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Carte postale littéraire 2016 #2 en Basilicate avec Carlo Levi

26 Août
Cet été, les Inopinées vous emmènent dans le sud de l’Italie et vous proposent, en primo et secondo piatto – parce qu’il faut un temps pour le digérer – Le Christ s’est arrêté à Éboli, de Carlo Levi.

Matera

« Nous ne sommes pas des chrétiens disent-ils ; le Christ s’est arrêté à Éboli. » … aucun des hommes hardis de l’Occident n’a porté ici le sens du temps qui se déroule, ni la théocratie étatique, ni cette éternelle activité qui se nourrit d’elle-même… Les saisons coulent sur les labeurs paysans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul message, ni humain ni divin, n’a touché cette pauvreté tenace… Les grands voyageurs n’ont pas dépassé les frontières de leur propre monde ; ils ont parcouru les sentiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la moralité et de la rédemption. Le Christ est descendu dans l’enfer souterrain du moralisme judaïque pour en briser les portes temporelles et les sceller dans l’éternel. Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemption, où le mal n’est pas un fait moral, mais une douleur terrestre, qui existe pour toujours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais descendu. Le Christ s’est arrêté à Éboli. (pp9-10, extraits)

J’ai emporté ce livre dans mes valises sans grande conviction, parce qu’il était conseillé dans le guide et qu’il parlait de la Basilicate et de Matera, où nous allions passer. Mais il faut reconnaître que le sujet n’était pas glamour : 1936, les paysans de Gagliano – petit village perdu de Basilicate (ou Lucanie, à l’époque) – racontés par un militant anti-fasciste envoyé là en exil. Un peu plombant, non ? Et puis j’ai lu les premières lignes, ici en exergue, et Carlo et ses paysans ne m’ont plus quittée du voyage.

1936 – c’était il y a quatre-vingts ans. Pourtant aujourd’hui encore, on parle de la Basilicate comme d’une région sauvage, entre côtes escarpées et montagnes hostiles, où s’accrochent quelques villages… abandonnés. À sa publication en 1945, le livre de Carlo Levi provoque un choc sans précédent en Italie. Il parle d’une misère et d’un désespoir que Rome et le riche Nord ne voulaient pas voir. Son expérience de « confinement » dans les terres reculées et isolées du Sud l’a amené à réfléchir sur cette Italie coupée en deux, dont l’une opprime l’autre depuis des siècles à coups d’arguments civilisationnels qui n’ont ni portée ni pertinence pour les milliers de paysans pauvres qui triment et meurent de malaria chaque jour. Pour eux, la grandeur de Rome importe peu. Rome qu’ils ne verront jamais, et d’où viennent seuls les percepteurs qui leur confisquent biens et bêtes. Rome c’est l’État, c’est l’ennemi.

Carlo Levi, médecin, écrivain, peintre, un « intellectuel » donc, parvient à décrire sans une once de condescendance ces paysans « païens » qu’au fond il admire peut-être un peu. On sort de cette lecture très humble, tout en ayant compris quelque chose de plus de ce pays. Que demander d’autre ?

À voir sur place : le village de Gagliano existe toujours, moins misérable heureusement, et on y trouve la maison et la tombe de Carlo Levi. À Matera, ci-dessus en photo, visiter les incroyables sassi, habitats troglodytiques dont les premiers datent de la préhistoire, et qui abritaient encore 15 000 personnes au XXe siècle. Extrêmement insalubres (décrits par la sœur de Carlo Levi dans le livre) les sassi ont enfin été évacués en 1952. Reste aujourd’hui une cité millénaire fascinante.

Primo et secondo : Le Christ s’est arrêté à Éboli, Carlo Levi, traduit de l’italien par Jeanne Modigliani, Folio

Suite et fin du menu des vacances bientôt !

Kelly 

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Le propriétaire principal de tout le temps du monde

1 Oct

IMG_3906C’est avec un deuil que commence l’automne, avec une fête que finit l’été. Le passeur est mort. La fête de la saint Anne est demain. À Furstenfelde, certains se couchent, mais ceux qui nous intéressent, qui intéressent les esprits qui content cette histoire, ce sont ceux qui ne se couchent pas. Monsieur Schramm, Madame Kranz, Anna. La renarde. Le carillonneur et l’apprenti carillonneur. Que font-ils ? Que pourraient-ils faire ? Les esprits sont inquiets maintenant que le passeur est mort. Plus personne pour raconter l’histoire des lacs, le Grand Lac et le Lac Profond, plus personne pour donner l’alarme quand le diable se présente aux portes du village, plus personne pour se rappeler les fêtes de la sainte Anne.

À moins que par une nuit extraordinaire…

L’auteur, Saša Stanišić, 37 ans, père serbe, mère bosniaque, exilé en Allemagne à 14 ans. Un premier roman, Le Soldat et le gramophone, à propos duquel il déclarait en 2008 :  « Je m’accepte mieux, mais j’ai toujours l’impression de marcher au bord d’un gouffre. En écrivant, j’ai découvert que les livres sont une forme assourdissante de silence. » Un silence qu’il repousse et peuple, autant qu’il peut, dans son nouveau roman Avant la fête : voix multiples, narrateurs omniscients (ou presque) et facétieux, extraits de légendes, contes et manuscrits anciens… Et si l’on n’est pas assourdi, l’étourdissement nous gagne : sommes-nous en 2015, en 1965, en 1740, en 1588 ? Dans ce village d’ex-RDA qui a vécu toutes les guerres, toutes les ruptures, tous les traumatismes, Saša Stanišić est à la recherche des lignes de fond. La perpétuation des rites, les cycles éternels. Anna n’est-elle pas la même, au Moyen-âge comme au XXIè siècle ? Nous nous posons la question.

Saša Stanišić s’intéresse à la transmission des récits – ces échos d’un âge à l’autre – qui façonnent le monde présent, aux dépens de ce dernier. Au fur et à mesure que la nuit avance, il semble que certains trublions s’échappent des vieux grimoires pour venir perturber la préparation de la fête, à moins que ce ne soient les éminents membres du comité de création artistique, ou de la Maison du Patrimoine, qui débloquent un peu. À moins que cette ligne de fond qu’on recherche, ce ne soit justement la préparation de la Saint Anne par les habitants perpétuels de Furstenfelde, en 1522,1749,1965… Anna est sa propre légende incarnée.  

Rien de tel pour assurer que d’autres viendront conter l’histoire… et pour éviter le gouffre de l’oubli. On ne sait pas ce que la nuit apportera, un ou deux tableaux seront peints, une ou deux fenêtres seront brisées. Mais s’il y a une chose dont vous pouvez être sûrs, c’est que la fête aura lieu.

Pam

Avant la fête, Saša Stanišić, traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Stock, 2015

Extraits :

« Le village frotte ses vitrines. Le village polit les jantes. Les pêcheurs misent sur le brochet, la boulangerie n’est pas avare de confiture pour fourrer les beignets. Plus d’un foyer va se prémunir d’une double dose d’insuline. Les filles maquillent leurs mères, les mères instillent des gouttes dans les paupières tombantes de pères fatigués, les pères ne retrouvent pas leurs bretelles. Le coiffeur ferait fortune s’il y en avait un. » (p33)

« Quiconque nous porte un intérêt sur le plan historique visite la Maison du Patrimoine. Des expositions s’y tiennent, des classeurs remplis de documents pour d’éventuelles recherches attendent les rechercheurs sur une commode décorée d’un adhésif représentant des grappes de raisin et il y a une photocopieuse qui fait en même temps fax. À l’occasion de la fête, un retraité venu de Californie s’est annoncé, il aimerait grimper sur son arbre généalogique. Il avait expliqué à Madame Schwermuth qu’il avait entendu dire que chez nous, la fin de l’été était la plus belle saison… Madame Schwermuth a demandé au retraité s’il connaissait un endroit où la plus belle saison n’est pas la fin de l’été. » (p145)

« Suzi sourit, le soleil brille. Dans le soleil, Magdalene accueille les vagues qui assouplissent son corps. Suzi en oublie sa mère, en oublie Gölow, Lada, son père, Suzi est le propriétaire principal de tout le temps du monde. » (p331)

Vous avez dit sauvage ?

30 Oct

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On commence par un air de Queneau et un brin de paradoxe : « Tous les deux nous suivions le même chemin, mais en sens inverse… Le choc fut si brutal que nous tombâmes à la renverse. Notre douleur commune et la main franche que je lui tendis pour l’aider à se relever marquèrent le point de départ de notre amitié ». Où l’on nous promet une enquête palpitante sur fond d’amicale rivalité.

Et, sans plus de manières, le conte prend le relais : « On dit qu’au temps de l’Amérique précolombienne, des Vikings venus d’ailleurs arrivèrent en ces lieux. Au terme d’une errance interminable, ils découvrirent les terres du Guairà, au cœur même du Paraguay. » … Et au cœur de ces terres, des Indiens Guaranis dont ils violèrent les filles et pillèrent les villages. Dans leur méticuleuse vengeance, les Guaranis n’en épargnèrent pas un, mais malgré leurs efforts, un Indien blanc naquit.

C’est donc les traces de cet Indien enfant sauvage et maudit par sa tribu que nous allons suivre ? Oui et non. C’est le Paraguay que nous allons suivre. À travers ce personnage insolite d’Indien albinos, exclus parmi les exclus, dernier rebut des derniers rejetés, Esteban Bedoya retrace plus d’un demi-siècle de l’histoire de ce pays, où il est né lui-même en 1958 avant d’être contraint à l’exil sous Stroessner.

Capturé par des soldats, l’Indien blanc – « l’être maléfique » – devient domestique dans une famille de la haute société d’Asunción… De coups d’État en dictatures, il observe les valses et courbettes de ses étranges maîtres : un artiste-peintre frustré, une grande bourgeoise qui s’imagine romancière, un politicien véreux aux pratiques sexuelles bien plus inoffensives que ses magouilles et trafics en tous genres. Des sauvages aux bas instincts, rien de plus.

L’Indien blanc ne parle presque pas. En cas d’extrême nécessité, il tue. Des hommes « civilisés », c’est-ce qu’il a appris de plus utile – à l’exception de quelques recettes de cuisine, reconnaissons-le. Quand les consciences droits-de-l’hommistes soudain se réveillent, bien tard, elles s’empressent d’en faire un symbole et s’échauffent la voix sur son cas. Elles l’achèveront.

Et la question qui obsède Esteban Bedoya tout au long de ce conte cruel demeure : qui est le plus sauvage ?

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Le collectionneur d’oreilles, Esteban Bedoya, traduit de l’espagnol (Paraguay) par Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, 2014

Deuxième article publié dans le cadre de la Voie des Indés, plus d’infos ici.

Quand s’acharne l’oubli

19 Nov

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On est en plein badinage dans les jardins du château de Compiègne, et au détour d’une phrase, comme ça, l’impératrice demande : « Et savez-vous, chère amie, ce qu’il advint du sauvage blanc ? » Or vous ne le savez pas, comme tous autour, vous avez oublié l’histoire.

C’est un peu ainsi qu’il faut comprendre ce titre, comme un rappel, une note griffonnée en marge sur un carnet, « à ne pas oublier » mais qu’on oublie quand même.

Car c’est l’histoire de deux infortunés terriblement seuls parmi les hommes.

Un matelot que son navire abandonne sur un rivage hostile au nord de l’Australie, par erreur, par mégarde, ce qui est sans doute pire que l’oubli félon et volontaire. Il y passera dix-huit ans, et deviendra au contact des autochtones le « sauvage blanc ». Mais un jour les Blancs reviennent, il les suit sans comprendre et un nouveau désert se referme autour de lui.

Un noble rentier et doux rêveur, qui se voyait grand explorateur découvreur de terres inconnues… mais resté coincé après deux expéditions peu satisfaisantes entre frustration et mélancolie. Quand des marins anglais lui ramènent cet être hybride étrange, il pense mériter enfin son entrée dans la cour des grands, et par-dessus tout, les honneurs de la Société de Géographie.

Un étrange ballet commence entre le Blanc et le sauvage blanc. Dans le récit du matelot, immédiatement après l’abandon, le désespoir et la détresse font peu à peu place au néant, sa vie avec les indigènes demande le sacrifice de la mémoire et de la parole. L’explorateur romantique de son côté s’échine, dix-huit ans après, à lui arracher un témoignage, des explications, quelques fleurs à déposer à l’autel des Sciences…

Les deux narrateurs alternés se regardent en miroir, s’influencent et finalement se dissolvent, disparaissent littéralement, chacun perdu pour l’autre. Le matelot abandonné renonce à ses mots et sa langue, et celui qui le recueille dix-huit ans plus tard, à ses convictions et ses ambitions. Ensemble ils ont appris la légèreté et l’égoïsme de ceux qui se prétendent leurs semblables, mais même à deux le désert demeure aride.

Reste l’anecdote, qui dit qu’on a un jour ramené d’Australie un sauvage blanc aux yeux trop francs qui firent frémir Sa Majesté elle-même. Vous souriez donc à l’impératrice, ménageant ses souvenirs, et poursuivez votre chemin.

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde, Gallimard, 2012.

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