Promenades en terres étranges

28 Jan

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L’étrange est une catégorie… étrange. Les contours en sont assez flous, et on ressort en général de cette littérature aux frontières de l’imaginaire avec des sentiments très variés. De l’adoration à l’incompréhension, toute interprétation est permise. Mais les nouvelles de Monique Debruxelles sont du bon côté de l’étrange. Elles en sont même la définition : son univers et celui de ses personnages ressemble au nôtre, sans tout à fait pouvoir l’être, leur manière de penser et d’agir est compréhensible jusqu’à un certain point de bascule, les noms de lieux, même inventés, nous paraissent familiers.

Et ces lieux ont une importance, car la plupart des personnages sont en fuite. En fuite à cause d’un problème… étrange. L’une est condamnée à vivre un lundi éternellement recommencé, l’autre a peur d’un mot qu’il ne faut pas qu’elle rencontre, l’autre encore ne peut empêcher les gens de l’aimer un peu – beaucoup – trop. Chacune des protagonistes de ces histoires courtes fuit à son façon, s’isole, part séjourner dans des villes inconnues, voire recommence tout à zéro. Chacune redevient une étrangère : on croyait l’avoir comprise, mais elle nous inquiète. Le propre de l’étrange.

Ces personnages qui cherchent en vain le repos n’échapperont pas à leur destin. C’est bien aussi un tour de force majeur que d’allier le suspense d’une nouvelle à l’inflexibilité du fatum. Imaginez un peu, la malice d’une fable de La Fontaine conjuguée à l’inexorabilité d’une tragédie grecque : cela donne neuf nouvelles brillantes, subtiles, où la maîtrise et la distinction du verbe apportent une tonalité classique qui fait encore mieux ressortir… l’étrange !

Laissez-vous gagner par le charme de l’étrangeté : profitez, de ce côté de la frontière, vous ne risquez (a priori) rien.

Merci à la Voie des Indés, à Libfly et aux éditions Rue des Promenades pour cette très jolie découverte.

Jen

Croisés chez Kordilès, Monique Debruxelles, illustré par Julos Menez, Rue des Promenades, 2013

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La folie est l’unique voie de délivrance ?

25 Jan

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Le ParK est un parc. Mais pas un parc comme les autres. Il existe toutes sortes de parcs, pour les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises, les véhicules, et même pour les appareils hors service, des parcs de loisirs, de détention, de stationnement, de protection. Le ParK est tout cela, et plus encore. […] Tout ce qui peut caractériser en général un parc se retrouve dans le ParK, mais sous une forme inédite et quelque peu fantastique. D’aucuns diront abominable. (p11)

Le ParK, en un mot, est l’invention géniale/terrible d’un homme qui a compris une vérité essentielle sur la nature humaine : elle a besoin de limites. D’un cadre. Voire d’une cage.

Il a donc rassemblé et exposé, dans ce parc d’un nouveau genre, tous les types de lieux clos, des plus inoffensifs aux plus meurtriers, et toutes les populations qu’on peut y trouver. De la fête foraine au camp de concentration, en passant par le zoo et les bureaux de banque. Mais ce qui rend le ParK encore plus… particulier, c’est le dérèglement introduit dans ce qui ne serait, sinon, qu’une miniaturisation de notre monde : à l’intérieur même du ParK, les délimitations et barrières ont été abolies. Les « figurants » circulent et se croisent, sans distinction : des prisonniers de camps et des employés, des visiteurs d’un jour et des animaux sauvages. Cette cohabitation forcée et contre-nature satisfait la curiosité malsaine des très riches et très privilégiés clients qui payent à prix d’or leur séjour au ParK. Ils ont ainsi la chance, par exemple, de voir des cols blancs littéralement prisonniers d’un open space (n’avez-vous jamais pensé à l’ironie de cette expression vous-mêmes ?) envahi par des serpents venimeux et condamnés à travailler sous cette menace, le moindre trajet jusqu’à la photocopieuse pouvant leur être fatal.

Ce mélange cruel des genres choque parfois, mais la plupart des visiteurs s’y font, car – et c’est l’autre secret du business – en vérité, c’est bien ce frisson qu’ils viennent chercher. De l’attrait d’une certaine élite pour tout ce qui relève de la transgression, de l’absurde, du monstrueux, le créateur du ParK a tiré un profit immoral, et pourtant prospère. Des visiteurs font exprès de se perdre ou d’échapper à leurs guides pour ne plus avoir à retourner dehors. L’un des résidents permanents a même exigé d’être emmuré pour ne jamais devoir revivre à l’air libre. La peur du vide et de la liberté à son paroxysme.

Philosophe spécialiste d’Husserl et de phénoménologie, Bruce Bégout invente cet univers de cauchemar, pas si loin du nôtre : pourquoi ne pas imaginer, en effet, que par rejet des pratiques de masse, certains se tournent vers des loisirs extrêmes ? Que dans un monde où tout pousse à l’uniformisation, les phénomènes de volontaire enfermement ou de différenciation s’intensifient ? Dans une langue si habile qu’elle en est déstabilisante, sur le ton de l’enquêteur objectif là pour tenir son rôle, rien de plus rien de moins, Bruce Bégout parvient à nous faire douter : le narrateur paraît par moments naïf, par moments complaisant. Va-t-il jamais sombrer, céder aux sirènes, et suivre l’intuition du créateur du ParK : « Dans un univers prévisible et rationnel, la folie est l’unique voie de délivrance. » ?

Où l’on retrouve une pensée exigeante et fine, qui allie concepts, réflexion et fiction sans embarras. C’est rare, et d’autant plus remarquable. Si tous les bons philosophes étaient aussi bons écrivains que Bruce Bégout… ou l’inverse d’ailleurs… Attention Le ParK n’est pas, pour autant, un livre à thèse. Mais il donne à penser.

Jen

Le Park, Bruce Bégout, Allia, 2010

Voir aussi l’extrait de L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

 

 

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson

11 Jan

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« Le fjord de Norðfjöður est court, aussi bref ou presque qu’une vague hésitation, cerné par des montagnes d’un peu plus de mille mètres, certaines aux arêtes acérées comme des lames de rasoir fendues de gorges qui sont autant de cris. Jadis, la neige et les tempêtes de l’hiver le rendaient inaccessible, sauf à la mort et, parfois, à quelque postier épuisé. […] Ce fjord aussi bref qu’une hésitation, aussi court qu’un commencement, est gardé par la puissance solide de la Nípa, la montagne qui arrête les vents et accalmit le monde : les nuits sont parfois si tranquilles que le fjord se peuple d’anges et que l’air s’emplit du bruissement de leurs ailes. Alors, on a l’impression que plus jamais la mort ne frappera personne. » (p45)

Tryggvi : J’ai l’impression d’entendre l’éternité.

Oddur : D’entendre quoi ?

Tryggvi : L’éternité — concentre-toi, retiens ton souffle et ferme les yeux, écoute, tu vois, comme ça, et là, l’éternité viendra à toi comme un immémorial réconfort.

Ne vas donc pas tout gâcher, déclare Oddur en balayant du regard les alentours.

Mais je l’entends, et je voudrais que tu l’entendes aussi, un homme vivant ne saurait passer à côté d’une heure aussi magique. L’éternité est comme un gigantesque orgue silencieux dans une église.

Tu ne devrais pas lire autant de poèmes, on se demande parfois si quelqu’un ne t’a pas chié dans le cerveau. (p209)

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, Gallimard, 2015

Mourir sur scène

3 Jan

WP_20160102_17_27_56_Pro (2)Le sang rouge et chaud fait tourner la tête, il donne naissance à des images et à des idées, et il mène parfois jusqu’à la folie. Alors que le sang bleu et froid, lui, c’est la maîtrise, c’est la retenue, c’est le calcul, c’est ce qui oblige l’artiste à considérer son ouvrage d’un œil critique, à supprimer le superflu et à rajouter l’indispensable.

Quand son père lui plonge un cœur de porc encore chaud dans la main et lui ordonne de serrer, Ida n’a pas dix ans, et tout ce qu’elle veut, c’est devenir actrice. Elle s’évanouit. À son réveil, son père la met en garde : pour régner sur les cœurs, comme peuvent le faire les grands acteurs, il faut une force spéciale, unique.

Toute sa vie, Ida Zmoïro cherchera à atteindre cette maîtrise ultime, ce pouvoir que confère le sang bleu et froid. Au cinéma – une brève carrière qu’un accident achève. Au théâtre – l’illumination de La Mouette, en Nina Zaretchnaïa féérique. Puis plus rien.

Quarante ans d’attente, pendant qu’à Tchoudov la vie passe, à la fois banale et cruelle. Les hommes aimés et admirés un jour, le lendemain disparaissent, accusés d’avoir trahi le communisme. Le communisme lui-même finit par disparaître, comme ça, il semble que c’est ce que les choses et les gens font.

Ida Zmoïro voulait être une grande actrice. Ce sang bleu, elle l’a entraîné, affûté, aiguisé, des années durant, dans sa Chambre noire de Tchoudov. Depuis La Mouette, elle n’est plus montée sur scène, mais elle a déclamé tout Shakespeare au vieux Vdovouchkine, qui craignait de mourir idiot. Personne au village n’avait compris cette fille effrontée, qui avait côtoyé les plus grands à Moscou, et était revenue vivre et vieillir chichement dans le capharnaüm misérable de sa maison natale.

Personne n’avait compris qu’elle n’avait pas encore prononcé sa dernière réplique.

Personne n’avait compris qu’il faut parfois attendre jusqu’au dernier souffle pour jouer son meilleur rôle…

Livre conseillé par la librairie Compagnie, merci !

Pam

La Mouette au sang bleu, Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2015

Best of 2015 #Jen

30 Déc
Mot d’ordre : tous azimuts ! Et ça ne s’arrangera pas en 2016 !

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La découverte d’un univers : Lecteur cherche aventure désespérément

Jasper Fforde et sa relecture déjantée des grands classiques, le Monty Python de la science fiction !!

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La carte postale qu’on ne peut que s’envoyer à soi-même… Lisez plutôt.

 

 

 

 

 

 

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L’auteur français qu’on aimerait rencontrer un jour : Bruce Bégout. Parce qu’il faut vraiment que je lui demande comment il fait pour être aussi génial. Puissant. Fin. Brillant. Et s’il a un truc particulier contre Kate Moss et les périphéries en général.

 

 

Best of 2015 #Kelly

28 Déc

Du jazz et des Lumières !

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La claque de la rentrée : Survivre à ses parents 

Une enfance peuplée d’artistes et de poètes, des rencontres avec les plus grands jazzmen de l’époque, une si grande liberté… Ou un grand abandon ? Un peu les deux, forcément, des « contes » entre témoignage lucide, et hommage touchant.

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La carte postale baroque : les Lumières aux Antilles, un parfum révolutionnaire flotte avant l’heure sur La Havane… Reconstitution flamboyante aux descriptions rococo, Le Siècle des Lumières dévoile les mille facettes d’une autre Révolution française.

Best of 2015 #Pam

16 Déc
Bilan : Pas mal de fumisteries anglaises, une histoire américaine et une bonne dose de daïquiris sous les ventilateurs assidus de La Havane… De quoi accueillir 2016 dans la sérénité !

 

L’article le plus lu : Join the club ! IMG_3913

Des lords anglais et leur amour inconditionnel pour le tabac, la pipe, et les amis discrets… Emparez-vous de votre meilleur cigare et rejoignez le club !

 

 

Le chouchou : La révolte des cœurs sages WP_20150716_01_06_11_Pro

Un retour aux terres de l’enfance, une mise au point, un nouveau départ. L’histoire est simple, le style unique. La grande découverte de l’année, sans conteste.

 

 

9034-gfSans oublier la carte postale littéraire  : Graham Greene fait revivre La Havane glamour et scintillant des années 50, où l’incompétence des services secrets britanniques alliée à la naïveté d’un vendeur d’aspirateurs crée le quiproquo du siècle…

 

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