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Chercher les morts, trouver la paix

15 Fév

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On se fait parfois des amis involontairement. On croque dans une pomme et nous voilà complices. De meurtre ? Pas toujours. Lorsque l’adjoint au shérif Valentine Milimaki rencontre pour la première fois le redoutable John Gload, il l’interroge sur son verger. Curieux, il va cueillir un fruit, observe les arbres qui auraient besoin d’être taillés. Le vieux tueur qu’il est venu arrêter le regarde, perplexe. Personne n’a jamais pris le risque de tourner le dos à John Gload.

Le lien est créé. Dans la prison du Montana où on enferme l’assassin professionnel, Milimaki devient le compagnon de ses insomnies. Nuit après nuit, le vieil homme se livre à des confidences que l’adjoint n’est pas toujours sûr de vouloir entendre. Mais la braise des cigarettes de Gload est la seule lueur qui le préserve de ses cauchemars.

Car le jour, Milimaki recherche les disparus, ceux que l’immensité des Crazy Mountains ou les méandres des Missouri River Breaks ont attirés et engloutis. Un signalement, un vêtement pour lancer son chien sur la piste, et il part arpenter les montagnes, ou le désert, suivant les saisons. Il en a sauvés beaucoup. Mais depuis quelque temps, il ne retrouve que des morts. Gload lui raconte son histoire, et apporte une relativité qui, si elle ne soulage pas toujours Milimaki, au moins le distrait.

De ces échanges forcés ou volontaires se dégage un étrange point commun entre les deux hommes : un certain sens de la justice. L’un fou, froid, extrême. L’autre réfléchi, bienveillant, pur. Mais c’est la même quête qui pousse ces deux-là à marcher, Gload en rêve derrière les barreaux d’une prison, Milimaki à travers les plaines du Montana. Il sera aussi question de champs, de labours, d’âmes en peine et d’ossements disséminés. Et à force d’arpenter, par la marche ou le souvenir, les mêmes sentiers ravinés, peut-être ces deux amis du hasard trouveront-ils la paix ?

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Les arpenteurs, Kim Zupan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister, 2015

***Livre lu dans le cadre de la Voie des indés, merci comme toujours à Libfly !***

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Douze moins deux

11 Fév

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Il suffit parfois d’une histoire. Une seule anecdote, quelques pages qui vous asticotent jusqu’au fond de vos draps quand le livre est refermé depuis longtemps et la lampe de chevet éteinte. D’habitude, c’est le moment où vous comptez les heures de sommeil qui vous séparent de la sonnerie du réveil.

Mais là, après avoir commencé Les douzes tribus d’Hattie, il y a un truc. C’est un peu comme si le réveil avait sonné plus tôt.

Au début, on est là, sur le sol froid de cette salle de bains, dans une maison des faubourgs de Philadelphie. Face à nous, une jeune femme de dix-sept ans en pleurs, et sur ses bras ses deux jumeaux de quelques mois qui ne respirent quasiment plus. Soudain, le chauffage s’arrête.

C’est l’épisode qui fait de Hattie Hattie la mère terrible des douze, moins deux. Un roc obstiné, envers et contre tout. Ceux qui lui restent, elle n’a pas le temps de les cajoler, il faut organiser la survie. Chaque chapitre ensuite consacré à ses enfants est le reflet de cette lutte.

Dans les tribus d’Hattie, j’ai mes favoris.

Il y a Alice, magnifique, fitzgeraldienne. Alice est une jeune femme gâtée et délaissée – mais les deux vont souvent de pair – qui voudrait bien se persuader que son seul problème dans la vie est l’ennui relatif que l’aisance matérielle lui procure. Et les jalousies et les convoitises de ses pauvres parents. Certes il y a aussi ce différend avec son mari sur les enfants, les pilules qu’il lui donne pour aider et celle qu’elle prend en cachette pour empêcher… Mais en matière de mari, elle n’est pas la plus à plaindre des filles d’Hattie.

Il y a Franklin, paumé sur sa plage de l’autre bout du monde, « si loin que ça pourrait être la lune ». Franklin est, à l’image de tous les hommes de ce récit, inconditionnellement, un raté. Il a conquis la fille de ses rêves, et puis, une fois mariés pour le meilleur et pour le pire, il se met à boire, à jouer et la trompe. Bingo. Seul et sans ressources, il s’engage dans l’armée, et c’est au Vietnam qu’il apprend l’existence de sa fille.

Dans ces douze chapitres scandés comme des prières, Ayana Mathis fait vibrer le blues du peuple noir. Dans cette Amérique-là, il n’y a pas de dream. Il n’y a pas de logique, pas d’explication, pas de véritables plans non plus. Peut-être seulement la cruauté et la bêtise, et les chemins qu’on emprunte au hasard pour les éviter. Rien que pour ça, les femmes font leur entrée au catalogue de la très masculine maison Gallmeister de belle manière.

Kelly

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Les douzes tribus d’Hattie, Ayana Mathis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, Gallmeister, 2014

En passant

Les douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis

7 Fév

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La maison d’Hattie n’était située qu’à une demi-heure de là, mais Alice n’y allait plus désormais. Quand elle voyait ses parents ou ses frères et sœurs, c’était parce qu’ils s’étaient déplacés, parce qu’ils étaient venus dîner à la table d’Alice, où ils étaient servis par sa domestique. Ils seraient tous là pour sa soirée. Ils regarderaient tous ses beaux objets, ils s’assiéraient sur ses banquettes et ses canapés et ils bavarderaient avec elle comme si elle n’avait jamais fait partie de leur famille. Bell sortirait de la salle de bain et dirait en plaisantant qu’elle pourrait payer un mois de loyer rien qu’en revendant les essuie-mains. Évidemment, le problème, c’était leur jalousie. (p182-183)

J’ai peur que la brume sur l’eau ne gagne le rivage pour s’installer au-dessus du sable et ne m’empêche de voir les serpents s’approcher de moi. J’ai mal au cou à force de scruter le sable et d’essayer de les repérer. J’appuie sur la détente de mon fusil tout doucement, lentement, jusqu’à ce que je sente la résistance augmenter sous le bout de mon doigt, jusqu’à ce que je ne sois plus qu’à une fraction de seconde du claquement libérateur. J’allume une autre cigarette. J’ai écrit une lettre à ma femme, je suppose que je devrais dire mon ex-femme… (p212)

Je n’ai pas envie de mourir comme ça, ivrogne croupissant, en train de patrouiller sur une plage si loin de chez moi que ça pourrait tout aussi bien être la lune. J’ai une fille à Philadelphie qui ne sait pas encore qu’elle a besoin de moi. Lucille est faite de toutes ces choses qui me ressemblent – peut-être qu’elle a ma bouche ou mon menton, ou peut-être qu’elle sera bonne en calcul, comme moi – et elle ne sait même pas que je suis quelque part dans ce monde, avec elle. (p218)

Après avoir extirpé Hattie de sa Géorgie natale, le destin avait voulu qu’elle donne naissance à onze enfants et qu’elle les enracine dans le Nord, mais elle n’était elle-même qu’une enfant, totalement inapte à la tâche qui lui avait été assignée. Personne ne pouvait lui dire pourquoi les choses s’étaient passées de la façon dont elles s’étaient passées, ni August, ni le pasteur, ni Dieu lui-même. Hattie croyait en la puissance de Dieu, mais elle ne croyait pas en ses interventions. Au mieux, il était indifférent. (p303)

Les douzes tribus d’Hattie, Ayana Mathis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, Gallmeister, 2014

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