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Vous ne regarderez plus jamais une virgule de la même manière

28 Juil

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Je souhaite d’abord remercier Le Tripode d’avoir organisé l’opération Le Grand Trip, et de m’avoir permis de découvrir en avant première deux très beaux titres dans un format unique. Voici mon avis sur celui qui sort en septembre prochain et illumine d’ores et déjà la rentrée littéraire, Anguille sous roche, d’Ali Zamir

car la vie d’un individu est un immense château caverneux où l’on trouve des antichambres, des chambres et des caves, pour faciliter la chose je dirais tout simplement que la vie d’un individu est un ensemble de pièces éclairées et de pièces sombres tenues secrètes, chacun de nous est presque un océan (p65)

Quand vous plongerez avec Anguille dans les eaux tumultueuses de cet incroyable roman, retenez bien ceci : l’apnée, c’est très difficile au début, et à la toute fin. En apnée avec Anguille, on croit d’abord se noyer sous le flot de la phrase unique dont le rythme surprenant nous prend de court. Oubliez le point, accueillez la virgule comme une bouchée d’air. Ali Zamir la manie avec virtuosité. Grâce à lui, vous ne regarderez plus jamais une virgule de la même manière. Puis le charme opère, et le tourbillon de sa phrase nous engloutit. Et quand vient le moment de la remontée, c’est quitter cette prose chamanique et spirituelle qui nous fait craindre de manquer d’air.

Entre temps vous explorerez ce trésor, ce secret « océan » qui s’offre à vous, et sans pause, parce qu’une énergie d’anguille vous porte. Anguille, c’est l’extraordinaire narratrice du roman. Accrochée à un réservoir en pleine mer, elle n’a pas beaucoup de temps pour tout vous raconter avant de sombrer, d’où sa hâte, qui n’en est pas vraiment une. Car Anguille a toute sa tête, et elle porte le monde entier en elle.

De ses cours au lycée, la jeune femme retient surtout la paix qu’elle gagne auprès de son père Connaît-Tout, le pêcheur le plus cultivé des Comores. Le reste, ça la regarde. Discrète, mais déterminée, elle sait qu’à dix-sept ans, n’en déplaise au poète, on n’agit plus à la légère. Elle vit, et assume, sans regrets. Ne cherchez pas les questionnements, les peurs qui vous viendraient, ils lui restent – non pas inconnus – mais secondaires. Et quand Anguille tombe victime d’un coup de foudre, elle le prend ainsi, comme il vient.

c’est à partir de ce jour que j’avais compris que les yeux ont leur propre manière de dénuder le cœur, ils disent directement et exactement ce que cache et amasse un ciel brumeux, pourquoi je dis ça, j’ai été vaincue sans le savoir car je m’étais laissée aller par leur gourmandise, lorsque Vorace m’avait adressé une espèce de sourire qui était plein de je-ne-sais-quoi (p81)

C’est donc une histoire d’amour, une histoire de femme libre et une histoire tragique, sous le soleil dardant des Comores. On connaît déjà la fin, mais la personnalité fulgurante d’Anguille emporte tout sur son passage, et bouscule nos habitudes. Il en faut du cran pour créer de tels personnages. D’une odyssée personnelle et universelle, Anguille fait son chant funèbre, son ultime confession avant de rendre l’âme. Et recueillir ne serait-ce qu’un morceau de cette âme-là, ça n’a pas de prix.

Jen

Le livre : Anguille sous roche, Ali Zamir, Le Tripode, 2016

Et un dernier extrait, parce que « diaprer », c’est un beau verbe :

Pangahari accueillait également des danses traditionnelles comme le chigoma, le hambaharousse, ou encore le zifafa, la beauté de cette place sautait aux yeux surtout la nuit quand on voyait des femmes parées de leur chiromani se placer tout autour, sur les terrasses, les vérandas et les escaliers, pour regarder un spectacle ou une cérémonie de mariage dont les épithalames nourrissaient les âmes, cette mosaïque de chiromanis, mais aussi les guirlandes qui flottaient sur les têtes du public, diapraient une beauté qui faisait songer à un arc-en-ciel (p180)

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Lost in vice

21 Mar

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Ça commence très fort.

Vous supprimez cet article, ou c’est vous qu’on supprime. Et peut-être bien votre famille aussi. Mais on s’occupera de vous en premier, pour que vous appreniez quelque chose avant de mourir.

Polar ? Thriller ? Roman noir ? Noui. Une enquête. Une enquête menée par un journaliste pas comme les autres, dans un pays bien différent du nôtre et du sien.

Nous sommes au Japon, en 2005. Jake Adelstein, juif américain, travaille depuis plus de 12 ans au sein du service Police-Justice du Yomiuri Shinbun, l’un des plus importants journaux japonais et le quotidien le plus lu au monde (14 millions d’exemplaires par jour).

En tant qu’étranger ne maîtrisant pas encore complètement le japonais à son embauche, Jake a eu la vie dure, et en même temps, la possibilité de faire semblant de ne rien comprendre et de passer pour un con quand ça l’arrangeait. Mais face à ce yakuza qui le menace, il ne peut plus faire semblant. Et pour la première fois de sa vie, il renonce. Enfin, pas pour longtemps…

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Ojama shimasu : au Japon, lorsqu’on rend visite à quelqu’un, on prononce cette phrase rituelle qui signifie « Je vais vous déranger honorablement ». Ouvrir cette très belle édition de Tokyo Vice, c’est comme ouvrir votre porte à Jake Adelstein lui-même, et tandis qu’il prétendra vous « déranger honorablement », un univers insoupçonné mais réel, complexe, et très noir s’offrira à vous… Et vous finirez même par lui proposer de passer la nuit chez vous.

Car, pour la manipulation, Jake a été à bonne école. C’est lorsqu’il entre au Yomiuri, en 1993, qu’il entend pour la première fois l’expression « geishas mâles », qui désigne les journalistes, prêts à tout pour obtenir un scoop, qui courtisent la police à bâtons rompus. Vous pouvez dire adieu à vos idéaux d’intransigeance, d’indépendance, d’objectivité. Jake n’en est plus là depuis longtemps. Dès son premier poste en province, il a appris à aller chercher l’info avant qu’on la lui donne, même si ça signifie lécher avec application toutes les bottes des pires flics ou même échanger une info contre une autre avec un criminel. Le travail consiste donc avant tout à se construire un réseau. Chaque journaliste est encouragé à entretenir des liens de proximité avec les policiers, des liens qui flirtent avec l’amitié, sans en être jamais tout à fait :

– C’est du bon boulot, Adelstein. Mais tu vas devoir le faire parler, est-ce que tu as un plan ? Est-ce qu’il a des gosses ? – Aucune idée. J’imagine que oui. Je crois avoir entendu dire qu’il avait des filles. – Très bien. Apporte des glaces. – Il commence à faire vraiment chaud, la glace va être dans un sale état. – Prend un sac isotherme, couillon. – Mais pourquoi de la glace ? Parce que les gosses adorent ça ? – Non, non. C’est un cheval de Troie, Adelstein. Ça te permet de rentrer chez lui. Si le flic n’est pas là, tu peux toujours dire à sa femme « Oh, j’ai acheté de la glace pour lui. Est-ce que pouvez la mettre au congélo ? » S’il est chez lui, il acceptera peut-être la glace et t’invitera à entrer. Si ses gamins la voient, ils en voudront. Et peut-être bien qu’ils t’aimeront pour ça. (p161-162).

Maintenant que vous avez mis de côté votre amour propre et votre sens moral, vous pouvez travailler. Tout en essayant de ne pas perdre les pédales, Jake Adelstein fait ses armes, puis est affecté à Tokyo, au service de la brigade des mœurs (du journal, ou de la police, on ne sait plus très bien…). En 1999, à Kabukicho, le quartier le plus débauché de Tokyo, il commence à entrevoir la réalité du pouvoir des yakuzas : bars à escrocs, trafics de drogue, traite des femmes… La tête pas toujours très froide, Jake suit ses policiers-informateurs sur le terrain, puis les hôtesses, les prostituées, les maîtresses de yakuzas… Et enfin, les yakuzas eux-mêmes. Il découvre les rouages de cette mafia surpuissante, qui vampirise non seulement les secteurs du jeu et de la prostitution, mais aussi l’immobilier, la finance, la banque. En 2005, il apprend que le chef d’un des gangs, Tadamasa Goto, s’est fait opérer d’un cancer du foie aux États-Unis, dans une clinique réputée de Californie, sans jamais être inquiété par les autorités. Jake mène l’enquête, affûte ses preuves, asticote le FBI qui a cédé au chant des sirènes de Goto pour obtenir des renseignements sur les sociétés-écrans des yakuzas. Voilà le scoop de sa vie.

Vous tenez donc votre scoop. Et vous vous êtes mis à dos 86 000 yakuzas remontés qui ne cachent pas leur intention de vous faire disparaître. Vous savez que vos amis de la police ont un pouvoir limité, et vous avez pris toute la mesure de la connivence qui lie le parti politique majoritaire et la mafia. Mis sous pression, Jake Adelstein recule, et démissionne du journal pour mettre sa famille à l’abri. Mais il ne lâche pas l’affaire. Son article est finalement publié en 2008… par le Washington Post. Il paraîtra plus tard au Japon, et forcera Tadamasa Goto, exclu de la mafia, à se retirer dans un temple.

Vous refermez votre porte et Jake s’éloigne dans la brume matinale du soleil levant. Alors, vous prenez un dernier verre de saké et vous vous replongez dans son livre. Ça y est, vous l’avez dans la peau aussi, le Tokyo Vice.

Kelly

2016-03-20

Tokyo Vice, Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, éditions Marchialy. Magnifiquement composé et illustré par Guillaume Guilpart.

La folie est l’unique voie de délivrance ?

25 Jan

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Le ParK est un parc. Mais pas un parc comme les autres. Il existe toutes sortes de parcs, pour les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises, les véhicules, et même pour les appareils hors service, des parcs de loisirs, de détention, de stationnement, de protection. Le ParK est tout cela, et plus encore. […] Tout ce qui peut caractériser en général un parc se retrouve dans le ParK, mais sous une forme inédite et quelque peu fantastique. D’aucuns diront abominable. (p11)

Le ParK, en un mot, est l’invention géniale/terrible d’un homme qui a compris une vérité essentielle sur la nature humaine : elle a besoin de limites. D’un cadre. Voire d’une cage.

Il a donc rassemblé et exposé, dans ce parc d’un nouveau genre, tous les types de lieux clos, des plus inoffensifs aux plus meurtriers, et toutes les populations qu’on peut y trouver. De la fête foraine au camp de concentration, en passant par le zoo et les bureaux de banque. Mais ce qui rend le ParK encore plus… particulier, c’est le dérèglement introduit dans ce qui ne serait, sinon, qu’une miniaturisation de notre monde : à l’intérieur même du ParK, les délimitations et barrières ont été abolies. Les « figurants » circulent et se croisent, sans distinction : des prisonniers de camps et des employés, des visiteurs d’un jour et des animaux sauvages. Cette cohabitation forcée et contre-nature satisfait la curiosité malsaine des très riches et très privilégiés clients qui payent à prix d’or leur séjour au ParK. Ils ont ainsi la chance, par exemple, de voir des cols blancs littéralement prisonniers d’un open space (n’avez-vous jamais pensé à l’ironie de cette expression vous-mêmes ?) envahi par des serpents venimeux et condamnés à travailler sous cette menace, le moindre trajet jusqu’à la photocopieuse pouvant leur être fatal.

Ce mélange cruel des genres choque parfois, mais la plupart des visiteurs s’y font, car – et c’est l’autre secret du business – en vérité, c’est bien ce frisson qu’ils viennent chercher. De l’attrait d’une certaine élite pour tout ce qui relève de la transgression, de l’absurde, du monstrueux, le créateur du ParK a tiré un profit immoral, et pourtant prospère. Des visiteurs font exprès de se perdre ou d’échapper à leurs guides pour ne plus avoir à retourner dehors. L’un des résidents permanents a même exigé d’être emmuré pour ne jamais devoir revivre à l’air libre. La peur du vide et de la liberté à son paroxysme.

Philosophe spécialiste d’Husserl et de phénoménologie, Bruce Bégout invente cet univers de cauchemar, pas si loin du nôtre : pourquoi ne pas imaginer, en effet, que par rejet des pratiques de masse, certains se tournent vers des loisirs extrêmes ? Que dans un monde où tout pousse à l’uniformisation, les phénomènes de volontaire enfermement ou de différenciation s’intensifient ? Dans une langue si habile qu’elle en est déstabilisante, sur le ton de l’enquêteur objectif là pour tenir son rôle, rien de plus rien de moins, Bruce Bégout parvient à nous faire douter : le narrateur paraît par moments naïf, par moments complaisant. Va-t-il jamais sombrer, céder aux sirènes, et suivre l’intuition du créateur du ParK : « Dans un univers prévisible et rationnel, la folie est l’unique voie de délivrance. » ?

Où l’on retrouve une pensée exigeante et fine, qui allie concepts, réflexion et fiction sans embarras. C’est rare, et d’autant plus remarquable. Si tous les bons philosophes étaient aussi bons écrivains que Bruce Bégout… ou l’inverse d’ailleurs… Attention Le ParK n’est pas, pour autant, un livre à thèse. Mais il donne à penser.

Jen

Le Park, Bruce Bégout, Allia, 2010

Voir aussi l’extrait de L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

 

 

La quintessence d’andouille, quoi !

8 Juil

 

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« Je cotise au Parti parce que dans la société sans classe j’appartiendrai à l’élite privilégiée des pionniers du communisme. » (p143)

On le sait, la bonne littérature n’a pas pour but de caresser dans le sens du poil. Elle vous heurte, elle vous questionne, elle vous en met plein la gueule et la vue jusqu’à ce que vous réalisiez que vous ne saviez peut-être rien, avant. C’est ce qu’il y a d’épuisant et de merveilleux avec les bons livres, et Viande à brûler ne fait pas exception.

La viande c’est nous, bien sûr. Nous, mais en 1934, aux côtés de Paul Thévenin, ancien fondé de pouvoir – sorte de sous-directeur, mazette – chez Coudurier et Cie, réduit à la condition honteuse de chômeur suite à la crise de 1929. Dans son journal, publié pour la première fois en 1935, Thévenin raconte les jours de pointage, les places qu’on lui trouve et qui lui rapportent moins que sa misère de chômeur pour onze heures de travail par jour, les privations de plus en plus grandes et l’inexorable impossibilité de vivre qui le gagne.

Par portraits successifs et magistralement croqués, on rencontre Chouard (bientôt vainqueur au Quinté), Barjon, Jojo (bientôt travailleur au Métro), Pouche (bientôt femme de Jojo), Jeannette (bientôt femme de haute vertu), les Voulaz, et Robert (bientôt honnête), la bande de l’hôtel de Mme Desveaux.

Et chacun compte, 5 francs de pain par-là, 7 pour la viande par-ci (au début, mais on apprend vite à s’en passer), 20 francs pour la folie d’un resto et d’un ciné à deux – au début, 10 pour la passe ensuite, puisque « les femmes bien » détournent le regard (oui, on apprend moins vite la solitude). Un jour, ils réuniront assez d’argent pour aller bâtir leur Eldorado peinard aux Kermadec. En attendant, ils comptent.

On peut penser ce qu’on veut des capitalistes, des communistes, des socialistes et des anarchistes. On peut choisir de voir ici des analogies ou des différences, évidemment, avec la France de 2014. Il n’y a ni thèses ni leçons dans ce journal, juste la détresse et la débrouille de gens dépassés par des idées mal maîtrisées, par ceux qui les ont énoncées comme par ceux qui les appliquent.

 « Moi, avec la veine qui me caractérise, je suis passé à travers. Oh j’en ai eu des blessures, des machins qui me rapportaient un mois de convalo, ensuite de quoi je remontais voir si les Fritz étaient toujours là. … la balle vers le tibia, avec pension, médaille militaire et la priorité dans l’autobus, ils ont toujours oublié de me l’envoyer, les salauds. … je me demande quelquefois s’il n’est pas préférable d’avoir son nom inscrit sur un monument aux morts que de claquer du bec avec dix balles de chômage. Et me voilà libéré en 1919 : trois ans et demi de tranchées, pas de mutilation, même pas la croix de guerre. La quintessence d’andouille, quoi. » (p10)

Et la viande brûlera bien, dès 1939.

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Viande à brûler, César Fauxbras, Allia, 2014

Comprendre les Russes (ou au moins essayer)

21 Mar

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Sergueï Lebedev a perdu quelque chose.

Son passé.

C’est qu’il y a plus d’une zone d’ombre à explorer, quand on est un enfant de la glasnost et de la perestroïka. Nombreux sont ceux qui ont simplement tourné la page. Mais on tient peut-être enfin là le premier écrivain post-URSS, conscient de ce manque et désireux d’y voir enfin clair.

Il faut dire qu’une quête singulière le pousse à cette exploration. Un personnage de son enfance, une connaissance de la famille, un vieil aveugle à la présence persistante : la vie a fait que le sang de cet homme énigmatique coule dans les veines de Sergueï. Et ce sang le dérange, sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Parce que Sergueï est devenu – comme par hasard – géologue, et que les zones d’ombre géographiques, les terres inconnues et le flou global sont ses horizons naturels, il part. Il part à la recherche de « la vie d’avant » de cet homme dont le souvenir ne le laisse pas en paix.

Ses recherches l’emmènent au fin fond de la Sibérie, sur les vestiges des anciens camps de travail. Là où la nature implacable refuse par définition l’homme, l’engloutit et le dissout. Ce qu’il apprend sur le vieil aveugle, il en avait l’intuition depuis longtemps, et le lecteur avec lui.

Mais derrière cette « limite de l’oubli », il touche enfin la réalité que tout un chacun s’évertuait à ignorer. Celle du totalitarisme, de la barbarie, et leur véritable mécanisme pervers : l’organisation de l’effacement et la négation du tragique.

Les hommes, même sacrifiés arbitrairement, attendent l’adoubement d’une mort enfin sûre, un sol enfin retrouvé, quelque chose de palpable et de fatidique. Les envoyer dans ce « nulle part » où jamais personne ne marchera dans leurs pas, c’est les condamner au néant. La limite de l’oubli, cela ne peut même pas être l’enfer, qui suppose qu’on y pense, même un instant.

 « Privés de nom, privés de liberté, à jamais coupés de leurs proches les hommes font toujours partie de l’humanité. Mais ils disparaissent pour leurs familles comme pour la génération de leurs descendants pas encore nés. … La transformation de la vie en souvenir advient, immédiatement et continûment, à la lisière entre deux époques. Si un homme a été rayé du présent, celui-ci, lorsqu’il se mue en passé, ne garde aucun souvenir de lui. » (p140)

Si l’on refuse à ces hommes leur destin, c’est la mémoire collective qui conserve à jamais ces trous noirs et s’en rend malade : sa transmission n’est plus qu’un simulacre absurde et l’on ne peut plus nommer ni comprendre, ce qui revient au même, ce qui leur est arrivé.

« En un sens, faute de s’être mués en tragédie à laquelle ils étaient voués, les événements ne sont jamais pleinement advenus. Ils ont eu lieu, mais n’ont pas épuisé l’action des causes qui les ont engendrés. La fatalité ne s’y résorbe pas, elle se multiplie et se répète. … Les générations suivantes garderont ce dédoublement de la mémoire, obligées qu’elles seront de faire appel à leur jugement éthique pour redonner rétrospectivement un sens tragique à une époque qui en avait manqué et qui, du coup, était bien obligée de donner d’autres noms à ce qui s’y était passé. » (p144)

Derrière la limite de l’oubli, l’inachevé pourrit et gangrène. Si l’on ne craignait plus d’accorder à certaines choses du passé leur caractère inévitable et définitif, les mots seraient dits et l’action finie. Et l’on pourrait regarder vers l’avenir sereinement. Pour toute une génération de jeunes Russes résignés et enlisés dans la fatalité, le message a son importance. Sergueï Lebedev leur montre la voie pour retrouver du sens, et nous livre à cœur ouvert un morceau pur d’âme slave – mais européenne – dans ce premier roman intense et brillant. Espérons qu’il sera lu et entendu… par les Russes comme par les Occidentaux.

Pam

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

Ce qui, de nous, reste

10 Juil

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Les eaux calmes d’un lac en Finlande. Plongez les pieds. Les vagues heurtent doucement vos chevilles, vos mollets, lèchent vos genoux. Vous vous perdez dans la contemplation des reflets de la forêt sur le miroir gris pâle et vous vous fendez, de plus en plus.

Non ce ne sont pas les effets d’une séance de yoga un peu trop poussée… mais le délassement qu’offre une escapade finlandaise, dans ce roman de Riikka Pulkkinen, sorti en mai au Livre de Poche. L’Armoire des robes oubliées, sélectionné pour le Finlandia Prize, est le deuxième livre de l’auteur, et a été traduit en quinze langues.

Pour l’histoire, c’est assez simple. La grand-mère d’Anna tombe malade, la famille se prépare au deuil, mais des secrets ressurgissent : sur le papier, voilà les ingrédients typiques d’un mélo ordinaire qui ne devrait émouvoir que mes fibres de fille et de petite-fille.

Exemple :

« Une femme a besoin de deux choses dans la vie : d’humour et d’escarpins rouges. Un doctorat est un atout, mais n’est pas indispensable. » (p254).

Glamouresque, léger, féminin… du champagne. Et pour un roman d’été, à lire les pieds dans l’eau de ce lac – finlandais si possible donc – cela semble déjà amplement satisfaisant.

Pourtant :

«1964. Au moment où tout commence, les nouveaux slogans n’ont pas encore été inventés, mais la petite pilule a déjà vu le jour. On a déjà cherché à savoir ce qui se passe en réalité, mais les plis des robes sont toujours d’une longueur raisonnable et les vaches meuglent dans les étables. » (p87)

1964. Cette voix fantôme s’immisce dans le deuil familial qui s’annonce, brise la coquille fragile du présent. L’histoire de l’autre femme, celle de la robe oubliée, la maîtresse du grand-père, s’accroche au présent d’Anna, qui tente d’y voir clair. L’homme, peintre célèbre, a raccroché pinceaux et toiles depuis longtemps. Mais le passé persiste, les souvenirs se confondent, 1964, 2004, 2004, 1964.

Temps différents, mêmes mélancolies… mêmes personnages ? À travers ces liens que tissent les histoires et les souffrances partagées, Riikka Pulkkinen saisit miraculeusement ce qui, de nous, reste : la mémoire, les rêves, nos espoirs et la désillusion. Enfin ce tout, cette matière unique et constante qui nous constitue et échappe à l’autre, même l’amoureux.

De madeleines de Proust (ici les brioches de la marchande Kauppatori) accumulées consciencieusement en frustrations d’adultes, ces personnages sont des puits profonds que chacun scrute en vain, et n’y perçoit jamais que son propre reflet. Le peintre échoue à faire le portrait de sa maîtresse, l’homme ne peut embrasser la femme dans sa totalité. Ses prises sur son mystère sont déjà incertaines. C’est Pierrot le fou qui court après Marianne, éternellement. Le film de Godard sort en 1965, devient une référence pour la maîtresse à la robe oubliée, pour Anna quarante ans plus tard. Il est dans le livre un leitmotiv clé :

« L’homme ne comprend pas la femme, il dit qu’il ne voit qu’une image. Et peut-être que la femme ne veut même pas être comprise, qui tantôt s’en va pour danser, tantôt s’applique à déjouer les criminels. Parfois elle se contente de déambuler sur la plage sans avoir rien à faire. Elle veut danser et ne se soucie de rien d’autre. Elle veut vivre seulement, mais l’homme ne la comprendra jamais. » (p240)

En somme, des personnages proustiens qui vivent à la Godard. Et tout cela avec l’élégance et la légèreté du style, qui tient de l’esquisse née au hasard, du fusain glissant discrètement sur la toile. Ça valait le coup d’atteindre enfin l’été.

Jennifer Joyce

L’Armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen, traduit du finlandais par Claire Saint-Germain, Le Livre de Poche, mai 2013

Un clin d’œil :

http://www.arte.tv/fr/bref-j-ai-revu-pierrot-le-fou-blow-up-recut/6339442,CmC=6337386.html

SAV

3 Avr


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Je crois qu’on vous doit quelques explications sur le buzz de la semaine dernière.

D’après les extraits proposés, vous vous êtes dit :

–          Soit c’est un polar ;
–          Soit c’est une histoire d’amour ;
–          Soit c’est une histoire d’amour dans un polar.
 

Jusque là, rien de nouveau sous le soleil.

Mais il faut que vous sachiez que le Président dont il était question, délicieusement nommé John Smith Jr., était le septième président des États-Unis élu… cette année-là. Que les deux individus qui dialoguent s’appellent Livre-de-Chansons et Sayonara Gangsters (lui-même). Que les deux espions amoureux transis sont surveillés dans la pièce n°1 par le gardien, à moins qu’il ne soit groom ou infirmier, il ne sait plus exactement.

Voilà, j’espère que c’est plus clair.

En réalité, chacun est un sujet potentiel à lui tout seul, mais Genichiro Takahashi assume son statut d’auteur démiurge sans trembler, se réservant le droit d’intervenir, d’interrompre l’histoire, de dialoguer avec ses personnages, de les faire disparaître s’ils ne servent plus à rien, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs s’ils ne sont pas contents. Il peut bien s’offrir ce luxe puisque dans une grande mesure, le héros, Sayonara Gangsters, c’est lui.

Dans le monde post-post-post moderne qu’il invente, quelques petites choses ont évolué : on achète les ministres directement au supermarché (au moins, c’est fait en toute transparence), on annonce les morts imminentes par faire-part, on tombe en permanence sur des gens en quête d’identité. Des choses indépendantes, OVNI solitaires d’un univers désespérément fini, se baladent et imposent leur non-être aux innocents professeurs de poésie comme Sayonara Gangsters, qui leur prodiguent des soins, dubitatifs.

Tous recherchent une parole, un nom qui leur révèlerait ce qu’ils sont. Derrière l’ironie de la déconstruction, il y a la crainte réelle de la disparition, l’angoisse engendrée par l’incertitude. Leur principe essentiel leur échappe, mais ils pleurent en entendant Kol Nidrei joué par Pablo Casals : quelque part, une intuition imperceptible secoue encore l’âme.

Leur âme, les gangsters l’ont conservée, eux. Et ils ont l’intention de mettre la réalité KO.

Jennifer Joyce

Sayonara Gangsters, Genichiro Takahashi, traduit de l’anglais par Jean-François Chaix, d’après la traduction du japonais de Michael Emmerich, Books Éditions, 2013.

Merci à Books Éditions pour cette découverte, Genichiro Takahashi est ici pour la première fois traduit en France. Paru en 1982 au Japon, Sayonara Gangsters avait remporté le prix Gunzo (prix décerné par le public à un premier roman).

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