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La folie est l’unique voie de délivrance ?

25 Jan

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Le ParK est un parc. Mais pas un parc comme les autres. Il existe toutes sortes de parcs, pour les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises, les véhicules, et même pour les appareils hors service, des parcs de loisirs, de détention, de stationnement, de protection. Le ParK est tout cela, et plus encore. […] Tout ce qui peut caractériser en général un parc se retrouve dans le ParK, mais sous une forme inédite et quelque peu fantastique. D’aucuns diront abominable. (p11)

Le ParK, en un mot, est l’invention géniale/terrible d’un homme qui a compris une vérité essentielle sur la nature humaine : elle a besoin de limites. D’un cadre. Voire d’une cage.

Il a donc rassemblé et exposé, dans ce parc d’un nouveau genre, tous les types de lieux clos, des plus inoffensifs aux plus meurtriers, et toutes les populations qu’on peut y trouver. De la fête foraine au camp de concentration, en passant par le zoo et les bureaux de banque. Mais ce qui rend le ParK encore plus… particulier, c’est le dérèglement introduit dans ce qui ne serait, sinon, qu’une miniaturisation de notre monde : à l’intérieur même du ParK, les délimitations et barrières ont été abolies. Les « figurants » circulent et se croisent, sans distinction : des prisonniers de camps et des employés, des visiteurs d’un jour et des animaux sauvages. Cette cohabitation forcée et contre-nature satisfait la curiosité malsaine des très riches et très privilégiés clients qui payent à prix d’or leur séjour au ParK. Ils ont ainsi la chance, par exemple, de voir des cols blancs littéralement prisonniers d’un open space (n’avez-vous jamais pensé à l’ironie de cette expression vous-mêmes ?) envahi par des serpents venimeux et condamnés à travailler sous cette menace, le moindre trajet jusqu’à la photocopieuse pouvant leur être fatal.

Ce mélange cruel des genres choque parfois, mais la plupart des visiteurs s’y font, car – et c’est l’autre secret du business – en vérité, c’est bien ce frisson qu’ils viennent chercher. De l’attrait d’une certaine élite pour tout ce qui relève de la transgression, de l’absurde, du monstrueux, le créateur du ParK a tiré un profit immoral, et pourtant prospère. Des visiteurs font exprès de se perdre ou d’échapper à leurs guides pour ne plus avoir à retourner dehors. L’un des résidents permanents a même exigé d’être emmuré pour ne jamais devoir revivre à l’air libre. La peur du vide et de la liberté à son paroxysme.

Philosophe spécialiste d’Husserl et de phénoménologie, Bruce Bégout invente cet univers de cauchemar, pas si loin du nôtre : pourquoi ne pas imaginer, en effet, que par rejet des pratiques de masse, certains se tournent vers des loisirs extrêmes ? Que dans un monde où tout pousse à l’uniformisation, les phénomènes de volontaire enfermement ou de différenciation s’intensifient ? Dans une langue si habile qu’elle en est déstabilisante, sur le ton de l’enquêteur objectif là pour tenir son rôle, rien de plus rien de moins, Bruce Bégout parvient à nous faire douter : le narrateur paraît par moments naïf, par moments complaisant. Va-t-il jamais sombrer, céder aux sirènes, et suivre l’intuition du créateur du ParK : « Dans un univers prévisible et rationnel, la folie est l’unique voie de délivrance. » ?

Où l’on retrouve une pensée exigeante et fine, qui allie concepts, réflexion et fiction sans embarras. C’est rare, et d’autant plus remarquable. Si tous les bons philosophes étaient aussi bons écrivains que Bruce Bégout… ou l’inverse d’ailleurs… Attention Le ParK n’est pas, pour autant, un livre à thèse. Mais il donne à penser.

Jen

Le Park, Bruce Bégout, Allia, 2010

Voir aussi l’extrait de L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

 

 

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Résiste encore et toujours à l’envahisseur

28 Mai


Sans titre

Une dictature d’Amérique latine décadente à peine imaginaire et un village de résistants irréductibles déterminés à ne plus s’en laisser conter… Voilà le récit fabuleux des aventures très drôles, très attendrissantes et parfois très cruelles des habitants de Cochadebago de Los Gatos, et de leur lutte face aux ennemis intérieurs – les plus vicieux – qui menacent le pays : les guerilleros, les barons de la coca, et une bande de fanatiques prêts à lancer une Nouvelle Inquisition.

Tous ceux qui ont décidé d’en finir avec la barbarie sont les bienvenus, car il y a une chose que les habitants de Cochadebago ont fuie, et bannie à jamais de leurs coutumes : la violence. Et dans un pays gagné de manière perpétuelle et incompréhensible par la haine et l’envie de se mettre sur la gueule, c’est un exploit :

« La seule façon de comprendre … est de reconnaître l’existence, dans l’inconscient national, d’un désir atavique et profond d’atteindre l’excitation du combat qui ne répondait pas quant à lui à un quelconque intérêt ni au besoin de défendre telle ou telle cause, mais qui prenait le moindre prétexte infantile pour éclater. Cette nation était de celles dont la mentalité générale n’aurait pas vu la moindre contradiction dans le fait d’envahir un pays pour y imposer le pacifisme. Venait s’ajouter à cela une tendance à s’accaparer des biens et des terres, d’une naïveté telle que personne ne semblait en reconnaître le cynisme. » (P237, La calamiteuse…)

Alors qu’à Cochadebago de Los Gatos, on a fait le tri entre les traditions à perpétuer et celles qu’il valait mieux abandonner, pour la tranquillité de tous. La religion catholique d’accord, s’ils insistent, mais seuls les prêtres défroqués qui assument un niveau normal de libido sont acceptés, ou ceux qui lévitent pendant le prêche. L’égalité entre les sexes jamais, on ne touche pas au sacrosaint machismo, mais quand une femme donne son avis on l’écoute, même si on fait semblant de s’occuper à autre chose. Les hommes ayant des principes et les femmes du caractère, chacun ainsi s’accommode. La pauvreté étant inévitable, la bienveillance envers les orphelins chapardeurs et les prostituées est de rigueur, ces dernières suscitent même l’admiration et la reconnaissance de la communauté, hommes et femmes confondus. Tant qu’il honore ces principes, le visiteur occasionnel ou les nouveaux arrivés n’ont rien à craindre.

Et il y a des jours où j’aimerais bien qu’un Cochadebago existe pas loin de chez moi… Pas vous ?

Jen

La guerre des fesses de Don Emmanuel, Louis de Bernières, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1992

Señor Vivo et le baron de la coca, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1993

La calamiteuse progéniture du cardinal Gunzman, traduit de l’anglais par Elie Robert-Nicoud, Stock, 1995

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