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D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson

11 Jan

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« Le fjord de Norðfjöður est court, aussi bref ou presque qu’une vague hésitation, cerné par des montagnes d’un peu plus de mille mètres, certaines aux arêtes acérées comme des lames de rasoir fendues de gorges qui sont autant de cris. Jadis, la neige et les tempêtes de l’hiver le rendaient inaccessible, sauf à la mort et, parfois, à quelque postier épuisé. […] Ce fjord aussi bref qu’une hésitation, aussi court qu’un commencement, est gardé par la puissance solide de la Nípa, la montagne qui arrête les vents et accalmit le monde : les nuits sont parfois si tranquilles que le fjord se peuple d’anges et que l’air s’emplit du bruissement de leurs ailes. Alors, on a l’impression que plus jamais la mort ne frappera personne. » (p45)

Tryggvi : J’ai l’impression d’entendre l’éternité.

Oddur : D’entendre quoi ?

Tryggvi : L’éternité — concentre-toi, retiens ton souffle et ferme les yeux, écoute, tu vois, comme ça, et là, l’éternité viendra à toi comme un immémorial réconfort.

Ne vas donc pas tout gâcher, déclare Oddur en balayant du regard les alentours.

Mais je l’entends, et je voudrais que tu l’entendes aussi, un homme vivant ne saurait passer à côté d’une heure aussi magique. L’éternité est comme un gigantesque orgue silencieux dans une église.

Tu ne devrais pas lire autant de poèmes, on se demande parfois si quelqu’un ne t’a pas chié dans le cerveau. (p209)

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, Gallimard, 2015

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Citation

Selon Vincent, Christian Garcin

21 Juil

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« Lorsque Mao Zedong est mort, je l’ai enterré sous un massif de pétunias. Ensuite j’ai vidé l’eau du saladier dans lequel il tournait obstinément depuis quinze ans, et l’ai jeté dans un sac plastique destiné au container au bout de la rue. […] Je n’ai jamais su avec précision quelle était l’espérance de vie de ces animaux, mais à ce que m’en disaient les amis ou connaissances qui chez moi s’extasiaient devant l’espèce de virgule rougeâtre et frétillante que l’effet loupe du saladier-bocal grossissait parfois démesurément, quinze ans était un âge plutôt avancé, sinon exceptionnel. Mais au bout du compte, cela ne change pas grand-chose, puisqu’il avait comme chacun épuisé le crédit qui lui avait été attribué, et fini sous terre, à l’abri d’un massif de pétunias… » (p23-24)

« J’ai failli la tuer, m’avait donc avoué mon oncle Vincent après m’avoir raconté son histoire, me dit Rosario assis sur mon canapé vert vingt ans plus tard, et j’étais jeune alors, j’avais du mal à combler les non-dits, je ne comprenais pas bien, voulais plus de précisions, parlait-il de sa femme Myriam, cette tante que je connaissais si peu, nous n’avions jamais été très famille dans la famille, de sa maîtresse russe à demi bouriate, ou de sa voisine-renarde, je me souviens qu’à ce terme il avait vaguement souri d’un air triste et hoché la tête en signe d’approbation, et c’est peu de temps après qu’il avait fui, abandonnant femme et enfants, ces cousin et cousine qui vivaient en région parisienne et que je ne connaissais pratiquement pas, et s’était un jour pointé chez mes parents, à Adrogué, banlieue de Buenos Aires, dans cette propriété entourée d’un mur rose où Georges et moi avions grandi, y avait passé quelques jours avec ma mère avant de partir, pour ne jamais revenir ni donner signe de vie. » (p99)

« C’est ainsi que, grâce à Racine et à la Patagonie, Yuyan manquait soudain terriblement à Paul. » (p259)

Selon Vincent, Christian Garcin, Stock, 2014

Citation

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

20 Mar

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« Au fond du salon de thé encalminé dans une pénombre brune d’ambiances surannées où de vielles rombières, tannées comme des peaux de bête ayant connu les alternances éprouvantes des hivers rudes et des étés caniculaires, font goûter à leur kiki le thé au lait qu’elles ont commandé et que ledit kiki lape avec une indifférence narquoise qui fait peine à voir, estompant dans un nuage blanc les contours de sa gueule stupide d’être sans esprit, Kate Moss feuillette un magazine de mode : l’exhibition sereine de la fausse conscience. »

« J’avais atteint à cette époque un certain raffinement dans l’art de glander. Je ne me contentais pas de ne rien faire, ce que je ne faisais pas, je le faisais avec style. Je sculptais les journées informes que je passais, je mettais en vers les poèmes que je n’écrivais pas. »

« C’est ainsi qu’il avait conçu le métier de “causeur public”. […] Ce n’était pas un coach, encore moins un psychologue. Il ne donnait aucun conseil, n’exerçait aucune autorité. Il se bornait à parler sérieusement de choses et d’autres. Ce qui était déjà beaucoup. Il prenait les mots au sérieux, et savait qu’ils ne se réduisaient pas à des déplacements de volume d’air […] Il concevait la conversation comme une occupation sociale plutôt agréable et cherchait simplement à la perpétuer. […] Son cabinet ne désemplit plus depuis. F. n’a plus une minute à lui, et enchaîne les séances du matin jusqu’au soir et ce six jours par semaine […] En dehors des heures de travail, on peut le trouver au café de la Gare. Il est toujours seul, dans son box près de la porte des toilettes, occupé à scruter sa tasse de thé. Les habitués le trouvent ennuyeux et l’évitent. “C’est un brave type qui n’a pas grand-chose à dire”, m’a confié le patron qui le connaît depuis dix ans et ne sait toujours pas ce qu’il fait. »

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout, Allia, 2014

En passant

L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès

7 Nov

 

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« Pris d’une égale fureur, les hommes s’égorgent, les montures éventrées se mordent aux naseaux. Des mourants continuent d’avancer, ils suffoquent d’une écume rosée, trébuchent, empêtrés dans leurs propres entrailles. Un seul cri de douleur semble s’exhaler des monceaux de cadavres et de blessés dont les corps amortissent le pas des assaillants. Les Immortels ont beau ressusciter, ils ne se renouvellent pas assez vite pour étaler la vague macédonienne. Et soudain, voici qu’ils se débandent, le centre perse est enfoncé, Darius fuit. C’est au moment où Alexandre voit son char bariolé disparaître dans la poussière qu’un messager réussit à l’atteindre : sur l’aile gauche, Parménion et ses cavaliers faiblissent devant les Perses ; sans renfort ils ne tiendront plus longtemps.

Ce fut l’instant choisi par Miss Sherrington pour secouer l’épaule du maître de maison :

– Monsieur, s’il vous plaît, Monsieur Canterel…

Martial Canterel était allongé sur un lit importé à grand frais d’une fumerie de Hong Kong. Le champ de bataille s’étendait au sol, occupant presque toute la surface du parquet… » (p13-14)

« De retour chez lui à l’improviste, son père avait voulu surprendre sa femme en lui prenant les seins par-derrière, comme il le faisait deux ou trois fois par jour avant son départ, mais elle s’était tournée si prestement, faucille, à la main, qu’elle l’avait décapité. …. Vous et moi, lecteur perspicace, jurerions que cela explique bien des choses, mais Wang ne serait pas d’accord. Lui pense que le hasard a réparti de façon harmonieuse les gènes de ses parents, ceux de son père pour la sensualité, ceux de sa mère pour la rapidité de réaction. » (p 127-128)

« Derniers télégrammes de la nuit.

Choses qui attestent la puissance magique du logos. M. Adrien Bougrillé, demeurant à Reims-la-Brûlée, s’est immolé par le feu intentionnellement. » (p 212)

 L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 2014

 

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta

30 Sep

Sans titre

« Quand ils ont pris la montagne ici, ils avaient plus moyen de faire marche arrière. C’était la vie ou la mort, là, sur la montagne… Ils ont choisi la mort et ils ont réussi à la vaincre. Il faut l’accepter, faut la chercher, aller coller son nez dans sa face et puis se battre pour lui échapper. Faut trouver sa mort avant de trouver sa vie. » p 248

« On me présente comme le seul avocat révolutionnaire de ce côté du golfe de Floride. Et c’est vrai : je suis le seul avocat qui déteste la loi. Les autres, ils ne font que parler. Je préfère cracher à la gueule d’un juge plutôt qu’enfoncer un pieu dans le cœur d’un flic. » (p281)

« Si vous arrivez à démêler cette histoire, c’est que vous en avez autant que moi dans le ciboulot. Et que vous aussi, vous êtes paranos. » (p338)

« … contre toute attente, j’ai réussi à faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint-Basile et les Sept de Tooners Flats. Qu’est-ce qui se passerait si je rencontrais un carnal comme moi : un type qui part dans toutes les directions, un peu bordélique mais libre ? … qu’est-ce qui se passerait si je faisais les choses à fond ? » (p339)

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

Ils en ont aussi parlé là :

http://gonzai.com/oscar-acosta-la-revolte-des-cafards-dun-z-qui-veut-dire-zeta/

http://gonzai.com/oscar-zeta-acosta-lavocat-du-diable/

En passant

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta

4 Juil

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« Le JJ était pris en tenaille entre l’expansion chinoise d’un côté et la libération homosexuelle de l’autre. Les Chinetoques et les pédés tentaient constamment d’affaiblir nos défenses, mais avec l’effort conjoint d’intellectuels endurcis, d’artistes branchés, de techniciens obstinés, d’humbles poètes, d’écrivains pas encore publiés, d’avocats alcooliques et d’autres marginaux du même tonneau, on avait trouvé le moyen préserver ce toquet de toute idéologie étrangère. Pendant toutes les années soixante – alors que nous subissions les assauts constants des missionnaires des Témoins de Jéhovah et des militants du Mouvement des droits civiques – nous nous sommes défendus bec et ongles contre ces trafiquants de stress, une belle bande d’arnaqueurs qui débarquaient dans notre bouge, les cheveux pleins de pellicules. Ils commandaient un pichet de bière puis commençaient à nous réciter le serment d’allégeance à des idéaux qui n’étaient pas les nôtres. » (p67)

 » … je suis arrivé à Alpine la tête burinée par les vents de l’infortune, le corps enchevêtré dans les filets de mes refus et miné tout entier par l’autoapitoiement, cette maladie si commune aux Indiens rendus fous par l’alcool. … pourquoi c’était encore moi qui trinquais ? Après tout, j’avais fait ma confirmation et j’avais passé mon bac. J’avais entendu l’appel de Jésus et reçut le Saint-Esprit sans me rebeller. Et puis j’étais allé bien au-delà des rêves les plus fous de ma mère. Je n’étais pas avocat peut-être ? » (p225)

« Comme j’étais un artiste, je n’ai jamais réussi à manier la clé anglaise, alors quand la tête me tournait, je recouvrais les trous de terre et je disais au patron que j’avais fini. » (p303)

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais par Romain Guillou, 10/18, 2014

En passant

Señor Vivo et le baron de la coca

18 Avr

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« L’Emperador Ignacio Coriolano, surnommé (en raison des rumeurs qui couraient sur sa vie privée, plutôt que de la ressemblance avec son nom) « l’Insatiable Emperador Cunnilingus », arriva à cinq heures du soir. C’était un homme méticuleusement habillé mais d’une piètre hygiène, qui portait depuis plusieurs années sur ses épaules la lourde responsabilité de réduire le fardeau exorbitant de la dette nationale, sans en avoir jamais les moyens. Il passait ses journées la tête entre les mains, plongé dans des documents qui lui prouvaient l’impossibilité de sa tâche, et ses soirées à effacer son sentiment d’insuffisance dans les bras de dames accommodantes dont il inscrivait les émoluments dans ses « frais personnels », augmentant ainsi le déficit du pays. » (p.16)

« L’arrêter ? Non, nous l’abattrons dès que possible, sans cérémonie. [… ] Je vais t’expliquer. Si nous l’arrêtons, il y aura des gens assez riches pour acheter un millier de juges, et un millier de policiers pour le relâcher sur un détail de procédure. Nous les abattons afin d’éviter la corruption. […] C’est maintenant officiellement notre politique officieuse, Dionisio. » (p.43)

« – L’archange Gabriel, Votre Excellence. Il est venu du Dixième Ciel exprès pour m’avertir de t’avertir de ne pas aller au club Hojas.

– Ce Gabriel, pourquoi ne m’en a-t-il pas informé personnellement, et à quoi ressemblait-il ? Ça pourrait être n’importe qui, déguisé en archange. Je te soupçonne de crédulité. Tu l’as fait suivre ?

– Votre Excellence, je sais que c’était l’archange : il avait cent quarante paires d’ailes, et il était revêtu de lin. Il avait une tête efféminée argentée et lumineuse, un svelte cou pourpre, des bras dorés resplendissants avec d’énormes biceps, un délicat torse gris ardoise, des jambes épicènes bleu ciel, tourbillonnantes et scintillantes, et des pieds bleus de femme. Il n’y avait pas de doute possible, Votre Excellence, et il m’a distinctement affirmé – il zozote – que tu ne devrais pas aller au club Hojas. » (p.127)

« Le défilé des femmes se poursuivit à Ipasueno. Il y en avait de toutes les régions ; des Antioquenas, avec leur fatalisme antique et leur indomptable désir de lutte même en l’absence d’adversaire, leur nervosité soigneusement entretenue, leur régionalisme obstiné, et leur incorrigible propension à prononcer les « s » de manière encore plus appuyée que les Castillans. D’industrieuses Narinenses avec leur aberrant traditionalisme, leurs opinions politiques passionnées, leur extrême sobriété, leur hospitalité embarrassante, leur opposition opiniâtre au progrès jusqu’au moment où l’objet de leur résistance était déjà démodé, leur curieux vocabulaire et leur façon d’articuler du bout des lèvres. […] Chacune se considérait objectivement comme le centre de l’univers, et trouvait par conséquent l’orgueil des autres intolérable. Elles étaient passionnément impatientes, et la mécanique leur inspirait une antipathie si vive que lorsqu’un car à bord duquel elles voyageaient tombait en panne, fût-ce au milieu de nulle part, elles étaient extrêmement satisfaites d’être vengées dans leur haine. » (p175)

Señor Vivo et le baron de la coca, Louis de Bernières, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1993

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