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Survivre à ses parents

14 Oct

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« Un soir, alors que je fredonnais joyeusement pour accompagner “A Quarter to Nine”, ma mère, d’un air quelque peu gêné, fit ce commentaire : “Pauvre petite Amy. Elle est désespérément vieux jeu.” […] Puisque je n’écoutai pas les Meditations de Coltrane et ne fumai pas de pétard avant l’âge antédiluvien de dix ans, on craignait que je ne devienne en grandissant une authentique ploukesse. »

Deux rapides biographies d’Amy-Jo Albany pour commencer, et quand on veut faire court, il n’y a que deux manières un peu schématiques de voir les choses :

  • fille de Joe Albany, grand pianiste de jazz, et de Sheila Albany, muse et « dernière relation hétérosexuelle d’Allen Ginsberg », Amy-Jo possède, dès son plus jeune âge, un capital génétique qui lui assure une enfance et une adolescence pour le moins jazzy et poétiques ;
  • fille de deux drogués inadaptés qui n’ont jamais su s’occuper de personne, à commencer par eux-mêmes, elle apprend très vite à se débrouiller seule, précisément pour survivre à ce lourd héritage…

C’est en hommage à Jo et Amy March, des Quatre filles du docteur March, que Sheila prénomme sa fille Amy-Jo, « Amy la féminine et Jo le garçon manqué féru de livres, dans l’espoir que je cumulerais leurs qualités ». Avec un exemplaire des Fleurs du Mal, ce fut l’unique chose que sa mère lui offrit jamais de sa vie. Lorsque Sheila quitte mari et fille pour ne plus revenir, A.J. n’a que 4 ou 5 ans. Son père est désormais seul pour s’occuper d’elle, à moins que ce ne soit l’inverse…

Car Joe Albany, l’un des pianistes de be-bop les plus doués de sa génération, est aussi, à plus d’un titre, l’incarnation de la beat generation du jazz… Oiseau de nuit accro à l’héroïne, il alterne éphémères périodes de gloire et cures de désintox. Le temps qui lui reste, il le passe avec sa petite « princesse be-bop » à laquelle il transmet, si ce n’est son don, au moins son amour de la musique. A.J. n’a d’yeux que pour ce père torturé dont elle prend soin très tôt : faire comme si les rencontres avec les dealers étaient des visites de courtoisies, détourner le regard quand il s’en va prendre sa dose dans la salle de bains, ignorer les effets bizarres, les trips, les crises, les chutes… Voilà les règles du jeu. Si vous les suivez, il n’est pas tout à fait sûr que la vie ne soit qu’une chienne de vie.

A.J. raconte, avec une simplicité et une clairvoyance déconcertantes (8 années à ce train-là, bien d’autres en seraient morts), la misère dans les hôtels des bas-fonds de L.A, les gens brisés par l’existence, les pièges des pervers qu’elle évite de justesse. Avec un optimisme sourd, et « la conviction que quelque part, forcément, ne pouvait être si loin ». Et elle s’en sort.

Ce qui nous laisse peut-être, en fin de compte, une troisième façon de voir les choses, comme le faisait A.J. : fermer les yeux et écouter la musique.

Bande originale :

La rencontre des parents : Our love is here to stay.

À quatre ans, dans un bar de Hollywood, Satin Doll.

La berceuse : Sugar Food Strut de Louis Armstrong.

Après les disputes entre son père et sa grand-mère : Is that all there is de Peggy Lee.

Et pour finir, Joe Albany himself, tout est dit dans le titre :

Kelly

Low Down – Jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop, A.J. Albany, traduit de l’anglais par Clélia Laventure, Le Nouvel Attila, 2015

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Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Pedro Juan Gutiérrez

11 Sep

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Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 3

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez

« Désormais, je m’entraînais à ne rien prendre au sérieux. » Sauf le sexe, pourrait-on ajouter. En 1994, dans les décombres d’une Havane en ruines, il n’y a qu’une échappatoire à la faim et à la misère pour Pedro Juan Gutiérrez. Jouir. Jouir et re-jouir, et jouir encore. Les corps faméliques se cherchent, se percutent et se prennent, sans raison, sans possible. Égoïstes. Le corps – noir, blanc, métisse – c’est tout ce qui leur reste. Nous sommes en pleine période dite « especial » selon la terminologie officielle. « Especial » cela veut dire « sauvez-vous vous-mêmes ». L’URSS s’est effondrée, et avec elle le géant qui assurait la survie de l’île. La pénurie paralyse le pays. Entre débrouille, magouilles et petits boulots, chacun gratte ce qu’il peut. Les hommes tentent la traversée du Golfe accrochés à des pneus, et deviennent millionnaires à Miami ou Chicago (dit la légende) et les femmes restent, et pleurent. Et au milieu de tout ça s’élève la plainte fiévreuse, et peut-être pas si égoïste, de Gutiérrez.

Extrait : la nouvelle lutte

« Voilà, nous faisions notre entrée dans la jungle. Àgrands coups de pieds au cul. On avait tous quitté les cages et on avait commencé à lutter en pleine forêt vierge. On en était sortis atrophiés de cette captivité, abrutis mais téméraires. Nous n’imaginions pas ce que la bataille pour la survie allait être mais nous étions forcés d’y aller. Après trente-cinq années enfermés dans les cages du Zoo, où l’on nous avait distribué une maigre pitance, quelques médicaments mais aucune idée de ce qui se passait de l’autre côté des barreaux. Et soudain il faut se risquer dehors, sauter dans la jungle. Avec le9782264033895 cerveau engourdi et les muscles affaiblis. Seuls les meilleurs peuvent rivaliser pour se tailler une place. Et moi, j’essayais. » p169

Extrait : Luisa, mieux que le téléphone rose

« C’est une folle du cul, Luisa, et pendant qu’on nique elle me raconte ce qu’elle a fait au lit avec tous les autres. Des histoires interminables. En plus, on est ensemble depuis quatre mois mais son répertoire paraît inépuisable. Dès que je suis entré en elle et qu’on est bien collés l’un à l’autre par nos jus respectifs, elle démarre un de ses récits : « Ah ce que j’aime la pine, papito, ce que je suis pute ! Une fois j’ai… » Et ils sont toujours meilleurs. Elle donne les moindres détails, elle s’en délecte. C’est super bien, beaucoup mieux que le téléphone rose puisque c’est gratuit et en direct. Moi, je déteste l’électronique. Et le téléphone rose, qu’est-ce que c’est d’autre ? » (p144)

À voir à La Havane : Pedro Juan Gutiérrez lui-même si vous avez de la chance… Commencez par vous balader sur le Malecon !

Jen

Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol (Cuba) par Bernard Cohen, 10/18, 2003.

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