Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Pedro Juan Gutiérrez

11 Sep

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Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 3

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez

« Désormais, je m’entraînais à ne rien prendre au sérieux. » Sauf le sexe, pourrait-on ajouter. En 1994, dans les décombres d’une Havane en ruines, il n’y a qu’une échappatoire à la faim et à la misère pour Pedro Juan Gutiérrez. Jouir. Jouir et re-jouir, et jouir encore. Les corps faméliques se cherchent, se percutent et se prennent, sans raison, sans possible. Égoïstes. Le corps – noir, blanc, métisse – c’est tout ce qui leur reste. Nous sommes en pleine période dite « especial » selon la terminologie officielle. « Especial » cela veut dire « sauvez-vous vous-mêmes ». L’URSS s’est effondrée, et avec elle le géant qui assurait la survie de l’île. La pénurie paralyse le pays. Entre débrouille, magouilles et petits boulots, chacun gratte ce qu’il peut. Les hommes tentent la traversée du Golfe accrochés à des pneus, et deviennent millionnaires à Miami ou Chicago (dit la légende) et les femmes restent, et pleurent. Et au milieu de tout ça s’élève la plainte fiévreuse, et peut-être pas si égoïste, de Gutiérrez.

Extrait : la nouvelle lutte

« Voilà, nous faisions notre entrée dans la jungle. Àgrands coups de pieds au cul. On avait tous quitté les cages et on avait commencé à lutter en pleine forêt vierge. On en était sortis atrophiés de cette captivité, abrutis mais téméraires. Nous n’imaginions pas ce que la bataille pour la survie allait être mais nous étions forcés d’y aller. Après trente-cinq années enfermés dans les cages du Zoo, où l’on nous avait distribué une maigre pitance, quelques médicaments mais aucune idée de ce qui se passait de l’autre côté des barreaux. Et soudain il faut se risquer dehors, sauter dans la jungle. Avec le9782264033895 cerveau engourdi et les muscles affaiblis. Seuls les meilleurs peuvent rivaliser pour se tailler une place. Et moi, j’essayais. » p169

Extrait : Luisa, mieux que le téléphone rose

« C’est une folle du cul, Luisa, et pendant qu’on nique elle me raconte ce qu’elle a fait au lit avec tous les autres. Des histoires interminables. En plus, on est ensemble depuis quatre mois mais son répertoire paraît inépuisable. Dès que je suis entré en elle et qu’on est bien collés l’un à l’autre par nos jus respectifs, elle démarre un de ses récits : « Ah ce que j’aime la pine, papito, ce que je suis pute ! Une fois j’ai… » Et ils sont toujours meilleurs. Elle donne les moindres détails, elle s’en délecte. C’est super bien, beaucoup mieux que le téléphone rose puisque c’est gratuit et en direct. Moi, je déteste l’électronique. Et le téléphone rose, qu’est-ce que c’est d’autre ? » (p144)

À voir à La Havane : Pedro Juan Gutiérrez lui-même si vous avez de la chance… Commencez par vous balader sur le Malecon !

Jen

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol (Cuba) par Bernard Cohen, 10/18, 2003.

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Graham Greene

31 Août
BLOG2-001Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 2

Notre agent à La Havane, Graham Greene

Daïquiris à gogo, shows érotiques et parties de dames (de dames, oui ! ) arrosées : bienvenue dans La Havane des années 50, quand les vieilles voitures américaines n’étaient pas si vieilles… Inspiré par sa propre expérience et ses voyages à La Havane, Graham Greene imagine le personnage de Jim Wormold, Anglais expatrié à Cuba, responsable d’un magasin d’aspirateurs et père célibataire d’une fille de dix-sept ans aussi catholique que dépensière. Il est un jour abordé par un agent des services de renseignements britanniques qui lui propose, sans trop lui laisser le choix, de devenir son agent de liaison à La Havane. Contraint d’accepter car il y voit au moins un moyen d’éponger ses dettes, Wormold commence à envoyer ses premiers rapports… Comédie loufoque dans un Cuba paradis des flambeurs, buveurs et pornographes, envahi par les Occidentaux qui viennent s’y refaire de drôles de guerres, Notre agent à La Havane n’est pas le plus réaliste des livres de route, mais c’est sûrement celui qui vous fera le plus rire !

Extrait : le recrutement de Jim :

« Je n’accepte aucune mission. Pourquoi m’avez-vous choisi ?9034-gf

– Anglais patriote. Établi ici depuis des années. Membre respecté de l’Association des commerçants européens. Il nous faut notre agent à La Havane, n’est-ce pas ? Les sous-marins ont besoin de fuel. Les dictateurs se rapprochent les uns des autres. Les gros entraînent les petits.

– Les sous-marins atomiques n’ont pas besoin de fuel.

– Exact, mon vieux, absolument exact. Mais les guerres éclatent toujours avec un peu de retard. Il faut que les armes traditionnelles soient prêtes aussi. Et puis il y a les informations économiques : sucre, café, tabac…

– Tout cela se trouve dans les annuaires du gouvernement.

– Nous n’avons aucune confiance en eux mon cher. Et, bien entendu, les renseignements politiques. Avec vos aspirateurs, vous avez vos entrées partout.

– Est-ce que vous voudriez que j’analyse les poussières ?

– Vous prenez peut-être cela pour une plaisanterie, mais au moment de l’affaire Dreyfus, le témoignage le plus important pour le contre-espionnage français a été celui d’une femme de ménage qui vidait les corbeilles à papier à l’ambassade d’Allemagne. » (p51)

Et un extrait du film de 1959, où Jim exerce lui-même ses pauvres talents de recruteur d’agent…

À voir à la Havane : le bar Sloppy Joes, l’hôtel Sevilla et l’hôtel Inglaterra, le bar Floridita… Mais surtout, boire des daïquiris !

Pam

Notre agent à La Havane, Graham Greene, traduit de l’anglais par Marcelle Sibon, 10/18, 2001 (traduction de 1965)

Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Alejo Carpentier

25 Août

2015-08-24

Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale #1

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier

Un auteur cubain et musicien, un sujet classique, une écriture baroque. Et vous voilà au cœur des Caraïbes au temps des alejo_carpentier_2pirates et de la Révolution. Sofia, Carlos et Esteban, héritiers d’un riche marchand de La Havane, se trouvent pris dans le tourbillon révolutionnaire quand il atteint les Antilles, en la personne de Victor Hugues, aventurier, négociant, héros de la Convention. De La Havane à la Guadeloupe, en passant par la Guyane, Saint Domingue, Port-au-Prince, Alejo Carpentier ressuscite le Nouveau Monde de ces temps troublés… car d’autres révolutions ont touché Cuba avant LA Revolución !

Extrait sur La Havane :

« C’était une ville éternellement livrée au vent qui la pénétrait, assoiffée de brises de mer et de terre ; volets, jalousies, battants, girons ouverts au premier souffle frais qui passât. Alors tintaient les lustres et les girandoles, les lampes à franges, les rideaux de verroteries, les girouettes tapageuses, publiant l’événement. Les éventails en feuilles de palmier, en soie de Chine, en papier peint, s’immobilisaient. Mais après un fugace soulagement les gens se remettaient à brasser un air inerte, à nouveau retenu entre les murs très hauts des appartements.» (p22)

L’arrivée de la guillotine en Guadeloupe :

« Ce jour-là vit le commencement de la grande terreur dans l’île. La machine ne s’arrêtait plus de fonctionner sur la place de la Victoire, accélérant le rythme de ses coups. Et comme on était curieux d’assister aux exécutions, en une ville où tout le monde se connaissait de vue ou se fréquentait […] la guillotine centralisa désormais la vie de la cité. La foule du marché se déplaça vers la belle place du port, avec ses comptoirs et ses fourneaux, ses étalages aux coins des rues, ses déballages au soleil, tandis qu’on entendait crier à tout moment, entre deux têtes hier respectées et adulées qui tombaient, les beignets et les piments, le corossol et le feuilleté, la pomme-cannelle et le pagre frais. » (p208)

À voir à La Havane : la fondation Alejo Carpentier, dans la maison coloniale qui a servi de modèle à la demeure de Sofia, Carlos et Esteban, décrite dans le livre.

Buenas !

Kelly

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand , Folio, 1997 (traduction de 1962)

Citation

Selon Vincent, Christian Garcin

21 Juil

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« Lorsque Mao Zedong est mort, je l’ai enterré sous un massif de pétunias. Ensuite j’ai vidé l’eau du saladier dans lequel il tournait obstinément depuis quinze ans, et l’ai jeté dans un sac plastique destiné au container au bout de la rue. […] Je n’ai jamais su avec précision quelle était l’espérance de vie de ces animaux, mais à ce que m’en disaient les amis ou connaissances qui chez moi s’extasiaient devant l’espèce de virgule rougeâtre et frétillante que l’effet loupe du saladier-bocal grossissait parfois démesurément, quinze ans était un âge plutôt avancé, sinon exceptionnel. Mais au bout du compte, cela ne change pas grand-chose, puisqu’il avait comme chacun épuisé le crédit qui lui avait été attribué, et fini sous terre, à l’abri d’un massif de pétunias… » (p23-24)

« J’ai failli la tuer, m’avait donc avoué mon oncle Vincent après m’avoir raconté son histoire, me dit Rosario assis sur mon canapé vert vingt ans plus tard, et j’étais jeune alors, j’avais du mal à combler les non-dits, je ne comprenais pas bien, voulais plus de précisions, parlait-il de sa femme Myriam, cette tante que je connaissais si peu, nous n’avions jamais été très famille dans la famille, de sa maîtresse russe à demi bouriate, ou de sa voisine-renarde, je me souviens qu’à ce terme il avait vaguement souri d’un air triste et hoché la tête en signe d’approbation, et c’est peu de temps après qu’il avait fui, abandonnant femme et enfants, ces cousin et cousine qui vivaient en région parisienne et que je ne connaissais pratiquement pas, et s’était un jour pointé chez mes parents, à Adrogué, banlieue de Buenos Aires, dans cette propriété entourée d’un mur rose où Georges et moi avions grandi, y avait passé quelques jours avec ma mère avant de partir, pour ne jamais revenir ni donner signe de vie. » (p99)

« C’est ainsi que, grâce à Racine et à la Patagonie, Yuyan manquait soudain terriblement à Paul. » (p259)

Selon Vincent, Christian Garcin, Stock, 2014

La révolte des cœurs sages

16 Juil

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Laurel McKelva revient à Mount Salus, Mississippi.

La fille de l’éminent juge McKelva, dit l’optimiste, a plus à régler qu’elle ne l’imagine avec cette terre du sud où elle est née, une quarantaine d’années auparavant.

Et en premier lieu avec Fay, la femme de son père.

Fay, Fay c’est la couleur, de la pointe des escarpins jusqu’aux boucles d’oreilles, la couleur et le tourbillon, et un cœur déchiré toujours bien exposé et toujours prêt à exciter la compassion. Pendant qu’elle s’indigne et hurle et gesticule que son mari n’avait pas le droit, d’oser lui faire ça (mourir) à elle !, Laurel comprend qu’un double deuil l’attend : celui de son père, et de l’idée qu’elle avait du respectable juge. Comment a-t-il pu choisir une telle femme ?

Laurel est, pour sa part, dépourvue d’extravagance.

L’âme polie par des années d’obéissance, elle a mesuré, tempéré, nuancé le moindre de ses actes, la moindre parole. La froideur civilisée de Chicago, ce nord où elle s’est exilée, a fini de gommer chez elle les dernières aspérités de son caractère.

Pourtant c’est bien elle la plus « naturelle » dans l’histoire. Condamnés à redonner chaque jour la comédie du change, les gens de Mount Salus sont devenus leur propre caricature, dégénérée et grimaçante. Ils avancent leurs pleurs, placent leurs condoléances, envahissent la pièce de leurs sanglots. La dignité, bien entendu, échoit à Laurel. À croire que les pleureuses n’ont été inventées que pour préserver la bienséance de la vraie détresse : on s’occupe toujours plus vite et plus facilement d’un désespoir exprimé avec fureur que d’une tristesse profonde mais muette.

Eudora Welty a l’intelligence de ne pas nous accompagner de trop près, elle lâche Laurel au milieu des fauves et nous avec. Ce n’est que par un certain regard, un geste isolé, une politesse où pointe l’ironie que Laurel nous fait discrètement partager son martyre, avec une retenue toute calviniste qui ne souligne que davantage le tragi-comique de la situation.

Alors que tout autour d’elle n’est que papillons et chimères, bavardages et hystérie, Laurel reprend pied seule, par la terre, par le pain. Par la chose simple et son souvenir, hors de la perversion du temps et du ruminement, des regrets.

Elle retrouve enfin sa voix, et parle.

De bienséance il n’est plus question. L’heure de la révolte a sonné pour les cœurs sages.

Pam 

La fille de l’optimiste, Eudora Welty, traduit de l’anglais (États-Unis) par Louise Servicen, Cambourakis, 2015

Citation

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

20 Mar

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« Au fond du salon de thé encalminé dans une pénombre brune d’ambiances surannées où de vielles rombières, tannées comme des peaux de bête ayant connu les alternances éprouvantes des hivers rudes et des étés caniculaires, font goûter à leur kiki le thé au lait qu’elles ont commandé et que ledit kiki lape avec une indifférence narquoise qui fait peine à voir, estompant dans un nuage blanc les contours de sa gueule stupide d’être sans esprit, Kate Moss feuillette un magazine de mode : l’exhibition sereine de la fausse conscience. »

« J’avais atteint à cette époque un certain raffinement dans l’art de glander. Je ne me contentais pas de ne rien faire, ce que je ne faisais pas, je le faisais avec style. Je sculptais les journées informes que je passais, je mettais en vers les poèmes que je n’écrivais pas. »

« C’est ainsi qu’il avait conçu le métier de “causeur public”. […] Ce n’était pas un coach, encore moins un psychologue. Il ne donnait aucun conseil, n’exerçait aucune autorité. Il se bornait à parler sérieusement de choses et d’autres. Ce qui était déjà beaucoup. Il prenait les mots au sérieux, et savait qu’ils ne se réduisaient pas à des déplacements de volume d’air […] Il concevait la conversation comme une occupation sociale plutôt agréable et cherchait simplement à la perpétuer. […] Son cabinet ne désemplit plus depuis. F. n’a plus une minute à lui, et enchaîne les séances du matin jusqu’au soir et ce six jours par semaine […] En dehors des heures de travail, on peut le trouver au café de la Gare. Il est toujours seul, dans son box près de la porte des toilettes, occupé à scruter sa tasse de thé. Les habitués le trouvent ennuyeux et l’évitent. “C’est un brave type qui n’a pas grand-chose à dire”, m’a confié le patron qui le connaît depuis dix ans et ne sait toujours pas ce qu’il fait. »

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout, Allia, 2014

Lecteur cherche aventure désespérément

17 Mar

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« Je cherche l’aventure, mais rien ne se passe. » nous disait la semaine dernière C., au self de la cantine, coincé entre le buffet crudités et les grillades, en réponse à notre anodine question « ça va ? ». L’endroit était certes mal choisi ; c’est ce qui fait toute la beauté de la réplique. Pour lui, et parce qu’on sent que la demande ne faiblit pas, on s’est dit qu’on allait vous proposer l’aventure, pour pas cher.

Ouvrez L’Affaire Jane Eyre ou Sauvez Hamlet ! de Jasper Fforde, et laissez-vous porter.

Nous sommes à Swindon, commune imaginaire d’une Angleterre imaginaire, où le cours du temps est surveillé par des Chronogardes (ce qui n’empêche pas les accidents de distorsion temporelle, Interstellar n’a rien inventé), les dodos ont été réintroduits en tant qu’animaux domestiques grâce à la manipulation de l’ADN, et, surtout, la littérature et les arts sont les enjeux du débat politique et objets de toutes les convoitises. Les bibliothèques sont mieux gardées qu’un coffre-fort dans une banque suisse : vous l’aurez compris, c’est de la science-fiction…

Thursday Next, héroïne de la série, fait partie du service des OpSpecs – 27, les détectives littéraires. Ceux-ci ont pour mission de « protéger la population contre la fraude littéraire, les interprétations hystériques des pièces soumises au droit d’auteur et la contrebande d’imitations shakespeariennes. » (Petit enfer dans la bibliothèque, p22). Un programme chargé. Vous n’imaginez pas le nombre de faux Shakespeare qui ont le culot de surgir à tous les coins de rues, brandissant un sonnet de mauvaise facture. La contrebande est un fléau notoire, dans un pays où les Roméo ou Othello automates distributeurs de répliques sont très appréciés, et la pièce Richard III interprétée tous les soirs grâce à des amateurs passionnés, acclamés comme des rock stars par une foule en délire. Mais Thursday doit avant tout veiller à la sauvegarde des manuscrits originaux, car ceux-ci sont la porte d’entrée… vers le Monde des Livres.

Le Monde des Livres. On en rêvait, Jasper Fforde l’a fait. Le Monde des Livres, où vivent tous les personnages de fiction qu’on aime d’amour depuis le premier jour : on y croise Raskolnikov, Hamlet et Ophélie, ou encore Jane Eyre et son cher Rochester. Territoire hautement stratégique, ce monde est secoué par des conflits, qui opposent le Roman féministe et le Roman Grivois par exemple, et très prisé par Goliath, multinationale hyper-puissante, qui n’a d’yeux que pour les potentiels espaces publicitaires sans limites qu’il laisse entrevoir. Placer des produits discrètement dans Crime et châtiment ou Du côté de chez Swan (la madeleine de Proust Bonne Maman !) : what else ?

Pour vous laisser le choix de l’aventure, on vous résume quelques épisodes en trois mots :

L’Affaire Jane Eyre : Jane Eyre a disparu, toute l’Angleterre tremble d’effroi tandis que l’éradication définitive menace l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature.

Délivrez-moi : Thursday est contrainte de se cacher dans le Monde des Livres et en intègre la police interne, sous le commandement de Miss Havisham, personnage excentrique des Grandes Espérances de Dickens.

Sauvez Hamlet ! : Thursday ramène le célèbre héros shakespearien dans le Monde Extérieur. Toujours en proie à des doutes existentiels et insupportablement susceptible, Hamlet ne tarde pas à agacer tout le monde. Pendant ce temps, dans la pièce éponyme, Ophélie fomente une rébellion…

Ouf. On se rassoit et on souffle, heureux qu’un auteur contemporain se soit saisi de cette chance, cette liberté, cette fantaisie que la littérature offre. Et dont elle a besoin. L’univers ahurissant de Fforde, c’est ça, le début de l’aventure.

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Toute la série des Thursday Next est publiée chez 10/18, le dernier tome Petit enfer dans la bibliothèque (traduit par Jean-François Merle) est sorti en novembre 2014 chez Fleuve Éditions.

En savoir plus sur l’étonnant Jasper Fforde par ici.

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En passant

L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès

7 Nov

 

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« Pris d’une égale fureur, les hommes s’égorgent, les montures éventrées se mordent aux naseaux. Des mourants continuent d’avancer, ils suffoquent d’une écume rosée, trébuchent, empêtrés dans leurs propres entrailles. Un seul cri de douleur semble s’exhaler des monceaux de cadavres et de blessés dont les corps amortissent le pas des assaillants. Les Immortels ont beau ressusciter, ils ne se renouvellent pas assez vite pour étaler la vague macédonienne. Et soudain, voici qu’ils se débandent, le centre perse est enfoncé, Darius fuit. C’est au moment où Alexandre voit son char bariolé disparaître dans la poussière qu’un messager réussit à l’atteindre : sur l’aile gauche, Parménion et ses cavaliers faiblissent devant les Perses ; sans renfort ils ne tiendront plus longtemps.

Ce fut l’instant choisi par Miss Sherrington pour secouer l’épaule du maître de maison :

– Monsieur, s’il vous plaît, Monsieur Canterel…

Martial Canterel était allongé sur un lit importé à grand frais d’une fumerie de Hong Kong. Le champ de bataille s’étendait au sol, occupant presque toute la surface du parquet… » (p13-14)

« De retour chez lui à l’improviste, son père avait voulu surprendre sa femme en lui prenant les seins par-derrière, comme il le faisait deux ou trois fois par jour avant son départ, mais elle s’était tournée si prestement, faucille, à la main, qu’elle l’avait décapité. …. Vous et moi, lecteur perspicace, jurerions que cela explique bien des choses, mais Wang ne serait pas d’accord. Lui pense que le hasard a réparti de façon harmonieuse les gènes de ses parents, ceux de son père pour la sensualité, ceux de sa mère pour la rapidité de réaction. » (p 127-128)

« Derniers télégrammes de la nuit.

Choses qui attestent la puissance magique du logos. M. Adrien Bougrillé, demeurant à Reims-la-Brûlée, s’est immolé par le feu intentionnellement. » (p 212)

 L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 2014

 

Vous avez dit sauvage ?

30 Oct

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On commence par un air de Queneau et un brin de paradoxe : « Tous les deux nous suivions le même chemin, mais en sens inverse… Le choc fut si brutal que nous tombâmes à la renverse. Notre douleur commune et la main franche que je lui tendis pour l’aider à se relever marquèrent le point de départ de notre amitié ». Où l’on nous promet une enquête palpitante sur fond d’amicale rivalité.

Et, sans plus de manières, le conte prend le relais : « On dit qu’au temps de l’Amérique précolombienne, des Vikings venus d’ailleurs arrivèrent en ces lieux. Au terme d’une errance interminable, ils découvrirent les terres du Guairà, au cœur même du Paraguay. » … Et au cœur de ces terres, des Indiens Guaranis dont ils violèrent les filles et pillèrent les villages. Dans leur méticuleuse vengeance, les Guaranis n’en épargnèrent pas un, mais malgré leurs efforts, un Indien blanc naquit.

C’est donc les traces de cet Indien enfant sauvage et maudit par sa tribu que nous allons suivre ? Oui et non. C’est le Paraguay que nous allons suivre. À travers ce personnage insolite d’Indien albinos, exclus parmi les exclus, dernier rebut des derniers rejetés, Esteban Bedoya retrace plus d’un demi-siècle de l’histoire de ce pays, où il est né lui-même en 1958 avant d’être contraint à l’exil sous Stroessner.

Capturé par des soldats, l’Indien blanc – « l’être maléfique » – devient domestique dans une famille de la haute société d’Asunción… De coups d’État en dictatures, il observe les valses et courbettes de ses étranges maîtres : un artiste-peintre frustré, une grande bourgeoise qui s’imagine romancière, un politicien véreux aux pratiques sexuelles bien plus inoffensives que ses magouilles et trafics en tous genres. Des sauvages aux bas instincts, rien de plus.

L’Indien blanc ne parle presque pas. En cas d’extrême nécessité, il tue. Des hommes « civilisés », c’est-ce qu’il a appris de plus utile – à l’exception de quelques recettes de cuisine, reconnaissons-le. Quand les consciences droits-de-l’hommistes soudain se réveillent, bien tard, elles s’empressent d’en faire un symbole et s’échauffent la voix sur son cas. Elles l’achèveront.

Et la question qui obsède Esteban Bedoya tout au long de ce conte cruel demeure : qui est le plus sauvage ?

Jen

Le collectionneur d’oreilles, Esteban Bedoya, traduit de l’espagnol (Paraguay) par Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, 2014

Deuxième article publié dans le cadre de la Voie des Indés, plus d’infos ici.

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta

30 Sep

Sans titre

« Quand ils ont pris la montagne ici, ils avaient plus moyen de faire marche arrière. C’était la vie ou la mort, là, sur la montagne… Ils ont choisi la mort et ils ont réussi à la vaincre. Il faut l’accepter, faut la chercher, aller coller son nez dans sa face et puis se battre pour lui échapper. Faut trouver sa mort avant de trouver sa vie. » p 248

« On me présente comme le seul avocat révolutionnaire de ce côté du golfe de Floride. Et c’est vrai : je suis le seul avocat qui déteste la loi. Les autres, ils ne font que parler. Je préfère cracher à la gueule d’un juge plutôt qu’enfoncer un pieu dans le cœur d’un flic. » (p281)

« Si vous arrivez à démêler cette histoire, c’est que vous en avez autant que moi dans le ciboulot. Et que vous aussi, vous êtes paranos. » (p338)

« … contre toute attente, j’ai réussi à faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint-Basile et les Sept de Tooners Flats. Qu’est-ce qui se passerait si je rencontrais un carnal comme moi : un type qui part dans toutes les directions, un peu bordélique mais libre ? … qu’est-ce qui se passerait si je faisais les choses à fond ? » (p339)

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

Ils en ont aussi parlé là :

http://gonzai.com/oscar-acosta-la-revolte-des-cafards-dun-z-qui-veut-dire-zeta/

http://gonzai.com/oscar-zeta-acosta-lavocat-du-diable/

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