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Carte postale littéraire 2016 #3 à Naples avec Elena Ferrante

30 Août
Cet été, les Inopinées vous emmènent dans le sud de l’Italie et vous proposent, en dolce (c’est le dessert!pour conclure ces lectures estivales et gourmandes, L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante.

ferrante

Le lendemain, sur le chemin de l’école, Lila me dit avec son ton habituel : de toute façon, moi, l’examen, je le passe quand même. Je la crus, car lui interdire quelque chose étai inutile, nous le savions tous. Elle semblait la plus forte de nous toutes, les filles, mais aussi plus forte qu’Enzo, Alfonso ou Stefano, plus forte que son frère Rino, plus forte que nos parents, plus forte que toutes les grandes personnes, y compris la maîtresse et les carabiniers qui pouvaient nous mettre en prison. Même si elle était d’aspect fragile, aucune interdiction ne tenait devant elle. Elle savait comment passer les limites sans jamais vraiment en subir les conséquences. En fin de compte les gens cédaient et, même si c’était à contrecœur, ils étaient obligés de la féliciter. (p76)

Naples, les années 1950. Dans l’âpreté et la vulgarité du quartier populaire de Naples où elles se rencontrent, l’amitié singulière entre Lena et Lila détonne. En compétition en tout, les deux petites filles ne tardent pas à se rendre compte qu’elles sont en réalité deux… contre le reste du monde. Contre la bêtise des parents et des frères, contre l’orgueil mal placé des hommes, contre la violence des caïds mafieux du quartier. Pour s’en sortir, les armes de Lena seront le latin, le grec et la philo, et celles de Lila, sa malice et sa beauté, puisqu’on lui refuse l’éducation.

Une belle saga, et un des best-seller de l’année… qui m’a parfois un peu ennuyée je l’avoue, par certains côtés naïfs et répétitifs. Mais la peinture sociale est très réussie. Et puis les desserts ne sont jamais exceptionnels en Italie, fallait s’y attendre !

À voir sur place : il n’y a qu’à marcher dans les rues de Naples, passer par la très jolie île d’Ischia aussi, où Lena goûte ses premiers moments de liberté, loin de son univers oppressant, à lire sur la plage… et on la comprend.

Dolce : L’amie prodigieuse, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio, 2016

Fin de ce menu littéraire d’été, rendez-vous prochainement pour les nouvelles pépites de la rentrée !

Jen

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Carte postale littéraire 2016 #2 en Basilicate avec Carlo Levi

26 Août
Cet été, les Inopinées vous emmènent dans le sud de l’Italie et vous proposent, en primo et secondo piatto – parce qu’il faut un temps pour le digérer – Le Christ s’est arrêté à Éboli, de Carlo Levi.

Matera

« Nous ne sommes pas des chrétiens disent-ils ; le Christ s’est arrêté à Éboli. » … aucun des hommes hardis de l’Occident n’a porté ici le sens du temps qui se déroule, ni la théocratie étatique, ni cette éternelle activité qui se nourrit d’elle-même… Les saisons coulent sur les labeurs paysans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul message, ni humain ni divin, n’a touché cette pauvreté tenace… Les grands voyageurs n’ont pas dépassé les frontières de leur propre monde ; ils ont parcouru les sentiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la moralité et de la rédemption. Le Christ est descendu dans l’enfer souterrain du moralisme judaïque pour en briser les portes temporelles et les sceller dans l’éternel. Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemption, où le mal n’est pas un fait moral, mais une douleur terrestre, qui existe pour toujours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais descendu. Le Christ s’est arrêté à Éboli. (pp9-10, extraits)

J’ai emporté ce livre dans mes valises sans grande conviction, parce qu’il était conseillé dans le guide et qu’il parlait de la Basilicate et de Matera, où nous allions passer. Mais il faut reconnaître que le sujet n’était pas glamour : 1936, les paysans de Gagliano – petit village perdu de Basilicate (ou Lucanie, à l’époque) – racontés par un militant anti-fasciste envoyé là en exil. Un peu plombant, non ? Et puis j’ai lu les premières lignes, ici en exergue, et Carlo et ses paysans ne m’ont plus quittée du voyage.

1936 – c’était il y a quatre-vingts ans. Pourtant aujourd’hui encore, on parle de la Basilicate comme d’une région sauvage, entre côtes escarpées et montagnes hostiles, où s’accrochent quelques villages… abandonnés. À sa publication en 1945, le livre de Carlo Levi provoque un choc sans précédent en Italie. Il parle d’une misère et d’un désespoir que Rome et le riche Nord ne voulaient pas voir. Son expérience de « confinement » dans les terres reculées et isolées du Sud l’a amené à réfléchir sur cette Italie coupée en deux, dont l’une opprime l’autre depuis des siècles à coups d’arguments civilisationnels qui n’ont ni portée ni pertinence pour les milliers de paysans pauvres qui triment et meurent de malaria chaque jour. Pour eux, la grandeur de Rome importe peu. Rome qu’ils ne verront jamais, et d’où viennent seuls les percepteurs qui leur confisquent biens et bêtes. Rome c’est l’État, c’est l’ennemi.

Carlo Levi, médecin, écrivain, peintre, un « intellectuel » donc, parvient à décrire sans une once de condescendance ces paysans « païens » qu’au fond il admire peut-être un peu. On sort de cette lecture très humble, tout en ayant compris quelque chose de plus de ce pays. Que demander d’autre ?

À voir sur place : le village de Gagliano existe toujours, moins misérable heureusement, et on y trouve la maison et la tombe de Carlo Levi. À Matera, ci-dessus en photo, visiter les incroyables sassi, habitats troglodytiques dont les premiers datent de la préhistoire, et qui abritaient encore 15 000 personnes au XXe siècle. Extrêmement insalubres (décrits par la sœur de Carlo Levi dans le livre) les sassi ont enfin été évacués en 1952. Reste aujourd’hui une cité millénaire fascinante.

Primo et secondo : Le Christ s’est arrêté à Éboli, Carlo Levi, traduit de l’italien par Jeanne Modigliani, Folio

Suite et fin du menu des vacances bientôt !

Kelly 

Carte postale littéraire 2016 #1 dans le Gargano des Scorta avec Laurent Gaudé

22 Août
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Cet été, les Inopinées vous emmènent dans le sud de l’Italie et vous proposent, en antipasto de cette semaine italienne, le roman Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004.

Je descends dans la tombe. La liste de mes crimes est une longue traîne qui glisse sur mes pas. Je suis Rocco Scorta Mascalzone. Je souris fièrement. Vous attendez de moi des remords. Vous attendez que je me mette à genoux et prie pour ma rédemption… Je crache par terre… Non, le ciel est vide et je peux mourir en souriant… J’ai fait ce que j’ai voulu. Tout au long de ma vie. Je suis Rocco Scorta Mascalzone. Réjouissez-vous, je meurs. (pp54-55, extraits)

Pour les habitants de Monte Puccio, les Scorta sont maudits. Pauvres, fils de brigands et de violeurs, ils sont les diables que tous les villageois redoutent et évitent. Les enfants ont interdiction de jouer avec eux, et on se signe en les croisant. Mais Carmela, Giuseppe et Domenico ont décidé qu’il en irait autrement. Contre les haines, les rancunes et les préjugés du village, les frères et soeur vont consacrer leur vie à retourner le cours de la malédiction, écrivant jour après jour, année après année, la légende des Scorta.

Une fresque familiale portée par la puissance évocatoire de la langue de Gaudé, qu’on a dévorée d’une traite mais dont la brièveté nous a un peu laissées sur notre faim… La parfaite mise en bouche d’une semaine en Italie en somme.

À voir sur place : le trabuccho de Monte Pucci, où l’auteur imagine un mémorable festin de la famille Scorta. Autrefois lieu et outil de pêche, le trabuccho a d’ailleurs été transformé en restaurant de poissons et fruits de mer !

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Antipasto : Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé, Actes Sud, 2004

La suite du menu prochainement !

Pam

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Pedro Juan Gutiérrez

11 Sep

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Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 3

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez

« Désormais, je m’entraînais à ne rien prendre au sérieux. » Sauf le sexe, pourrait-on ajouter. En 1994, dans les décombres d’une Havane en ruines, il n’y a qu’une échappatoire à la faim et à la misère pour Pedro Juan Gutiérrez. Jouir. Jouir et re-jouir, et jouir encore. Les corps faméliques se cherchent, se percutent et se prennent, sans raison, sans possible. Égoïstes. Le corps – noir, blanc, métisse – c’est tout ce qui leur reste. Nous sommes en pleine période dite « especial » selon la terminologie officielle. « Especial » cela veut dire « sauvez-vous vous-mêmes ». L’URSS s’est effondrée, et avec elle le géant qui assurait la survie de l’île. La pénurie paralyse le pays. Entre débrouille, magouilles et petits boulots, chacun gratte ce qu’il peut. Les hommes tentent la traversée du Golfe accrochés à des pneus, et deviennent millionnaires à Miami ou Chicago (dit la légende) et les femmes restent, et pleurent. Et au milieu de tout ça s’élève la plainte fiévreuse, et peut-être pas si égoïste, de Gutiérrez.

Extrait : la nouvelle lutte

« Voilà, nous faisions notre entrée dans la jungle. Àgrands coups de pieds au cul. On avait tous quitté les cages et on avait commencé à lutter en pleine forêt vierge. On en était sortis atrophiés de cette captivité, abrutis mais téméraires. Nous n’imaginions pas ce que la bataille pour la survie allait être mais nous étions forcés d’y aller. Après trente-cinq années enfermés dans les cages du Zoo, où l’on nous avait distribué une maigre pitance, quelques médicaments mais aucune idée de ce qui se passait de l’autre côté des barreaux. Et soudain il faut se risquer dehors, sauter dans la jungle. Avec le9782264033895 cerveau engourdi et les muscles affaiblis. Seuls les meilleurs peuvent rivaliser pour se tailler une place. Et moi, j’essayais. » p169

Extrait : Luisa, mieux que le téléphone rose

« C’est une folle du cul, Luisa, et pendant qu’on nique elle me raconte ce qu’elle a fait au lit avec tous les autres. Des histoires interminables. En plus, on est ensemble depuis quatre mois mais son répertoire paraît inépuisable. Dès que je suis entré en elle et qu’on est bien collés l’un à l’autre par nos jus respectifs, elle démarre un de ses récits : « Ah ce que j’aime la pine, papito, ce que je suis pute ! Une fois j’ai… » Et ils sont toujours meilleurs. Elle donne les moindres détails, elle s’en délecte. C’est super bien, beaucoup mieux que le téléphone rose puisque c’est gratuit et en direct. Moi, je déteste l’électronique. Et le téléphone rose, qu’est-ce que c’est d’autre ? » (p144)

À voir à La Havane : Pedro Juan Gutiérrez lui-même si vous avez de la chance… Commencez par vous balader sur le Malecon !

Jen

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol (Cuba) par Bernard Cohen, 10/18, 2003.

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Graham Greene

31 Août
BLOG2-001Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 2

Notre agent à La Havane, Graham Greene

Daïquiris à gogo, shows érotiques et parties de dames (de dames, oui ! ) arrosées : bienvenue dans La Havane des années 50, quand les vieilles voitures américaines n’étaient pas si vieilles… Inspiré par sa propre expérience et ses voyages à La Havane, Graham Greene imagine le personnage de Jim Wormold, Anglais expatrié à Cuba, responsable d’un magasin d’aspirateurs et père célibataire d’une fille de dix-sept ans aussi catholique que dépensière. Il est un jour abordé par un agent des services de renseignements britanniques qui lui propose, sans trop lui laisser le choix, de devenir son agent de liaison à La Havane. Contraint d’accepter car il y voit au moins un moyen d’éponger ses dettes, Wormold commence à envoyer ses premiers rapports… Comédie loufoque dans un Cuba paradis des flambeurs, buveurs et pornographes, envahi par les Occidentaux qui viennent s’y refaire de drôles de guerres, Notre agent à La Havane n’est pas le plus réaliste des livres de route, mais c’est sûrement celui qui vous fera le plus rire !

Extrait : le recrutement de Jim :

« Je n’accepte aucune mission. Pourquoi m’avez-vous choisi ?9034-gf

– Anglais patriote. Établi ici depuis des années. Membre respecté de l’Association des commerçants européens. Il nous faut notre agent à La Havane, n’est-ce pas ? Les sous-marins ont besoin de fuel. Les dictateurs se rapprochent les uns des autres. Les gros entraînent les petits.

– Les sous-marins atomiques n’ont pas besoin de fuel.

– Exact, mon vieux, absolument exact. Mais les guerres éclatent toujours avec un peu de retard. Il faut que les armes traditionnelles soient prêtes aussi. Et puis il y a les informations économiques : sucre, café, tabac…

– Tout cela se trouve dans les annuaires du gouvernement.

– Nous n’avons aucune confiance en eux mon cher. Et, bien entendu, les renseignements politiques. Avec vos aspirateurs, vous avez vos entrées partout.

– Est-ce que vous voudriez que j’analyse les poussières ?

– Vous prenez peut-être cela pour une plaisanterie, mais au moment de l’affaire Dreyfus, le témoignage le plus important pour le contre-espionnage français a été celui d’une femme de ménage qui vidait les corbeilles à papier à l’ambassade d’Allemagne. » (p51)

Et un extrait du film de 1959, où Jim exerce lui-même ses pauvres talents de recruteur d’agent…

À voir à la Havane : le bar Sloppy Joes, l’hôtel Sevilla et l’hôtel Inglaterra, le bar Floridita… Mais surtout, boire des daïquiris !

Pam

Notre agent à La Havane, Graham Greene, traduit de l’anglais par Marcelle Sibon, 10/18, 2001 (traduction de 1965)

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Alejo Carpentier

25 Août

2015-08-24

Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale #1

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier

Un auteur cubain et musicien, un sujet classique, une écriture baroque. Et vous voilà au cœur des Caraïbes au temps des alejo_carpentier_2pirates et de la Révolution. Sofia, Carlos et Esteban, héritiers d’un riche marchand de La Havane, se trouvent pris dans le tourbillon révolutionnaire quand il atteint les Antilles, en la personne de Victor Hugues, aventurier, négociant, héros de la Convention. De La Havane à la Guadeloupe, en passant par la Guyane, Saint Domingue, Port-au-Prince, Alejo Carpentier ressuscite le Nouveau Monde de ces temps troublés… car d’autres révolutions ont touché Cuba avant LA Revolución !

Extrait sur La Havane :

« C’était une ville éternellement livrée au vent qui la pénétrait, assoiffée de brises de mer et de terre ; volets, jalousies, battants, girons ouverts au premier souffle frais qui passât. Alors tintaient les lustres et les girandoles, les lampes à franges, les rideaux de verroteries, les girouettes tapageuses, publiant l’événement. Les éventails en feuilles de palmier, en soie de Chine, en papier peint, s’immobilisaient. Mais après un fugace soulagement les gens se remettaient à brasser un air inerte, à nouveau retenu entre les murs très hauts des appartements.» (p22)

L’arrivée de la guillotine en Guadeloupe :

« Ce jour-là vit le commencement de la grande terreur dans l’île. La machine ne s’arrêtait plus de fonctionner sur la place de la Victoire, accélérant le rythme de ses coups. Et comme on était curieux d’assister aux exécutions, en une ville où tout le monde se connaissait de vue ou se fréquentait […] la guillotine centralisa désormais la vie de la cité. La foule du marché se déplaça vers la belle place du port, avec ses comptoirs et ses fourneaux, ses étalages aux coins des rues, ses déballages au soleil, tandis qu’on entendait crier à tout moment, entre deux têtes hier respectées et adulées qui tombaient, les beignets et les piments, le corossol et le feuilleté, la pomme-cannelle et le pagre frais. » (p208)

À voir à La Havane : la fondation Alejo Carpentier, dans la maison coloniale qui a servi de modèle à la demeure de Sofia, Carlos et Esteban, décrite dans le livre.

Buenas !

Kelly

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand , Folio, 1997 (traduction de 1962)

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