vouloir de le croire capable de penser ça, alors que bien sûr ce n’est pas vrai. »

Bureau : principal lieu de développement et d’entretien d’obsessions malsaines autour de la discorde quotidienne et la haine ordinaire.

Mots : principaux facteurs de malentendus et donc sources desdites haines et discordes. Objets d’étude d’imparfaits linguistes, notamment à l’Institut Wabash.

Wab…quoi ? Wabash. Dans l’Indiana sud, le comté de Kinsey. Les linguistes Cook, Milke, Stiph, Woeps, Wach et Aaskhugh (à vos souhaits). Malgré leurs noms alambiqués, leur bled paumé et leurs fonctions improbables, ils coulent des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’Arthur Stiph soit retrouvé un matin, tranquillement installé dans le bureau de Cook… mort. Le coupable se trouve forcément parmi les linguistes.

D’où l’importance d’identifier leurs imperfections, les petits accros et flagorneries entre collègues, qu’ils dissimulent dans leurs mots, déformation professionnelle oblige.

Imparfaits, ils le sont chacun à leur manière : un imbibé macho, une commère, un maladroit chronique… Mais dans le cas de Jeremy Cook, notre héros, le « presque » du titre peut paraître euphémistique. Cook est un peu tout cela à la fois, et paranoïaque, curieux voire intrusif, alcoolique à ses heures, malhabile donc souvent déconfit… mais il a de la bonne volonté, et s’investit dans l’enquête. Qui n’avance que difficilement, malgré l’implication certes lunatique  du lieutenant Leaf (encore un nom qui n’est pas là par hasard, c’est un policier pour le moins léger).

Nous voici donc lancés dans la traque aux inimitiés. On tourne en rond avec les personnages – littéralement – dans ces couloirs et bureaux machiavéliques disposés en cercle au 6è étage de l’Institut de linguistique. Et les secrétaires font des malaises, et les auxiliaires s’affolent, chacun s’observe en coin. Ce qui intéresse Cook, c’est ce que les gens disent et comment ils le disent, c’est là, il en est persuadé, que se trouve la clé du meurtre. Dans un âge trop bavard, on ne se fie jamais assez aux mots et à leur vérité, à la langue et à ce qu’elle dit des relations entre les gens. Qui sait, la preuve par la linguistique est peut-être une solution pour atteindre enfin l’harmonie entre les peuples ? Ou entre collègues, pour commencer.

Soyez rassurés, le méchant est puni et l’amour triomphe. Seulement, tout est encore une fois une affaire de noms n’est-ce pas ? Vous les voulez ? Il faudra le lire…

Kelly Kafka

2013-04-30

Le linguiste était presque parfait, David Carkeet, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Manuel de survie en Amérique

28 Fév

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La semaine dernière sur Canal + un fameux éditorialiste – après avoir souligné les immenses qualités de Frederick Exley – a qualifié ses livres de « livres pour mecs ». On s’est évidemment précipitées, sait-on jamais, rien que pour la valeur informative ou explicative, cela peut valoir le coup. Enfin pas vraiment précipitées, car pour être tout à fait honnête, toutes femmes que nous sommes, nous les avions déjà en notre possession, ces fameux « livres pour mecs ».

En deux mots, Frederick Exley fait partie de ces petits trésors enfouis de la littérature américaine du XXè siècle, il était injustement oublié et jusqu’en 2011 non traduit en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’heureuse inspiration d’enfin proposer en français le titre qui lui a valu une certaine notoriété de son vivant : Le dernier stade de la soif (A fan’s notes – 1968), et publient aujourd’hui À l’épreuve de la faim (Pages from a cold island – 1975).

Avec Exley, on retrouve le pire et le meilleur de ce que l’Amérique peut offrir. La volonté, la rage de vaincre, l’engagement… mis KO par le whisky et la vodka. La recherche insatiable de la reconnaissance, du regard fier d’un père, de l’amour d’une femme aux jambes interminables et bonne cuisinière… brisée en plein élan par les lâchetés ordinaires d’un homme qui ne cherche, finalement, qu’à survivre en Amérique.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. Ces directions – une famille et une femme, un poste de vice-président et une Cadillac – variaient selon le terne aveuglement familial. » (Le dernier stade de la soif, p 105).

Exley donne à voir la médiocrité et les faiblesses que ses contemporains triomphants veillent à évacuer sans charité. Il rencontre les tordus, les inadaptés, les incapables, les dérangés même. Mais de ceux-ci ou des « normaux » il ne sait pas lesquels l’effrayent le plus :

«J’avais, de je ne sais quelle façon, atterri au beau milieu d’une famille étonnante, si incroyable que pour la première fois de ma vie j’envisageai la possibilité que Norman Rockwell ne fût pas fou à lier […] Je me sentais comme un homme qui mange trop vite, boit trop, oublie parfois de se laver les dents et de se nettoyer les ongles, s’adonne au grattage pensif de ses parties et au largage ponctuel de pets, et qui se réveille un beau matin en couverture du Saturday Evening Post, en train de découper la putain de dinde de Thanksgiving pour une famille qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. » (Le dernier stade de la soif, p 83).

Ce cher « Ex » fait complètement partie des médiocres. Il est détestable, fabuleusement égocentrique, monstrueusement irresponsable. Et très (trop) porté sur la boisson et le sexe. Bref, presque « français » d’un point de vue purement WASP des années 70. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et des traitements à base d’électrochocs et de chocs d’insuline carabinés. Mais ce ne sont pas les démons de l’alcool ou le péché de chair qui le tourmentent. Les mots d’Exley, ce sont un peu les soubresauts de rébellion nécessaire d’un nouveau Falstaff : toujours vulgaire, grossier, dépravé, il a enfin le parterre pour déblatérer tout son soûl. Et il le fait de brillante manière.

Attention donc, ces livres sont justes, fins, francs, drôles, jubilatoires même, libérateurs. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont virtuoses, pour la langue adroite et précise, pour l’imagination et l’originalité, pour l’art de la narration. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont à la fois intelligents, cyniques, sans complaisance, et profondément humains. Mais ce sont des livres pour mecs.

Allez ND, sans rancune.

Kelly Kafka

2013-02-27

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, traduit par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 2011 (également en poche, chez 10/18)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

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