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En passant

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta

4 Juil

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« Le JJ était pris en tenaille entre l’expansion chinoise d’un côté et la libération homosexuelle de l’autre. Les Chinetoques et les pédés tentaient constamment d’affaiblir nos défenses, mais avec l’effort conjoint d’intellectuels endurcis, d’artistes branchés, de techniciens obstinés, d’humbles poètes, d’écrivains pas encore publiés, d’avocats alcooliques et d’autres marginaux du même tonneau, on avait trouvé le moyen préserver ce toquet de toute idéologie étrangère. Pendant toutes les années soixante – alors que nous subissions les assauts constants des missionnaires des Témoins de Jéhovah et des militants du Mouvement des droits civiques – nous nous sommes défendus bec et ongles contre ces trafiquants de stress, une belle bande d’arnaqueurs qui débarquaient dans notre bouge, les cheveux pleins de pellicules. Ils commandaient un pichet de bière puis commençaient à nous réciter le serment d’allégeance à des idéaux qui n’étaient pas les nôtres. » (p67)

 » … je suis arrivé à Alpine la tête burinée par les vents de l’infortune, le corps enchevêtré dans les filets de mes refus et miné tout entier par l’autoapitoiement, cette maladie si commune aux Indiens rendus fous par l’alcool. … pourquoi c’était encore moi qui trinquais ? Après tout, j’avais fait ma confirmation et j’avais passé mon bac. J’avais entendu l’appel de Jésus et reçut le Saint-Esprit sans me rebeller. Et puis j’étais allé bien au-delà des rêves les plus fous de ma mère. Je n’étais pas avocat peut-être ? » (p225)

« Comme j’étais un artiste, je n’ai jamais réussi à manier la clé anglaise, alors quand la tête me tournait, je recouvrais les trous de terre et je disais au patron que j’avais fini. » (p303)

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais par Romain Guillou, 10/18, 2014

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SAV

3 Avr


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Je crois qu’on vous doit quelques explications sur le buzz de la semaine dernière.

D’après les extraits proposés, vous vous êtes dit :

–          Soit c’est un polar ;
–          Soit c’est une histoire d’amour ;
–          Soit c’est une histoire d’amour dans un polar.
 

Jusque là, rien de nouveau sous le soleil.

Mais il faut que vous sachiez que le Président dont il était question, délicieusement nommé John Smith Jr., était le septième président des États-Unis élu… cette année-là. Que les deux individus qui dialoguent s’appellent Livre-de-Chansons et Sayonara Gangsters (lui-même). Que les deux espions amoureux transis sont surveillés dans la pièce n°1 par le gardien, à moins qu’il ne soit groom ou infirmier, il ne sait plus exactement.

Voilà, j’espère que c’est plus clair.

En réalité, chacun est un sujet potentiel à lui tout seul, mais Genichiro Takahashi assume son statut d’auteur démiurge sans trembler, se réservant le droit d’intervenir, d’interrompre l’histoire, de dialoguer avec ses personnages, de les faire disparaître s’ils ne servent plus à rien, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs s’ils ne sont pas contents. Il peut bien s’offrir ce luxe puisque dans une grande mesure, le héros, Sayonara Gangsters, c’est lui.

Dans le monde post-post-post moderne qu’il invente, quelques petites choses ont évolué : on achète les ministres directement au supermarché (au moins, c’est fait en toute transparence), on annonce les morts imminentes par faire-part, on tombe en permanence sur des gens en quête d’identité. Des choses indépendantes, OVNI solitaires d’un univers désespérément fini, se baladent et imposent leur non-être aux innocents professeurs de poésie comme Sayonara Gangsters, qui leur prodiguent des soins, dubitatifs.

Tous recherchent une parole, un nom qui leur révèlerait ce qu’ils sont. Derrière l’ironie de la déconstruction, il y a la crainte réelle de la disparition, l’angoisse engendrée par l’incertitude. Leur principe essentiel leur échappe, mais ils pleurent en entendant Kol Nidrei joué par Pablo Casals : quelque part, une intuition imperceptible secoue encore l’âme.

Leur âme, les gangsters l’ont conservée, eux. Et ils ont l’intention de mettre la réalité KO.

Jennifer Joyce

Sayonara Gangsters, Genichiro Takahashi, traduit de l’anglais par Jean-François Chaix, d’après la traduction du japonais de Michael Emmerich, Books Éditions, 2013.

Merci à Books Éditions pour cette découverte, Genichiro Takahashi est ici pour la première fois traduit en France. Paru en 1982 au Japon, Sayonara Gangsters avait remporté le prix Gunzo (prix décerné par le public à un premier roman).

Manuel de survie en Amérique

28 Fév

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La semaine dernière sur Canal + un fameux éditorialiste – après avoir souligné les immenses qualités de Frederick Exley – a qualifié ses livres de « livres pour mecs ». On s’est évidemment précipitées, sait-on jamais, rien que pour la valeur informative ou explicative, cela peut valoir le coup. Enfin pas vraiment précipitées, car pour être tout à fait honnête, toutes femmes que nous sommes, nous les avions déjà en notre possession, ces fameux « livres pour mecs ».

En deux mots, Frederick Exley fait partie de ces petits trésors enfouis de la littérature américaine du XXè siècle, il était injustement oublié et jusqu’en 2011 non traduit en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’heureuse inspiration d’enfin proposer en français le titre qui lui a valu une certaine notoriété de son vivant : Le dernier stade de la soif (A fan’s notes – 1968), et publient aujourd’hui À l’épreuve de la faim (Pages from a cold island – 1975).

Avec Exley, on retrouve le pire et le meilleur de ce que l’Amérique peut offrir. La volonté, la rage de vaincre, l’engagement… mis KO par le whisky et la vodka. La recherche insatiable de la reconnaissance, du regard fier d’un père, de l’amour d’une femme aux jambes interminables et bonne cuisinière… brisée en plein élan par les lâchetés ordinaires d’un homme qui ne cherche, finalement, qu’à survivre en Amérique.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. Ces directions – une famille et une femme, un poste de vice-président et une Cadillac – variaient selon le terne aveuglement familial. » (Le dernier stade de la soif, p 105).

Exley donne à voir la médiocrité et les faiblesses que ses contemporains triomphants veillent à évacuer sans charité. Il rencontre les tordus, les inadaptés, les incapables, les dérangés même. Mais de ceux-ci ou des « normaux » il ne sait pas lesquels l’effrayent le plus :

«J’avais, de je ne sais quelle façon, atterri au beau milieu d’une famille étonnante, si incroyable que pour la première fois de ma vie j’envisageai la possibilité que Norman Rockwell ne fût pas fou à lier […] Je me sentais comme un homme qui mange trop vite, boit trop, oublie parfois de se laver les dents et de se nettoyer les ongles, s’adonne au grattage pensif de ses parties et au largage ponctuel de pets, et qui se réveille un beau matin en couverture du Saturday Evening Post, en train de découper la putain de dinde de Thanksgiving pour une famille qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. » (Le dernier stade de la soif, p 83).

Ce cher « Ex » fait complètement partie des médiocres. Il est détestable, fabuleusement égocentrique, monstrueusement irresponsable. Et très (trop) porté sur la boisson et le sexe. Bref, presque « français » d’un point de vue purement WASP des années 70. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et des traitements à base d’électrochocs et de chocs d’insuline carabinés. Mais ce ne sont pas les démons de l’alcool ou le péché de chair qui le tourmentent. Les mots d’Exley, ce sont un peu les soubresauts de rébellion nécessaire d’un nouveau Falstaff : toujours vulgaire, grossier, dépravé, il a enfin le parterre pour déblatérer tout son soûl. Et il le fait de brillante manière.

Attention donc, ces livres sont justes, fins, francs, drôles, jubilatoires même, libérateurs. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont virtuoses, pour la langue adroite et précise, pour l’imagination et l’originalité, pour l’art de la narration. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont à la fois intelligents, cyniques, sans complaisance, et profondément humains. Mais ce sont des livres pour mecs.

Allez ND, sans rancune.

Kelly Kafka

2013-02-27

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, traduit par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 2011 (également en poche, chez 10/18)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

En être ou ne pas en être

5 Fév

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« Ils sont bien vos nouveaux tiroirs, ils donnent vraiment un aspect rangé au bureau.

–          Oui ils sont très bien, on en est très contents.

–          Vous avez raison, c’est pratique et ça fait joli. C’est pas comme au 3è…

–          Heureusement ! Je ne m’en sortirais pas avec des tiroirs comme ceux du 3è, je me demande comment ils supportent ça…

–          On n’y trouve rien, et pour les collègues, quel spectacle ! Non, non, non, les vôtres sont bien mieux, s’ils devaient changer les miens, j’espère qu’ils prendraient ceux-là.

–          Oui, oui, oui, on en est très contents. »

Et là Preminger aurait sauté, c’est sûr. À ce stade précis de la conversation, entendue par hasard au bureau. Pourquoi ?

Parce que Marshall Preminger est non seulement un type bourré de problèmes – il est naïf, il a trente-sept ans, il est vierge, il souffre d’une maladie de cœur, il est conférencier spécialisé dans l’élaboration de listes utopiques en réponse à des questions imaginaires – mais il est également pathologiquement lucide.

Lorsque son père meurt subitement en lui laissant en héritage son appartement de Chicago, il croit tenir enfin sa chance. L’objet de sa quête prend forme, son Ithaque a un nom : les Harris Towers, condominium immobilier qui accueille une communauté de juifs retraités confortablement installés. Et c’est ce que Preminger aspire à être. Conforté, adapté, assuré.

Il s’applique à combler les attentes de sa nouvelle communauté. Il observe le deuil que lui recommande sa confession, il participe à des réunions de l’Association des résidents, il devient même, malgré son cœur fragile, surveillant de la piscine, et il est reçu à des dîners chez ses voisins. Mais le démon de lucidité veille. Très conscient de son imposture, il met au point des stratagèmes d’intégration au cours de monologues intérieurs complètement délirants. Les conversations infernales entretenues par les grands ordonnateurs du condominium sont une source intarissable d’angoisses et de jouissances pour lui, et pour nous.

Il faut comprendre Stanley Elkin. D’origine juive lui-même, ses romans sont inspirés par son expérience de la communauté, les aliénations et les codes absurdes qu’elle engendre. À l’image des acrobaties auxquelles Preminger s’astreint, le style d’Elkin est celui d’un contorsionniste qui fait naître des comparaisons bizarres, des images improbables… l’incongruité dans ce qu’elle a de plus charmant, et donc efficace. Admirateur de Faulkner sur lequel il a rédigé une thèse en 1961, il est plus baroque et excentrique, ce qui fait tout le sel de ses écrits.

Quand on habite un condominium, on n’est pas n’importe qui. Il y a des allégeances à promettre, des loyautés à s’assurer. Il faut en être, ou ne pas être du tout. Au comble de la dérision et de l’absurde dans cet enclos idyllique, souhaitant pourtant le plus sincèrement du monde ressembler à ses pairs, Preminger est coincé. En haut de sa chaise de surveillant de piscine, son statut et sa fonction dégoulinent sous le soleil d’août et l’abandonnent dans l’aversion des chairs roses amoncelées.

Pour échapper à cet univers, la seule issue possible pour un être lucide est la chute, et l’écrasement. Dans un temps extrêmement  court, Preminger fait l’expérience de la mesquinerie universelle, de la vanité, ces buts qu’on se doit de poursuivre ou non.

Et là c’est non. Un peu comme la prochaine fois qu’ils veulent changer mes tiroirs, et en parler. Non mais.

Kelly Kafka

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La seconde vie de Preminger, Stanley Elkin, traduit par Jean-Pierre Carasso, Cambourakis 2012

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