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En passant

A l’épreuve de la faim, Frederick Exley

3 Mar

Un petit florilège Exley pour le buzz de la semaine et pour le plaisir, surtout.

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« Comme il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était sensé faire, il ne lui fallut pas longtemps pour atterrir à Beach Court, où aucun d’entre nous n’avait davantage d’idée sur la question que lui, et où nous nous glorifiions tous d’être sur un lent navire en partance pour nulle part. Nous employions, à juste titre mais avec affection, des termes tels que « timbré local », « fou prodigieux », et « splendide barjot » pour nous décrire les uns les autres. » (p.29)

« Je n’ai jamais été capable de m’adresser directement au lecteur et d’écrire des phrases telles que « Vous êtes sur la Route 66, vous regardez sur votre droite les vastes champs verdoyants et vous apercevez les vaches qui paissent paresseusement au soleil », car j’ai toujours invariablement imaginé mon lecteur me répondre : « Non, non et non Exley, je suis pas sur la Route 66, et je ne veux pas voir des putains de vaches en train de paître paresseusement au soleil ! » (p.87)

« Il serait absurde prétendre qu’à vingt ans, en 1950, je ne fus pas choqué – et profondément –, par les arrangements conjugaux de Gretchen et Dicky, mais dans la mesure où j’étais celui qui, à présent, était installé dans cette cabane de bric et de broc, à profiter des largesses dudit Dicky, copulant en toute impunité, sachant que Gretchen avait reçu l’ordre de son héroïque mari de ne pas l’embêter avec quelque chose d’aussi banal que mon nom – surtout mon nom ! – , je ne pouvais pas m’empêcher de trouver leur accord on ne peut plus sensible et juste. » (p.119)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

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Manuel de survie en Amérique

28 Fév

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La semaine dernière sur Canal + un fameux éditorialiste – après avoir souligné les immenses qualités de Frederick Exley – a qualifié ses livres de « livres pour mecs ». On s’est évidemment précipitées, sait-on jamais, rien que pour la valeur informative ou explicative, cela peut valoir le coup. Enfin pas vraiment précipitées, car pour être tout à fait honnête, toutes femmes que nous sommes, nous les avions déjà en notre possession, ces fameux « livres pour mecs ».

En deux mots, Frederick Exley fait partie de ces petits trésors enfouis de la littérature américaine du XXè siècle, il était injustement oublié et jusqu’en 2011 non traduit en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’heureuse inspiration d’enfin proposer en français le titre qui lui a valu une certaine notoriété de son vivant : Le dernier stade de la soif (A fan’s notes – 1968), et publient aujourd’hui À l’épreuve de la faim (Pages from a cold island – 1975).

Avec Exley, on retrouve le pire et le meilleur de ce que l’Amérique peut offrir. La volonté, la rage de vaincre, l’engagement… mis KO par le whisky et la vodka. La recherche insatiable de la reconnaissance, du regard fier d’un père, de l’amour d’une femme aux jambes interminables et bonne cuisinière… brisée en plein élan par les lâchetés ordinaires d’un homme qui ne cherche, finalement, qu’à survivre en Amérique.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. Ces directions – une famille et une femme, un poste de vice-président et une Cadillac – variaient selon le terne aveuglement familial. » (Le dernier stade de la soif, p 105).

Exley donne à voir la médiocrité et les faiblesses que ses contemporains triomphants veillent à évacuer sans charité. Il rencontre les tordus, les inadaptés, les incapables, les dérangés même. Mais de ceux-ci ou des « normaux » il ne sait pas lesquels l’effrayent le plus :

«J’avais, de je ne sais quelle façon, atterri au beau milieu d’une famille étonnante, si incroyable que pour la première fois de ma vie j’envisageai la possibilité que Norman Rockwell ne fût pas fou à lier […] Je me sentais comme un homme qui mange trop vite, boit trop, oublie parfois de se laver les dents et de se nettoyer les ongles, s’adonne au grattage pensif de ses parties et au largage ponctuel de pets, et qui se réveille un beau matin en couverture du Saturday Evening Post, en train de découper la putain de dinde de Thanksgiving pour une famille qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. » (Le dernier stade de la soif, p 83).

Ce cher « Ex » fait complètement partie des médiocres. Il est détestable, fabuleusement égocentrique, monstrueusement irresponsable. Et très (trop) porté sur la boisson et le sexe. Bref, presque « français » d’un point de vue purement WASP des années 70. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et des traitements à base d’électrochocs et de chocs d’insuline carabinés. Mais ce ne sont pas les démons de l’alcool ou le péché de chair qui le tourmentent. Les mots d’Exley, ce sont un peu les soubresauts de rébellion nécessaire d’un nouveau Falstaff : toujours vulgaire, grossier, dépravé, il a enfin le parterre pour déblatérer tout son soûl. Et il le fait de brillante manière.

Attention donc, ces livres sont justes, fins, francs, drôles, jubilatoires même, libérateurs. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont virtuoses, pour la langue adroite et précise, pour l’imagination et l’originalité, pour l’art de la narration. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont à la fois intelligents, cyniques, sans complaisance, et profondément humains. Mais ce sont des livres pour mecs.

Allez ND, sans rancune.

Kelly Kafka

2013-02-27

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, traduit par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 2011 (également en poche, chez 10/18)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

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