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La quintessence d’andouille, quoi !

8 Juil

 

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« Je cotise au Parti parce que dans la société sans classe j’appartiendrai à l’élite privilégiée des pionniers du communisme. » (p143)

On le sait, la bonne littérature n’a pas pour but de caresser dans le sens du poil. Elle vous heurte, elle vous questionne, elle vous en met plein la gueule et la vue jusqu’à ce que vous réalisiez que vous ne saviez peut-être rien, avant. C’est ce qu’il y a d’épuisant et de merveilleux avec les bons livres, et Viande à brûler ne fait pas exception.

La viande c’est nous, bien sûr. Nous, mais en 1934, aux côtés de Paul Thévenin, ancien fondé de pouvoir – sorte de sous-directeur, mazette – chez Coudurier et Cie, réduit à la condition honteuse de chômeur suite à la crise de 1929. Dans son journal, publié pour la première fois en 1935, Thévenin raconte les jours de pointage, les places qu’on lui trouve et qui lui rapportent moins que sa misère de chômeur pour onze heures de travail par jour, les privations de plus en plus grandes et l’inexorable impossibilité de vivre qui le gagne.

Par portraits successifs et magistralement croqués, on rencontre Chouard (bientôt vainqueur au Quinté), Barjon, Jojo (bientôt travailleur au Métro), Pouche (bientôt femme de Jojo), Jeannette (bientôt femme de haute vertu), les Voulaz, et Robert (bientôt honnête), la bande de l’hôtel de Mme Desveaux.

Et chacun compte, 5 francs de pain par-là, 7 pour la viande par-ci (au début, mais on apprend vite à s’en passer), 20 francs pour la folie d’un resto et d’un ciné à deux – au début, 10 pour la passe ensuite, puisque « les femmes bien » détournent le regard (oui, on apprend moins vite la solitude). Un jour, ils réuniront assez d’argent pour aller bâtir leur Eldorado peinard aux Kermadec. En attendant, ils comptent.

On peut penser ce qu’on veut des capitalistes, des communistes, des socialistes et des anarchistes. On peut choisir de voir ici des analogies ou des différences, évidemment, avec la France de 2014. Il n’y a ni thèses ni leçons dans ce journal, juste la détresse et la débrouille de gens dépassés par des idées mal maîtrisées, par ceux qui les ont énoncées comme par ceux qui les appliquent.

 « Moi, avec la veine qui me caractérise, je suis passé à travers. Oh j’en ai eu des blessures, des machins qui me rapportaient un mois de convalo, ensuite de quoi je remontais voir si les Fritz étaient toujours là. … la balle vers le tibia, avec pension, médaille militaire et la priorité dans l’autobus, ils ont toujours oublié de me l’envoyer, les salauds. … je me demande quelquefois s’il n’est pas préférable d’avoir son nom inscrit sur un monument aux morts que de claquer du bec avec dix balles de chômage. Et me voilà libéré en 1919 : trois ans et demi de tranchées, pas de mutilation, même pas la croix de guerre. La quintessence d’andouille, quoi. » (p10)

Et la viande brûlera bien, dès 1939.

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Viande à brûler, César Fauxbras, Allia, 2014

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En passant

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev

1 Mar

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… les jours d’été, l’été de la vie !
La mémoire automnale absorbe le destin de la nature, le vide des forêts nues venu remplacer l’exubérance des feuilles, et poursuit l’œuvre de désincarnation comme minée par la maladie. L’obscurité des jours d’hiver multiplie les lacunes de la mémoire cantonnée désormais au cercle de lumière autour de la lampe de bureau. … La mémoire printanière est timide, peu sûre d’elle, elle ressemble aux rêves d’un convalescent que l’énergie de son corps n’a pas encore nourris, aussi fragiles que la première glace.
Seule la mémoire estivale te dit : retiens ! Ce qui est arrivé ne reviendra plus, mais dans le souvenir, tout trouvera sa place. (p21)

Quant aux propriétaires des datchas, ils jugeaient non pas en citadins mêmes, mais en vacanciers. Le fait de posséder une datcha équivalait à l’époque à une sorte d’amnistie, d’absolution non des péchés réels ou imaginaires, mais du passé en tant que tel. Leur vécu devenait un mets que l’on pouvait servir avec le thé et la causerie du soir, et qui ne risquait pas de vous rester sur l’estomac. (p26)

Là, à une époque proche de la nôtre, le peuple créait encore ses épopées, intégrant à leur trame les grands événements tels que guerres et révolutions, réinterprétés à la lumière des mythes. Nicolas II, Lénine, Staline étaient transformés en héros du monde du Milieu, les bolcheviks naissaient de la terre. Les échos des batailles parvenaient ici comme des vagues déferlant sur un rivage lointain, élaborés au sein de mythologies malléables sans dommage pour leur intégrité. Le projet d’électrification générale de la Russie se transformait en combat pour le soleil, la collectivisation en affrontement des esprits de la terre avec ceux de la guerre qui avaient réclamé tous les fruits du sol pour l’œuvre de mort. (p177)

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

Douze moins deux

11 Fév

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Il suffit parfois d’une histoire. Une seule anecdote, quelques pages qui vous asticotent jusqu’au fond de vos draps quand le livre est refermé depuis longtemps et la lampe de chevet éteinte. D’habitude, c’est le moment où vous comptez les heures de sommeil qui vous séparent de la sonnerie du réveil.

Mais là, après avoir commencé Les douzes tribus d’Hattie, il y a un truc. C’est un peu comme si le réveil avait sonné plus tôt.

Au début, on est là, sur le sol froid de cette salle de bains, dans une maison des faubourgs de Philadelphie. Face à nous, une jeune femme de dix-sept ans en pleurs, et sur ses bras ses deux jumeaux de quelques mois qui ne respirent quasiment plus. Soudain, le chauffage s’arrête.

C’est l’épisode qui fait de Hattie Hattie la mère terrible des douze, moins deux. Un roc obstiné, envers et contre tout. Ceux qui lui restent, elle n’a pas le temps de les cajoler, il faut organiser la survie. Chaque chapitre ensuite consacré à ses enfants est le reflet de cette lutte.

Dans les tribus d’Hattie, j’ai mes favoris.

Il y a Alice, magnifique, fitzgeraldienne. Alice est une jeune femme gâtée et délaissée – mais les deux vont souvent de pair – qui voudrait bien se persuader que son seul problème dans la vie est l’ennui relatif que l’aisance matérielle lui procure. Et les jalousies et les convoitises de ses pauvres parents. Certes il y a aussi ce différend avec son mari sur les enfants, les pilules qu’il lui donne pour aider et celle qu’elle prend en cachette pour empêcher… Mais en matière de mari, elle n’est pas la plus à plaindre des filles d’Hattie.

Il y a Franklin, paumé sur sa plage de l’autre bout du monde, « si loin que ça pourrait être la lune ». Franklin est, à l’image de tous les hommes de ce récit, inconditionnellement, un raté. Il a conquis la fille de ses rêves, et puis, une fois mariés pour le meilleur et pour le pire, il se met à boire, à jouer et la trompe. Bingo. Seul et sans ressources, il s’engage dans l’armée, et c’est au Vietnam qu’il apprend l’existence de sa fille.

Dans ces douze chapitres scandés comme des prières, Ayana Mathis fait vibrer le blues du peuple noir. Dans cette Amérique-là, il n’y a pas de dream. Il n’y a pas de logique, pas d’explication, pas de véritables plans non plus. Peut-être seulement la cruauté et la bêtise, et les chemins qu’on emprunte au hasard pour les éviter. Rien que pour ça, les femmes font leur entrée au catalogue de la très masculine maison Gallmeister de belle manière.

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Les douzes tribus d’Hattie, Ayana Mathis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, Gallmeister, 2014

En passant

Les douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis

7 Fév

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La maison d’Hattie n’était située qu’à une demi-heure de là, mais Alice n’y allait plus désormais. Quand elle voyait ses parents ou ses frères et sœurs, c’était parce qu’ils s’étaient déplacés, parce qu’ils étaient venus dîner à la table d’Alice, où ils étaient servis par sa domestique. Ils seraient tous là pour sa soirée. Ils regarderaient tous ses beaux objets, ils s’assiéraient sur ses banquettes et ses canapés et ils bavarderaient avec elle comme si elle n’avait jamais fait partie de leur famille. Bell sortirait de la salle de bain et dirait en plaisantant qu’elle pourrait payer un mois de loyer rien qu’en revendant les essuie-mains. Évidemment, le problème, c’était leur jalousie. (p182-183)

J’ai peur que la brume sur l’eau ne gagne le rivage pour s’installer au-dessus du sable et ne m’empêche de voir les serpents s’approcher de moi. J’ai mal au cou à force de scruter le sable et d’essayer de les repérer. J’appuie sur la détente de mon fusil tout doucement, lentement, jusqu’à ce que je sente la résistance augmenter sous le bout de mon doigt, jusqu’à ce que je ne sois plus qu’à une fraction de seconde du claquement libérateur. J’allume une autre cigarette. J’ai écrit une lettre à ma femme, je suppose que je devrais dire mon ex-femme… (p212)

Je n’ai pas envie de mourir comme ça, ivrogne croupissant, en train de patrouiller sur une plage si loin de chez moi que ça pourrait tout aussi bien être la lune. J’ai une fille à Philadelphie qui ne sait pas encore qu’elle a besoin de moi. Lucille est faite de toutes ces choses qui me ressemblent – peut-être qu’elle a ma bouche ou mon menton, ou peut-être qu’elle sera bonne en calcul, comme moi – et elle ne sait même pas que je suis quelque part dans ce monde, avec elle. (p218)

Après avoir extirpé Hattie de sa Géorgie natale, le destin avait voulu qu’elle donne naissance à onze enfants et qu’elle les enracine dans le Nord, mais elle n’était elle-même qu’une enfant, totalement inapte à la tâche qui lui avait été assignée. Personne ne pouvait lui dire pourquoi les choses s’étaient passées de la façon dont elles s’étaient passées, ni August, ni le pasteur, ni Dieu lui-même. Hattie croyait en la puissance de Dieu, mais elle ne croyait pas en ses interventions. Au mieux, il était indifférent. (p303)

Les douzes tribus d’Hattie, Ayana Mathis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, Gallmeister, 2014

En passant

Partir en Guerre, Arthur Larrue

1 Fév

On vous en parle beaucoup en ce moment… et ça vaut le coup !
Ici on vous sert chaque semaine quelques citations de livres en vogue pour vous mettre en appétit.

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« C’était noir et trouble. La ville semblait se changer en buée, les bâtiments se noyer dans des miasmes. Ça énervait en moi un tropisme morbide. J’avais envie de me fondre et de me diluer dedans, comme un alcoolique se fond et se dilue dans ses boissons pour voir ce qui restera de lui après la liquéfaction de son organisme. Voir ce qui chez soi reste solide après s’être noyé dans la nuit. C’était ça. »

« Chaque ville a son problème, Paris rend méchant, New York tourne à vide, Pétersbourg vous change en mort. On n’y vit pas, on y flotte. »

« Il ne les lâchait pas des yeux, et, lorsqu’il piquait une pointe, tournait la tête en tordant au maximum son cou pour les garder en mire. Il les aimait, c’est-à-dire se reliait à eux par un fil de conscience qu’il serrait dans ses poings chauds. »

Partir en Guerre, Arthur Larrue, 125p., Éditions Allia, 2013

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