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En passant

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev

1 Mar

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… les jours d’été, l’été de la vie !
La mémoire automnale absorbe le destin de la nature, le vide des forêts nues venu remplacer l’exubérance des feuilles, et poursuit l’œuvre de désincarnation comme minée par la maladie. L’obscurité des jours d’hiver multiplie les lacunes de la mémoire cantonnée désormais au cercle de lumière autour de la lampe de bureau. … La mémoire printanière est timide, peu sûre d’elle, elle ressemble aux rêves d’un convalescent que l’énergie de son corps n’a pas encore nourris, aussi fragiles que la première glace.
Seule la mémoire estivale te dit : retiens ! Ce qui est arrivé ne reviendra plus, mais dans le souvenir, tout trouvera sa place. (p21)

Quant aux propriétaires des datchas, ils jugeaient non pas en citadins mêmes, mais en vacanciers. Le fait de posséder une datcha équivalait à l’époque à une sorte d’amnistie, d’absolution non des péchés réels ou imaginaires, mais du passé en tant que tel. Leur vécu devenait un mets que l’on pouvait servir avec le thé et la causerie du soir, et qui ne risquait pas de vous rester sur l’estomac. (p26)

Là, à une époque proche de la nôtre, le peuple créait encore ses épopées, intégrant à leur trame les grands événements tels que guerres et révolutions, réinterprétés à la lumière des mythes. Nicolas II, Lénine, Staline étaient transformés en héros du monde du Milieu, les bolcheviks naissaient de la terre. Les échos des batailles parvenaient ici comme des vagues déferlant sur un rivage lointain, élaborés au sein de mythologies malléables sans dommage pour leur intégrité. Le projet d’électrification générale de la Russie se transformait en combat pour le soleil, la collectivisation en affrontement des esprits de la terre avec ceux de la guerre qui avaient réclamé tous les fruits du sol pour l’œuvre de mort. (p177)

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

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Ce qui, de nous, reste

10 Juil

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Les eaux calmes d’un lac en Finlande. Plongez les pieds. Les vagues heurtent doucement vos chevilles, vos mollets, lèchent vos genoux. Vous vous perdez dans la contemplation des reflets de la forêt sur le miroir gris pâle et vous vous fendez, de plus en plus.

Non ce ne sont pas les effets d’une séance de yoga un peu trop poussée… mais le délassement qu’offre une escapade finlandaise, dans ce roman de Riikka Pulkkinen, sorti en mai au Livre de Poche. L’Armoire des robes oubliées, sélectionné pour le Finlandia Prize, est le deuxième livre de l’auteur, et a été traduit en quinze langues.

Pour l’histoire, c’est assez simple. La grand-mère d’Anna tombe malade, la famille se prépare au deuil, mais des secrets ressurgissent : sur le papier, voilà les ingrédients typiques d’un mélo ordinaire qui ne devrait émouvoir que mes fibres de fille et de petite-fille.

Exemple :

« Une femme a besoin de deux choses dans la vie : d’humour et d’escarpins rouges. Un doctorat est un atout, mais n’est pas indispensable. » (p254).

Glamouresque, léger, féminin… du champagne. Et pour un roman d’été, à lire les pieds dans l’eau de ce lac – finlandais si possible donc – cela semble déjà amplement satisfaisant.

Pourtant :

«1964. Au moment où tout commence, les nouveaux slogans n’ont pas encore été inventés, mais la petite pilule a déjà vu le jour. On a déjà cherché à savoir ce qui se passe en réalité, mais les plis des robes sont toujours d’une longueur raisonnable et les vaches meuglent dans les étables. » (p87)

1964. Cette voix fantôme s’immisce dans le deuil familial qui s’annonce, brise la coquille fragile du présent. L’histoire de l’autre femme, celle de la robe oubliée, la maîtresse du grand-père, s’accroche au présent d’Anna, qui tente d’y voir clair. L’homme, peintre célèbre, a raccroché pinceaux et toiles depuis longtemps. Mais le passé persiste, les souvenirs se confondent, 1964, 2004, 2004, 1964.

Temps différents, mêmes mélancolies… mêmes personnages ? À travers ces liens que tissent les histoires et les souffrances partagées, Riikka Pulkkinen saisit miraculeusement ce qui, de nous, reste : la mémoire, les rêves, nos espoirs et la désillusion. Enfin ce tout, cette matière unique et constante qui nous constitue et échappe à l’autre, même l’amoureux.

De madeleines de Proust (ici les brioches de la marchande Kauppatori) accumulées consciencieusement en frustrations d’adultes, ces personnages sont des puits profonds que chacun scrute en vain, et n’y perçoit jamais que son propre reflet. Le peintre échoue à faire le portrait de sa maîtresse, l’homme ne peut embrasser la femme dans sa totalité. Ses prises sur son mystère sont déjà incertaines. C’est Pierrot le fou qui court après Marianne, éternellement. Le film de Godard sort en 1965, devient une référence pour la maîtresse à la robe oubliée, pour Anna quarante ans plus tard. Il est dans le livre un leitmotiv clé :

« L’homme ne comprend pas la femme, il dit qu’il ne voit qu’une image. Et peut-être que la femme ne veut même pas être comprise, qui tantôt s’en va pour danser, tantôt s’applique à déjouer les criminels. Parfois elle se contente de déambuler sur la plage sans avoir rien à faire. Elle veut danser et ne se soucie de rien d’autre. Elle veut vivre seulement, mais l’homme ne la comprendra jamais. » (p240)

En somme, des personnages proustiens qui vivent à la Godard. Et tout cela avec l’élégance et la légèreté du style, qui tient de l’esquisse née au hasard, du fusain glissant discrètement sur la toile. Ça valait le coup d’atteindre enfin l’été.

Jennifer Joyce

L’Armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen, traduit du finlandais par Claire Saint-Germain, Le Livre de Poche, mai 2013

Un clin d’œil :

http://www.arte.tv/fr/bref-j-ai-revu-pierrot-le-fou-blow-up-recut/6339442,CmC=6337386.html

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