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La révolte des cœurs sages

16 Juil

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Laurel McKelva revient à Mount Salus, Mississippi.

La fille de l’éminent juge McKelva, dit l’optimiste, a plus à régler qu’elle ne l’imagine avec cette terre du sud où elle est née, une quarantaine d’années auparavant.

Et en premier lieu avec Fay, la femme de son père.

Fay, Fay c’est la couleur, de la pointe des escarpins jusqu’aux boucles d’oreilles, la couleur et le tourbillon, et un cœur déchiré toujours bien exposé et toujours prêt à exciter la compassion. Pendant qu’elle s’indigne et hurle et gesticule que son mari n’avait pas le droit, d’oser lui faire ça (mourir) à elle !, Laurel comprend qu’un double deuil l’attend : celui de son père, et de l’idée qu’elle avait du respectable juge. Comment a-t-il pu choisir une telle femme ?

Laurel est, pour sa part, dépourvue d’extravagance.

L’âme polie par des années d’obéissance, elle a mesuré, tempéré, nuancé le moindre de ses actes, la moindre parole. La froideur civilisée de Chicago, ce nord où elle s’est exilée, a fini de gommer chez elle les dernières aspérités de son caractère.

Pourtant c’est bien elle la plus « naturelle » dans l’histoire. Condamnés à redonner chaque jour la comédie du change, les gens de Mount Salus sont devenus leur propre caricature, dégénérée et grimaçante. Ils avancent leurs pleurs, placent leurs condoléances, envahissent la pièce de leurs sanglots. La dignité, bien entendu, échoit à Laurel. À croire que les pleureuses n’ont été inventées que pour préserver la bienséance de la vraie détresse : on s’occupe toujours plus vite et plus facilement d’un désespoir exprimé avec fureur que d’une tristesse profonde mais muette.

Eudora Welty a l’intelligence de ne pas nous accompagner de trop près, elle lâche Laurel au milieu des fauves et nous avec. Ce n’est que par un certain regard, un geste isolé, une politesse où pointe l’ironie que Laurel nous fait discrètement partager son martyre, avec une retenue toute calviniste qui ne souligne que davantage le tragi-comique de la situation.

Alors que tout autour d’elle n’est que papillons et chimères, bavardages et hystérie, Laurel reprend pied seule, par la terre, par le pain. Par la chose simple et son souvenir, hors de la perversion du temps et du ruminement, des regrets.

Elle retrouve enfin sa voix, et parle.

De bienséance il n’est plus question. L’heure de la révolte a sonné pour les cœurs sages.

Pam 

La fille de l’optimiste, Eudora Welty, traduit de l’anglais (États-Unis) par Louise Servicen, Cambourakis, 2015

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Leçons de délicatesse

16 Oct

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Avant de commencer à écrire cette chronique, j’ai cherché les images.

Comme celles-ci :

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Ou celles-là :

Critiques Blog

… car ce sont surtout ces scènes, aux couleurs crues, aux contrastes forts, qui restent en tête quand on referme La fin du vandalisme. Des formes isolées dans l’immensité vide, vaguement reliées par la route, voilà le décor.

La vie dans le comté de Grouse est ordinaire. Les gens sont propriétaires, les enfants vont au lycée, et pour les problèmes il y a le shérif, Dan. Pour les tensions de voisinage, les vols d’engins agricoles, les rixes de bar avinées, des choses comme ça. Rien de grave.

Et puis, mine de rien, il y a Louise, ses yeux verts et ses légères taches de rousseur. Louise et Tiny d’abord, puis Louise et Dan. Une séparation, un enfant abandonné et retrouvé, un nouveau mariage, une élection, la route à reprendre pour certains, et les maux et rancœurs qu’on devine. Sans heurts, sans cris, les drames se nouent. Entre eux on perçoit seulement les bruits étouffés, comme ceux des pas dans la poudreuse de leurs paysages. La lumière et les choses, statiques, immuables, sont des évidences presque bruyantes dans la ouate des non-dits.

La sobriété de la langue est terrible, habile et trompeuse. Ces personnages, on les tâte, on les ausculte, mais on est piètre médecin, à la recherche de preuves superficielles, car rien n’est jamais formellement dit, tout est montré. Leur vie et leurs sentiments sont tout entiers contenus dans ces gestes banals, Louise qui met du vernis, Tiny à son volant, Dan penché au-dessus de son bureau. Tom Drury réalise l’exploit étonnant d’écrire un livre en relief : ces surgissements vitaux parfois, scènes de la vie quotidienne, et en creux, le silence, les pauses et les ellipses, comme dans un film qui prendrait son temps.

Eh oui, la délicatesse a toujours des adeptes. La preuve.

Pam

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La fin du vandalisme, Tom Drury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Cambourakis 2013

Images : tableaux d’Edward Hopper (Hotel roomSummer evening), film Paris-Texas (Wim Wenders)

En passant

La fin du vandalisme, Tom Drury

11 Oct

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« Il aimait le sens de l’humour et la conviction de Tiny que chaque personne et chaque chose avait pour unique objectif de le coincer, lui et ceux de son espèce, mais à y regarder de plus près, il était difficile d’identifier quiconque de l’espèce de Tiny. Il parlait au nom des prolétaires, et était capable de sortir des formules telles que : « C’est le travailleur qui se prend un marteau entre les deux yeux chaque matin », mais, de toute sa vie, il n’avait pratiquement jamais exercé un seul boulot légal. Il pouvait assurer des travaux de plomberie rudimentaires, et lorsqu’il s’agissait de faire sortir un raton laveur du grenier, on le considérait comme excellent. Il buvait avec constance mais semblait parfois inhabituellement déterminé à perdre conscience. » (p93)

« Marie était une de ces excentriques qui circulent sur les routes isolées d’États monotones et semblent presque avoir été embauchées par le syndicat d’initiative pour égayer l’expérience du voyageur. Ces gens ont certaines choses en commun. […] Ils traversent des étendues désolées pour des raisons aussi vagues que variables, souvent en rapport avec des animaux. […] Ils vont voir un veau à Elko, qui s’appelle Dream Weaver ou Son of Helen’s Song. Ils connaissent tout le monde dans les restaurants routiers de plain-pied qui jalonnent le trajet, mais personne ne semble les connaître. […] Leurs noms de famille ne rappellent aucun autre nom que vous auriez entendu. » (p104-105)

« Cela faisait des années qu’une rumeur circulait comme quoi Sally Field allait réaliser et jouer comme actrice dans un film campagnard, qui serait tourné dans le comté de Grouse, et à chaque fois qu’une manifestation ressemblant à une performance d’acteur avait lieu en public, les gens se rassemblaient et regardaient partout dans l’espoir d’apercevoir Sally Field. […] l’intrigue avait eu le temps de changer : de l’histoire d’une jeune femme de ferme atteinte d’un cancer on était passé à celle d’une femme mûre atteinte d’un cancer. Mais pendant tout ce temps, Sally Field n’était jamais venue dans le comté de Grouse, et n’y viendrait jamais, et l’affaire dans son ensemble relevait du malentendu populaire qui refuse de dissiper. » (p192)

Chronique à venir !

La fin du vandalisme, Tom Drury, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Cambourakis, 2013

En être ou ne pas en être

5 Fév

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« Ils sont bien vos nouveaux tiroirs, ils donnent vraiment un aspect rangé au bureau.

–          Oui ils sont très bien, on en est très contents.

–          Vous avez raison, c’est pratique et ça fait joli. C’est pas comme au 3è…

–          Heureusement ! Je ne m’en sortirais pas avec des tiroirs comme ceux du 3è, je me demande comment ils supportent ça…

–          On n’y trouve rien, et pour les collègues, quel spectacle ! Non, non, non, les vôtres sont bien mieux, s’ils devaient changer les miens, j’espère qu’ils prendraient ceux-là.

–          Oui, oui, oui, on en est très contents. »

Et là Preminger aurait sauté, c’est sûr. À ce stade précis de la conversation, entendue par hasard au bureau. Pourquoi ?

Parce que Marshall Preminger est non seulement un type bourré de problèmes – il est naïf, il a trente-sept ans, il est vierge, il souffre d’une maladie de cœur, il est conférencier spécialisé dans l’élaboration de listes utopiques en réponse à des questions imaginaires – mais il est également pathologiquement lucide.

Lorsque son père meurt subitement en lui laissant en héritage son appartement de Chicago, il croit tenir enfin sa chance. L’objet de sa quête prend forme, son Ithaque a un nom : les Harris Towers, condominium immobilier qui accueille une communauté de juifs retraités confortablement installés. Et c’est ce que Preminger aspire à être. Conforté, adapté, assuré.

Il s’applique à combler les attentes de sa nouvelle communauté. Il observe le deuil que lui recommande sa confession, il participe à des réunions de l’Association des résidents, il devient même, malgré son cœur fragile, surveillant de la piscine, et il est reçu à des dîners chez ses voisins. Mais le démon de lucidité veille. Très conscient de son imposture, il met au point des stratagèmes d’intégration au cours de monologues intérieurs complètement délirants. Les conversations infernales entretenues par les grands ordonnateurs du condominium sont une source intarissable d’angoisses et de jouissances pour lui, et pour nous.

Il faut comprendre Stanley Elkin. D’origine juive lui-même, ses romans sont inspirés par son expérience de la communauté, les aliénations et les codes absurdes qu’elle engendre. À l’image des acrobaties auxquelles Preminger s’astreint, le style d’Elkin est celui d’un contorsionniste qui fait naître des comparaisons bizarres, des images improbables… l’incongruité dans ce qu’elle a de plus charmant, et donc efficace. Admirateur de Faulkner sur lequel il a rédigé une thèse en 1961, il est plus baroque et excentrique, ce qui fait tout le sel de ses écrits.

Quand on habite un condominium, on n’est pas n’importe qui. Il y a des allégeances à promettre, des loyautés à s’assurer. Il faut en être, ou ne pas être du tout. Au comble de la dérision et de l’absurde dans cet enclos idyllique, souhaitant pourtant le plus sincèrement du monde ressembler à ses pairs, Preminger est coincé. En haut de sa chaise de surveillant de piscine, son statut et sa fonction dégoulinent sous le soleil d’août et l’abandonnent dans l’aversion des chairs roses amoncelées.

Pour échapper à cet univers, la seule issue possible pour un être lucide est la chute, et l’écrasement. Dans un temps extrêmement  court, Preminger fait l’expérience de la mesquinerie universelle, de la vanité, ces buts qu’on se doit de poursuivre ou non.

Et là c’est non. Un peu comme la prochaine fois qu’ils veulent changer mes tiroirs, et en parler. Non mais.

Kelly Kafka

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La seconde vie de Preminger, Stanley Elkin, traduit par Jean-Pierre Carasso, Cambourakis 2012

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