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La cupidité et les magnétoscopes

9 Août

 

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Si en ces jours de départs/retours de vacances, vous avez du mal à boucler vos valises, ne vous inquiétez plus de rien, Svetislav Basara a la solution.

La valise n’a pas vraiment ni début ni fin vous expliquerait-il, les vacances non plus d’ailleurs, puisque le temps est une illusion et vous-mêmes, figurez-vous, n’êtes pas si réels que vous le pensez. Inutile donc de vous encombrer. Contentez-vous de ces trois petits livres – légers par le poids, mais à intérieur, ce n’est que du muscle. De quoi se raffermir les méninges, parce que mine de rien, vous les montrerez aussi sur la plage.

Au programme, de l’humour noir, de la boxe, du foot, de la philo et des popes orthodoxes. Chez Svetislav Basara, le narrateur prend conscience de sa non-existence, et remet tout ce qui l’entoure en doute, pointant du doigt la naïveté de ces mannequins de plastique que nous sommes, nous qui nous laissons abuser par des catégories aussi dénuées de fondement ontologique telles que les dates imprimées sur les journaux, les heures de fermeture des supermarchés et la différence entre la vie et la mort.

Un auteur serbe aux accents kafkaïens, brillant, drôle, qui derrière des paradoxes qui peuvent sembler loufoques, saisit l’essentiel de ce que nous sommes peut-être bien, en définitive : une simple étoffe de rêve.

Kelly

Extraits, par ordre de bizarre croissant :

…la Civitas Dei de ma mère était divisée en deux cités : la Cité des bien portants et la Cité des malades. Il n’y avait dans sa sotériologie qu’une voie de rédemption – la maladie. Hors de l’harmonie de la Cité des malades, ce monde aux heures clairement établies de visites, de distributions de médicaments, de prises de température, régnait le chaos de la Cité des bien portants où déambulaient des antéchrists, des anarchistes, des voleurs et des débauchés. Dans ma santé de fer, elle voyait le germe d’une dangereuse hérésie ; mon excellent bilan sanguin portait le sceau de l’orgueil satanique… Pour elle, j’étais un renégat, mais l’espoir ne l’a jamais abandonnée qu’un jour moi aussi je tomberais malade et sombrerais dans l’univers crépusculaire de la solitude hospitalière qui incite au pardon et à la prière. (1)

C’est de la vie qu’on doit avoir peur. C’est là que grouillent les diables noirs, les sorcières, les magiciens, les esprits malins. Mais tout un chacun s’évertue à démontrer qu’il n’y a là que superstition. Et ce, avec le soutien des créateurs de mode, des émissions éducatives de la télé, de l’industrie des cosmétiques et des parfums, des fabricants de capotes et de gadgets érotiques, des concepteurs de lingerie sexy… Depuis 1796, plus personne n’est allé au paradis. Et personne n’y ira plus. C’est fermé là-bas. Il ne reste quelques places libres qu’en enfer. La cupidité et les magnétoscopes ont complètement ruiné le monde. (2)

Je fouille dans mes manuscrits, dans les cadavres décomposés de ma prose. La date de péremption du sens est dépassée depuis longtemps. La chair de mes sentiments s’est décomposée. Tout ce que je disais s’est évanoui. Ne restent que les squelettes des phrases… La seule chose qui me console c’est que tout cela est grammaticalement correct. Il y a une beauté féroce dans le spectacle des cimetières bien ordonnés. (3)

Svetislav Basara :

  • (1) Le miroir fêlé, traduit du serbe par Gabriel Iaculli et Gojko Lukic, 10/18, 2007
  • (2) Guide de Mongolie, traduit du serbe par Gabriel Iaculli et Gojko Lukic, 10/18, 2008
  • (3) Perdu dans un supermarché, traduit du serbe par Gojko Lukic, 10/18, 2011

Ah, vous vous sentez plus légers vous aussi ? Allez, on vous embarque avec nous en Italie, rendez-vous la semaine prochaine !

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Mourir sur scène

3 Jan

WP_20160102_17_27_56_Pro (2)Le sang rouge et chaud fait tourner la tête, il donne naissance à des images et à des idées, et il mène parfois jusqu’à la folie. Alors que le sang bleu et froid, lui, c’est la maîtrise, c’est la retenue, c’est le calcul, c’est ce qui oblige l’artiste à considérer son ouvrage d’un œil critique, à supprimer le superflu et à rajouter l’indispensable.

Quand son père lui plonge un cœur de porc encore chaud dans la main et lui ordonne de serrer, Ida n’a pas dix ans, et tout ce qu’elle veut, c’est devenir actrice. Elle s’évanouit. À son réveil, son père la met en garde : pour régner sur les cœurs, comme peuvent le faire les grands acteurs, il faut une force spéciale, unique.

Toute sa vie, Ida Zmoïro cherchera à atteindre cette maîtrise ultime, ce pouvoir que confère le sang bleu et froid. Au cinéma – une brève carrière qu’un accident achève. Au théâtre – l’illumination de La Mouette, en Nina Zaretchnaïa féérique. Puis plus rien.

Quarante ans d’attente, pendant qu’à Tchoudov la vie passe, à la fois banale et cruelle. Les hommes aimés et admirés un jour, le lendemain disparaissent, accusés d’avoir trahi le communisme. Le communisme lui-même finit par disparaître, comme ça, il semble que c’est ce que les choses et les gens font.

Ida Zmoïro voulait être une grande actrice. Ce sang bleu, elle l’a entraîné, affûté, aiguisé, des années durant, dans sa Chambre noire de Tchoudov. Depuis La Mouette, elle n’est plus montée sur scène, mais elle a déclamé tout Shakespeare au vieux Vdovouchkine, qui craignait de mourir idiot. Personne au village n’avait compris cette fille effrontée, qui avait côtoyé les plus grands à Moscou, et était revenue vivre et vieillir chichement dans le capharnaüm misérable de sa maison natale.

Personne n’avait compris qu’elle n’avait pas encore prononcé sa dernière réplique.

Personne n’avait compris qu’il faut parfois attendre jusqu’au dernier souffle pour jouer son meilleur rôle…

Livre conseillé par la librairie Compagnie, merci !

Pam

La Mouette au sang bleu, Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2015

Comprendre les Russes (ou au moins essayer)

21 Mar

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Sergueï Lebedev a perdu quelque chose.

Son passé.

C’est qu’il y a plus d’une zone d’ombre à explorer, quand on est un enfant de la glasnost et de la perestroïka. Nombreux sont ceux qui ont simplement tourné la page. Mais on tient peut-être enfin là le premier écrivain post-URSS, conscient de ce manque et désireux d’y voir enfin clair.

Il faut dire qu’une quête singulière le pousse à cette exploration. Un personnage de son enfance, une connaissance de la famille, un vieil aveugle à la présence persistante : la vie a fait que le sang de cet homme énigmatique coule dans les veines de Sergueï. Et ce sang le dérange, sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Parce que Sergueï est devenu – comme par hasard – géologue, et que les zones d’ombre géographiques, les terres inconnues et le flou global sont ses horizons naturels, il part. Il part à la recherche de « la vie d’avant » de cet homme dont le souvenir ne le laisse pas en paix.

Ses recherches l’emmènent au fin fond de la Sibérie, sur les vestiges des anciens camps de travail. Là où la nature implacable refuse par définition l’homme, l’engloutit et le dissout. Ce qu’il apprend sur le vieil aveugle, il en avait l’intuition depuis longtemps, et le lecteur avec lui.

Mais derrière cette « limite de l’oubli », il touche enfin la réalité que tout un chacun s’évertuait à ignorer. Celle du totalitarisme, de la barbarie, et leur véritable mécanisme pervers : l’organisation de l’effacement et la négation du tragique.

Les hommes, même sacrifiés arbitrairement, attendent l’adoubement d’une mort enfin sûre, un sol enfin retrouvé, quelque chose de palpable et de fatidique. Les envoyer dans ce « nulle part » où jamais personne ne marchera dans leurs pas, c’est les condamner au néant. La limite de l’oubli, cela ne peut même pas être l’enfer, qui suppose qu’on y pense, même un instant.

 « Privés de nom, privés de liberté, à jamais coupés de leurs proches les hommes font toujours partie de l’humanité. Mais ils disparaissent pour leurs familles comme pour la génération de leurs descendants pas encore nés. … La transformation de la vie en souvenir advient, immédiatement et continûment, à la lisière entre deux époques. Si un homme a été rayé du présent, celui-ci, lorsqu’il se mue en passé, ne garde aucun souvenir de lui. » (p140)

Si l’on refuse à ces hommes leur destin, c’est la mémoire collective qui conserve à jamais ces trous noirs et s’en rend malade : sa transmission n’est plus qu’un simulacre absurde et l’on ne peut plus nommer ni comprendre, ce qui revient au même, ce qui leur est arrivé.

« En un sens, faute de s’être mués en tragédie à laquelle ils étaient voués, les événements ne sont jamais pleinement advenus. Ils ont eu lieu, mais n’ont pas épuisé l’action des causes qui les ont engendrés. La fatalité ne s’y résorbe pas, elle se multiplie et se répète. … Les générations suivantes garderont ce dédoublement de la mémoire, obligées qu’elles seront de faire appel à leur jugement éthique pour redonner rétrospectivement un sens tragique à une époque qui en avait manqué et qui, du coup, était bien obligée de donner d’autres noms à ce qui s’y était passé. » (p144)

Derrière la limite de l’oubli, l’inachevé pourrit et gangrène. Si l’on ne craignait plus d’accorder à certaines choses du passé leur caractère inévitable et définitif, les mots seraient dits et l’action finie. Et l’on pourrait regarder vers l’avenir sereinement. Pour toute une génération de jeunes Russes résignés et enlisés dans la fatalité, le message a son importance. Sergueï Lebedev leur montre la voie pour retrouver du sens, et nous livre à cœur ouvert un morceau pur d’âme slave – mais européenne – dans ce premier roman intense et brillant. Espérons qu’il sera lu et entendu… par les Russes comme par les Occidentaux.

Pam

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

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