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Vous ne regarderez plus jamais une virgule de la même manière

28 Juil

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Je souhaite d’abord remercier Le Tripode d’avoir organisé l’opération Le Grand Trip, et de m’avoir permis de découvrir en avant première deux très beaux titres dans un format unique. Voici mon avis sur celui qui sort en septembre prochain et illumine d’ores et déjà la rentrée littéraire, Anguille sous roche, d’Ali Zamir

car la vie d’un individu est un immense château caverneux où l’on trouve des antichambres, des chambres et des caves, pour faciliter la chose je dirais tout simplement que la vie d’un individu est un ensemble de pièces éclairées et de pièces sombres tenues secrètes, chacun de nous est presque un océan (p65)

Quand vous plongerez avec Anguille dans les eaux tumultueuses de cet incroyable roman, retenez bien ceci : l’apnée, c’est très difficile au début, et à la toute fin. En apnée avec Anguille, on croit d’abord se noyer sous le flot de la phrase unique dont le rythme surprenant nous prend de court. Oubliez le point, accueillez la virgule comme une bouchée d’air. Ali Zamir la manie avec virtuosité. Grâce à lui, vous ne regarderez plus jamais une virgule de la même manière. Puis le charme opère, et le tourbillon de sa phrase nous engloutit. Et quand vient le moment de la remontée, c’est quitter cette prose chamanique et spirituelle qui nous fait craindre de manquer d’air.

Entre temps vous explorerez ce trésor, ce secret « océan » qui s’offre à vous, et sans pause, parce qu’une énergie d’anguille vous porte. Anguille, c’est l’extraordinaire narratrice du roman. Accrochée à un réservoir en pleine mer, elle n’a pas beaucoup de temps pour tout vous raconter avant de sombrer, d’où sa hâte, qui n’en est pas vraiment une. Car Anguille a toute sa tête, et elle porte le monde entier en elle.

De ses cours au lycée, la jeune femme retient surtout la paix qu’elle gagne auprès de son père Connaît-Tout, le pêcheur le plus cultivé des Comores. Le reste, ça la regarde. Discrète, mais déterminée, elle sait qu’à dix-sept ans, n’en déplaise au poète, on n’agit plus à la légère. Elle vit, et assume, sans regrets. Ne cherchez pas les questionnements, les peurs qui vous viendraient, ils lui restent – non pas inconnus – mais secondaires. Et quand Anguille tombe victime d’un coup de foudre, elle le prend ainsi, comme il vient.

c’est à partir de ce jour que j’avais compris que les yeux ont leur propre manière de dénuder le cœur, ils disent directement et exactement ce que cache et amasse un ciel brumeux, pourquoi je dis ça, j’ai été vaincue sans le savoir car je m’étais laissée aller par leur gourmandise, lorsque Vorace m’avait adressé une espèce de sourire qui était plein de je-ne-sais-quoi (p81)

C’est donc une histoire d’amour, une histoire de femme libre et une histoire tragique, sous le soleil dardant des Comores. On connaît déjà la fin, mais la personnalité fulgurante d’Anguille emporte tout sur son passage, et bouscule nos habitudes. Il en faut du cran pour créer de tels personnages. D’une odyssée personnelle et universelle, Anguille fait son chant funèbre, son ultime confession avant de rendre l’âme. Et recueillir ne serait-ce qu’un morceau de cette âme-là, ça n’a pas de prix.

Jen

Le livre : Anguille sous roche, Ali Zamir, Le Tripode, 2016

Et un dernier extrait, parce que « diaprer », c’est un beau verbe :

Pangahari accueillait également des danses traditionnelles comme le chigoma, le hambaharousse, ou encore le zifafa, la beauté de cette place sautait aux yeux surtout la nuit quand on voyait des femmes parées de leur chiromani se placer tout autour, sur les terrasses, les vérandas et les escaliers, pour regarder un spectacle ou une cérémonie de mariage dont les épithalames nourrissaient les âmes, cette mosaïque de chiromanis, mais aussi les guirlandes qui flottaient sur les têtes du public, diapraient une beauté qui faisait songer à un arc-en-ciel (p180)

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Le cœur des hommes

8 Oct

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Si par ces douces soirées d’octobre on s’accordait le plaisir d’une pause badine, en compagnie d’un poète beatnik gentiment déluré ?

Thomas Rain Crowe en 1970 a 21 ans, il est à San Francisco, et se remet d’une peine de cœur infligée par une Carmélite française intraitable : « Je me demande toujours pourquoi, parmi toutes les femmes de France, je suis tombé amoureux d’une bonne sœur » (p5).

C’est vrai qu’on a tendance à penser qu’il le fait exprès. Voyez plutôt.

Échoué donc à Frisco, au milieu de l’effervescence beatnik des années 70, il s’entiche à nouveau, non pas d’une rêveuse perchée, d’une poétesse sous LSD, ou simplement d’une Californienne à la peau dorée … mais d’une espionne du FBI. Ou bien encore, au cœur des vignobles de la vallée de Napa, c’est à la seule actrice versatile du seul théâtre à des kilomètres à la ronde, évidemment, qu’il succombe.

Une victime qui rédigerait son propre réquisitoire misogyne ? Que nenni. Les femmes sont objets de fascination et d’amour pour Thomas Crowe, inconditionnellement. Tendre, et reconnaissant envers ses bourreaux de passage, il leur accorde que « Le plaisir venait de la poursuite. » (p29)

Il court ainsi, dans ces six nouvelles au charme léger, de triangles amoureux en passions éphémères et se souvient, avec honnêteté, et une candeur presque intacte à l’aube de ses soixante ans, de la chaleur des corps et de l’exaltation des âmes qu’on veut sœurs…

« À chaque fois qu’on parle d’amour, c’est avec jamais et toujours… », on le sait, il en fait l’apprentissage jusqu’au jour où… et c’est la dernière histoire, celle qu’on préfère, mais on ne vous en dira pas plus, c’est au poète de colorer l’automne.

Kelly

Pour les femmes, Thomas Rain Crowe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Bergel, Aux Forges de Vulcain, 2013

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Deuxième chronique pour la Voie des Indés, une dernière à suivre !

La Voie des Indés, avec Libfly, Libr’Aires, Mediapart, et les Soirées de la petite édition.

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