La nuit bleue et les matins roses

19 Nov

Pour faire un peu plus que se taire, même s’il n’y a que le silence

 

Ce n’est pas drôle de mourir
Et d’aimer tant de choses
La nuit bleue et les matins roses
Le verger plein de glaïeuls roses
L’amour prompt, les fruits lents à mûrir…

Ni que tourne en fumée
mainte chose jadis aimée;
Tant de sources tarir…

Enfance, cœur léger…

Paul-Jean Toulet, poème inachevé

 

Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai.

Aragon

 

Le monde de demain, quoi qu’il advienne, nous appartient.

C’est clair ?

NTM

Join the club !

22 Oct

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Il y a des jours où je rêve d’être un gentleman anglais célibataire. J’aurais mon appartement dans un hôtel particulier où ne logeraient que des amis, mon fauteuil, ma cheminée (mon valet!), ma bibliothèque. Pas d’importun, pas d’urgence. Juste le temps, le temps de s’asseoir et de fumer une pipe ou un cigare.

James M. Barrie et ses amis mènent, dans cette « étude fumeuse », le genre de vie que se permettait une certaine littérature, encore au XIXe siècle : ils n’ont pas de travail (ou ont l’élégance de ne pas en parler) et jamais de problèmes d’argent. Ils n’ont pas de relations – les femmes, la famille, les collègues n’ont jamais constitué la matière d’un seul roman intéressant. Tandis que le tabac !

Voilà leur seule véritable source de plaisir : fumer. Non pas fanatiquement et frénétiquement, mais en esthètes, comme l’amateur goûte un vin ou un met. Ils se disputent l’autorité, dans l’art de distinguer le bon tabac du mauvais, de trouver La pipe qui en magnifiera l’essence, la blague fidèle qui saura le conserver. Cependant, une chose cruciale les réunit. L’Arcadie. Un tabac si unique et si subtil, à les entendre, si incomparable, qu’il a soudé ces hommes pour toujours : « lorsque nous nous retrouvons, il est impossible de nous distinguer autrement que par nos pipes ; mais, fût-il en compagnie de personnes fumant un autre tabac, chacun d’entre nous serait considéré comme un parfait excentrique. Tel un Chinois en Europe. »

Dans ce club très select des Arcadiens, on parle peu mais on apprend des choses fort utiles : des mérites comparés du mariage et du tabac, des astuces pour éviter les fâcheux bavards aux dîners ou les assauts infatigables des femmes… La base de tout hédonisme, en somme !

Comment entrer dans le club ? me demanderez-vous. Travaillez un peu votre anglais, puis… Un zeste de flegme, une bonne dose de mauvaise foi, un soupçon d’ironie, et vous êtes en Arcadie.

Pam

My Lady Nicotine, James M. Barrie, traduit de l’anglais par Évelyne Chatelain et Jean-Paul Mourlon, Attila, 2008

+ mention spéciale pour ce très beau livre, et les illustrations de Quentin Faucompré :

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Survivre à ses parents

14 Oct

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« Un soir, alors que je fredonnais joyeusement pour accompagner “A Quarter to Nine”, ma mère, d’un air quelque peu gêné, fit ce commentaire : “Pauvre petite Amy. Elle est désespérément vieux jeu.” […] Puisque je n’écoutai pas les Meditations de Coltrane et ne fumai pas de pétard avant l’âge antédiluvien de dix ans, on craignait que je ne devienne en grandissant une authentique ploukesse. »

Deux rapides biographies d’Amy-Jo Albany pour commencer, et quand on veut faire court, il n’y a que deux manières un peu schématiques de voir les choses :

  • fille de Joe Albany, grand pianiste de jazz, et de Sheila Albany, muse et « dernière relation hétérosexuelle d’Allen Ginsberg », Amy-Jo possède, dès son plus jeune âge, un capital génétique qui lui assure une enfance et une adolescence pour le moins jazzy et poétiques ;
  • fille de deux drogués inadaptés qui n’ont jamais su s’occuper de personne, à commencer par eux-mêmes, elle apprend très vite à se débrouiller seule, précisément pour survivre à ce lourd héritage…

C’est en hommage à Jo et Amy March, des Quatre filles du docteur March, que Sheila prénomme sa fille Amy-Jo, « Amy la féminine et Jo le garçon manqué féru de livres, dans l’espoir que je cumulerais leurs qualités ». Avec un exemplaire des Fleurs du Mal, ce fut l’unique chose que sa mère lui offrit jamais de sa vie. Lorsque Sheila quitte mari et fille pour ne plus revenir, A.J. n’a que 4 ou 5 ans. Son père est désormais seul pour s’occuper d’elle, à moins que ce ne soit l’inverse…

Car Joe Albany, l’un des pianistes de be-bop les plus doués de sa génération, est aussi, à plus d’un titre, l’incarnation de la beat generation du jazz… Oiseau de nuit accro à l’héroïne, il alterne éphémères périodes de gloire et cures de désintox. Le temps qui lui reste, il le passe avec sa petite « princesse be-bop » à laquelle il transmet, si ce n’est son don, au moins son amour de la musique. A.J. n’a d’yeux que pour ce père torturé dont elle prend soin très tôt : faire comme si les rencontres avec les dealers étaient des visites de courtoisies, détourner le regard quand il s’en va prendre sa dose dans la salle de bains, ignorer les effets bizarres, les trips, les crises, les chutes… Voilà les règles du jeu. Si vous les suivez, il n’est pas tout à fait sûr que la vie ne soit qu’une chienne de vie.

A.J. raconte, avec une simplicité et une clairvoyance déconcertantes (8 années à ce train-là, bien d’autres en seraient morts), la misère dans les hôtels des bas-fonds de L.A, les gens brisés par l’existence, les pièges des pervers qu’elle évite de justesse. Avec un optimisme sourd, et « la conviction que quelque part, forcément, ne pouvait être si loin ». Et elle s’en sort.

Ce qui nous laisse peut-être, en fin de compte, une troisième façon de voir les choses, comme le faisait A.J. : fermer les yeux et écouter la musique.

Bande originale :

La rencontre des parents : Our love is here to stay.

À quatre ans, dans un bar de Hollywood, Satin Doll.

La berceuse : Sugar Food Strut de Louis Armstrong.

Après les disputes entre son père et sa grand-mère : Is that all there is de Peggy Lee.

Et pour finir, Joe Albany himself, tout est dit dans le titre :

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Low Down – Jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop, A.J. Albany, traduit de l’anglais par Clélia Laventure, Le Nouvel Attila, 2015

La Voie des Indés version 2015

5 Oct

1064La Voie des Indés en 2015, c’est tous les mois l’occasion de découvrir les publications de « petits » éditeurs indépendants.

Dans le cadre de cette opération, nous avons eu la chance de recevoir : Low Down (A.J Albany) publié en cette rentrée au Nouvel Attila, et My Lady Nicotine (James M. Barrie).

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En attendant les chroniques à venir très prochainement, on vous propose d’aller faire un tour ici : le fondateur de la maison d’édition vous présente sa ligne éditoriale… acrobatique !

Retrouvez sur Libfly, la communauté de lecteurs en ligne, toutes les lectures proposées dans le cadre de cette opération et les chroniques. Et maintenant, vous n’avez plus qu’à… lire hors piste !

Le propriétaire principal de tout le temps du monde

1 Oct

IMG_3906C’est avec un deuil que commence l’automne, avec une fête que finit l’été. Le passeur est mort. La fête de la saint Anne est demain. À Furstenfelde, certains se couchent, mais ceux qui nous intéressent, qui intéressent les esprits qui content cette histoire, ce sont ceux qui ne se couchent pas. Monsieur Schramm, Madame Kranz, Anna. La renarde. Le carillonneur et l’apprenti carillonneur. Que font-ils ? Que pourraient-ils faire ? Les esprits sont inquiets maintenant que le passeur est mort. Plus personne pour raconter l’histoire des lacs, le Grand Lac et le Lac Profond, plus personne pour donner l’alarme quand le diable se présente aux portes du village, plus personne pour se rappeler les fêtes de la sainte Anne.

À moins que par une nuit extraordinaire…

L’auteur, Saša Stanišić, 37 ans, père serbe, mère bosniaque, exilé en Allemagne à 14 ans. Un premier roman, Le Soldat et le gramophone, à propos duquel il déclarait en 2008 :  « Je m’accepte mieux, mais j’ai toujours l’impression de marcher au bord d’un gouffre. En écrivant, j’ai découvert que les livres sont une forme assourdissante de silence. » Un silence qu’il repousse et peuple, autant qu’il peut, dans son nouveau roman Avant la fête : voix multiples, narrateurs omniscients (ou presque) et facétieux, extraits de légendes, contes et manuscrits anciens… Et si l’on n’est pas assourdi, l’étourdissement nous gagne : sommes-nous en 2015, en 1965, en 1740, en 1588 ? Dans ce village d’ex-RDA qui a vécu toutes les guerres, toutes les ruptures, tous les traumatismes, Saša Stanišić est à la recherche des lignes de fond. La perpétuation des rites, les cycles éternels. Anna n’est-elle pas la même, au Moyen-âge comme au XXIè siècle ? Nous nous posons la question.

Saša Stanišić s’intéresse à la transmission des récits – ces échos d’un âge à l’autre – qui façonnent le monde présent, aux dépens de ce dernier. Au fur et à mesure que la nuit avance, il semble que certains trublions s’échappent des vieux grimoires pour venir perturber la préparation de la fête, à moins que ce ne soient les éminents membres du comité de création artistique, ou de la Maison du Patrimoine, qui débloquent un peu. À moins que cette ligne de fond qu’on recherche, ce ne soit justement la préparation de la Saint Anne par les habitants perpétuels de Furstenfelde, en 1522,1749,1965… Anna est sa propre légende incarnée.  

Rien de tel pour assurer que d’autres viendront conter l’histoire… et pour éviter le gouffre de l’oubli. On ne sait pas ce que la nuit apportera, un ou deux tableaux seront peints, une ou deux fenêtres seront brisées. Mais s’il y a une chose dont vous pouvez être sûrs, c’est que la fête aura lieu.

Pam

Avant la fête, Saša Stanišić, traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Stock, 2015

Extraits :

« Le village frotte ses vitrines. Le village polit les jantes. Les pêcheurs misent sur le brochet, la boulangerie n’est pas avare de confiture pour fourrer les beignets. Plus d’un foyer va se prémunir d’une double dose d’insuline. Les filles maquillent leurs mères, les mères instillent des gouttes dans les paupières tombantes de pères fatigués, les pères ne retrouvent pas leurs bretelles. Le coiffeur ferait fortune s’il y en avait un. » (p33)

« Quiconque nous porte un intérêt sur le plan historique visite la Maison du Patrimoine. Des expositions s’y tiennent, des classeurs remplis de documents pour d’éventuelles recherches attendent les rechercheurs sur une commode décorée d’un adhésif représentant des grappes de raisin et il y a une photocopieuse qui fait en même temps fax. À l’occasion de la fête, un retraité venu de Californie s’est annoncé, il aimerait grimper sur son arbre généalogique. Il avait expliqué à Madame Schwermuth qu’il avait entendu dire que chez nous, la fin de l’été était la plus belle saison… Madame Schwermuth a demandé au retraité s’il connaissait un endroit où la plus belle saison n’est pas la fin de l’été. » (p145)

« Suzi sourit, le soleil brille. Dans le soleil, Magdalene accueille les vagues qui assouplissent son corps. Suzi en oublie sa mère, en oublie Gölow, Lada, son père, Suzi est le propriétaire principal de tout le temps du monde. » (p331)

Billet de rentrée : Pam, Jen et Kelly font de la spéléolo

29 Sep

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« T’as lu quelque chose de bien toi ? – Non pas vraiment encore, pourtant j’en ai bien lu une quinzaine de bouquins de la rentrée… – Y’a le Delphine de Vigan qui est pas mal. – Ouais. »

Autant vous l’avouer, cette année, on cherche, on gratte, on creuse (et on n’est pas les seules)… mais le pétrole, il est bien plus loin qu’on ne l’imaginait. Des titres qui se ressemblent, des résumés qui ne nous inspirent rien… Mais qu’à cela ne tienne, des rentrées de vache maigre, ça arrive, et on a décidé d’affronter ça en vraies pros. Lampe frontale, combi, crampons, on est parées pour la spéléologie et on compte bien découvrir une ou deux merveilles inexplorées. Première pépite, un petit allemand inattendu (inopiné si on osait !), Saša Stanišić, dont on vous reparle bientôt.

Des nouveautés sur le blog : les profils de Pam, Jen et Kelly ont été affinés, précisés, orientés, afin de vous permettre de mieux les identifier et de repérer en un clin d’œil leurs coups de cœur, qui pourraient être aussi les vôtres. Retrouvez-les sur la page Profils des chroniqueuses. Nos catégories préférées (auteurs anglais, américains, grecs!) sont réunies dans le menu sur la page…Catégories.

Autre nouveauté, nous irons faire un tour en cette rentrée du côté des sorties poche, car à défaut de grands formats géniaux, là il y a des choses qui, si vous ne les avez pas lues l’année dernière, valent le détour.

Enfin nous participons cette année encore à la Voie des Indés, grâce à laquelle nous découvrirons pour commencer les éditions Le Nouvel Attila. L’opération devenant mensuelle, pour notre plus grand bonheur, nous allons pouvoir vous présenter des publications indés plus régulièrement. On y reviendra très vite.

Allez, on rallume la frontale, et on se lance !

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Pedro Juan Gutiérrez

11 Sep

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Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 3

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez

« Désormais, je m’entraînais à ne rien prendre au sérieux. » Sauf le sexe, pourrait-on ajouter. En 1994, dans les décombres d’une Havane en ruines, il n’y a qu’une échappatoire à la faim et à la misère pour Pedro Juan Gutiérrez. Jouir. Jouir et re-jouir, et jouir encore. Les corps faméliques se cherchent, se percutent et se prennent, sans raison, sans possible. Égoïstes. Le corps – noir, blanc, métisse – c’est tout ce qui leur reste. Nous sommes en pleine période dite « especial » selon la terminologie officielle. « Especial » cela veut dire « sauvez-vous vous-mêmes ». L’URSS s’est effondrée, et avec elle le géant qui assurait la survie de l’île. La pénurie paralyse le pays. Entre débrouille, magouilles et petits boulots, chacun gratte ce qu’il peut. Les hommes tentent la traversée du Golfe accrochés à des pneus, et deviennent millionnaires à Miami ou Chicago (dit la légende) et les femmes restent, et pleurent. Et au milieu de tout ça s’élève la plainte fiévreuse, et peut-être pas si égoïste, de Gutiérrez.

Extrait : la nouvelle lutte

« Voilà, nous faisions notre entrée dans la jungle. Àgrands coups de pieds au cul. On avait tous quitté les cages et on avait commencé à lutter en pleine forêt vierge. On en était sortis atrophiés de cette captivité, abrutis mais téméraires. Nous n’imaginions pas ce que la bataille pour la survie allait être mais nous étions forcés d’y aller. Après trente-cinq années enfermés dans les cages du Zoo, où l’on nous avait distribué une maigre pitance, quelques médicaments mais aucune idée de ce qui se passait de l’autre côté des barreaux. Et soudain il faut se risquer dehors, sauter dans la jungle. Avec le9782264033895 cerveau engourdi et les muscles affaiblis. Seuls les meilleurs peuvent rivaliser pour se tailler une place. Et moi, j’essayais. » p169

Extrait : Luisa, mieux que le téléphone rose

« C’est une folle du cul, Luisa, et pendant qu’on nique elle me raconte ce qu’elle a fait au lit avec tous les autres. Des histoires interminables. En plus, on est ensemble depuis quatre mois mais son répertoire paraît inépuisable. Dès que je suis entré en elle et qu’on est bien collés l’un à l’autre par nos jus respectifs, elle démarre un de ses récits : « Ah ce que j’aime la pine, papito, ce que je suis pute ! Une fois j’ai… » Et ils sont toujours meilleurs. Elle donne les moindres détails, elle s’en délecte. C’est super bien, beaucoup mieux que le téléphone rose puisque c’est gratuit et en direct. Moi, je déteste l’électronique. Et le téléphone rose, qu’est-ce que c’est d’autre ? » (p144)

À voir à La Havane : Pedro Juan Gutiérrez lui-même si vous avez de la chance… Commencez par vous balader sur le Malecon !

Jen

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol (Cuba) par Bernard Cohen, 10/18, 2003.

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