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Résiste encore et toujours à l’envahisseur

28 Mai


Sans titre

Une dictature d’Amérique latine décadente à peine imaginaire et un village de résistants irréductibles déterminés à ne plus s’en laisser conter… Voilà le récit fabuleux des aventures très drôles, très attendrissantes et parfois très cruelles des habitants de Cochadebago de Los Gatos, et de leur lutte face aux ennemis intérieurs – les plus vicieux – qui menacent le pays : les guerilleros, les barons de la coca, et une bande de fanatiques prêts à lancer une Nouvelle Inquisition.

Tous ceux qui ont décidé d’en finir avec la barbarie sont les bienvenus, car il y a une chose que les habitants de Cochadebago ont fuie, et bannie à jamais de leurs coutumes : la violence. Et dans un pays gagné de manière perpétuelle et incompréhensible par la haine et l’envie de se mettre sur la gueule, c’est un exploit :

« La seule façon de comprendre … est de reconnaître l’existence, dans l’inconscient national, d’un désir atavique et profond d’atteindre l’excitation du combat qui ne répondait pas quant à lui à un quelconque intérêt ni au besoin de défendre telle ou telle cause, mais qui prenait le moindre prétexte infantile pour éclater. Cette nation était de celles dont la mentalité générale n’aurait pas vu la moindre contradiction dans le fait d’envahir un pays pour y imposer le pacifisme. Venait s’ajouter à cela une tendance à s’accaparer des biens et des terres, d’une naïveté telle que personne ne semblait en reconnaître le cynisme. » (P237, La calamiteuse…)

Alors qu’à Cochadebago de Los Gatos, on a fait le tri entre les traditions à perpétuer et celles qu’il valait mieux abandonner, pour la tranquillité de tous. La religion catholique d’accord, s’ils insistent, mais seuls les prêtres défroqués qui assument un niveau normal de libido sont acceptés, ou ceux qui lévitent pendant le prêche. L’égalité entre les sexes jamais, on ne touche pas au sacrosaint machismo, mais quand une femme donne son avis on l’écoute, même si on fait semblant de s’occuper à autre chose. Les hommes ayant des principes et les femmes du caractère, chacun ainsi s’accommode. La pauvreté étant inévitable, la bienveillance envers les orphelins chapardeurs et les prostituées est de rigueur, ces dernières suscitent même l’admiration et la reconnaissance de la communauté, hommes et femmes confondus. Tant qu’il honore ces principes, le visiteur occasionnel ou les nouveaux arrivés n’ont rien à craindre.

Et il y a des jours où j’aimerais bien qu’un Cochadebago existe pas loin de chez moi… Pas vous ?

Jen

La guerre des fesses de Don Emmanuel, Louis de Bernières, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1992

Señor Vivo et le baron de la coca, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1993

La calamiteuse progéniture du cardinal Gunzman, traduit de l’anglais par Elie Robert-Nicoud, Stock, 1995

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Comprendre les Russes (ou au moins essayer)

21 Mar

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Sergueï Lebedev a perdu quelque chose.

Son passé.

C’est qu’il y a plus d’une zone d’ombre à explorer, quand on est un enfant de la glasnost et de la perestroïka. Nombreux sont ceux qui ont simplement tourné la page. Mais on tient peut-être enfin là le premier écrivain post-URSS, conscient de ce manque et désireux d’y voir enfin clair.

Il faut dire qu’une quête singulière le pousse à cette exploration. Un personnage de son enfance, une connaissance de la famille, un vieil aveugle à la présence persistante : la vie a fait que le sang de cet homme énigmatique coule dans les veines de Sergueï. Et ce sang le dérange, sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Parce que Sergueï est devenu – comme par hasard – géologue, et que les zones d’ombre géographiques, les terres inconnues et le flou global sont ses horizons naturels, il part. Il part à la recherche de « la vie d’avant » de cet homme dont le souvenir ne le laisse pas en paix.

Ses recherches l’emmènent au fin fond de la Sibérie, sur les vestiges des anciens camps de travail. Là où la nature implacable refuse par définition l’homme, l’engloutit et le dissout. Ce qu’il apprend sur le vieil aveugle, il en avait l’intuition depuis longtemps, et le lecteur avec lui.

Mais derrière cette « limite de l’oubli », il touche enfin la réalité que tout un chacun s’évertuait à ignorer. Celle du totalitarisme, de la barbarie, et leur véritable mécanisme pervers : l’organisation de l’effacement et la négation du tragique.

Les hommes, même sacrifiés arbitrairement, attendent l’adoubement d’une mort enfin sûre, un sol enfin retrouvé, quelque chose de palpable et de fatidique. Les envoyer dans ce « nulle part » où jamais personne ne marchera dans leurs pas, c’est les condamner au néant. La limite de l’oubli, cela ne peut même pas être l’enfer, qui suppose qu’on y pense, même un instant.

 « Privés de nom, privés de liberté, à jamais coupés de leurs proches les hommes font toujours partie de l’humanité. Mais ils disparaissent pour leurs familles comme pour la génération de leurs descendants pas encore nés. … La transformation de la vie en souvenir advient, immédiatement et continûment, à la lisière entre deux époques. Si un homme a été rayé du présent, celui-ci, lorsqu’il se mue en passé, ne garde aucun souvenir de lui. » (p140)

Si l’on refuse à ces hommes leur destin, c’est la mémoire collective qui conserve à jamais ces trous noirs et s’en rend malade : sa transmission n’est plus qu’un simulacre absurde et l’on ne peut plus nommer ni comprendre, ce qui revient au même, ce qui leur est arrivé.

« En un sens, faute de s’être mués en tragédie à laquelle ils étaient voués, les événements ne sont jamais pleinement advenus. Ils ont eu lieu, mais n’ont pas épuisé l’action des causes qui les ont engendrés. La fatalité ne s’y résorbe pas, elle se multiplie et se répète. … Les générations suivantes garderont ce dédoublement de la mémoire, obligées qu’elles seront de faire appel à leur jugement éthique pour redonner rétrospectivement un sens tragique à une époque qui en avait manqué et qui, du coup, était bien obligée de donner d’autres noms à ce qui s’y était passé. » (p144)

Derrière la limite de l’oubli, l’inachevé pourrit et gangrène. Si l’on ne craignait plus d’accorder à certaines choses du passé leur caractère inévitable et définitif, les mots seraient dits et l’action finie. Et l’on pourrait regarder vers l’avenir sereinement. Pour toute une génération de jeunes Russes résignés et enlisés dans la fatalité, le message a son importance. Sergueï Lebedev leur montre la voie pour retrouver du sens, et nous livre à cœur ouvert un morceau pur d’âme slave – mais européenne – dans ce premier roman intense et brillant. Espérons qu’il sera lu et entendu… par les Russes comme par les Occidentaux.

Pam

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

En passant

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev

1 Mar

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… les jours d’été, l’été de la vie !
La mémoire automnale absorbe le destin de la nature, le vide des forêts nues venu remplacer l’exubérance des feuilles, et poursuit l’œuvre de désincarnation comme minée par la maladie. L’obscurité des jours d’hiver multiplie les lacunes de la mémoire cantonnée désormais au cercle de lumière autour de la lampe de bureau. … La mémoire printanière est timide, peu sûre d’elle, elle ressemble aux rêves d’un convalescent que l’énergie de son corps n’a pas encore nourris, aussi fragiles que la première glace.
Seule la mémoire estivale te dit : retiens ! Ce qui est arrivé ne reviendra plus, mais dans le souvenir, tout trouvera sa place. (p21)

Quant aux propriétaires des datchas, ils jugeaient non pas en citadins mêmes, mais en vacanciers. Le fait de posséder une datcha équivalait à l’époque à une sorte d’amnistie, d’absolution non des péchés réels ou imaginaires, mais du passé en tant que tel. Leur vécu devenait un mets que l’on pouvait servir avec le thé et la causerie du soir, et qui ne risquait pas de vous rester sur l’estomac. (p26)

Là, à une époque proche de la nôtre, le peuple créait encore ses épopées, intégrant à leur trame les grands événements tels que guerres et révolutions, réinterprétés à la lumière des mythes. Nicolas II, Lénine, Staline étaient transformés en héros du monde du Milieu, les bolcheviks naissaient de la terre. Les échos des batailles parvenaient ici comme des vagues déferlant sur un rivage lointain, élaborés au sein de mythologies malléables sans dommage pour leur intégrité. Le projet d’électrification générale de la Russie se transformait en combat pour le soleil, la collectivisation en affrontement des esprits de la terre avec ceux de la guerre qui avaient réclamé tous les fruits du sol pour l’œuvre de mort. (p177)

La limite de l’oubli, Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, 2014

Quand s’acharne l’oubli

19 Nov

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On est en plein badinage dans les jardins du château de Compiègne, et au détour d’une phrase, comme ça, l’impératrice demande : « Et savez-vous, chère amie, ce qu’il advint du sauvage blanc ? » Or vous ne le savez pas, comme tous autour, vous avez oublié l’histoire.

C’est un peu ainsi qu’il faut comprendre ce titre, comme un rappel, une note griffonnée en marge sur un carnet, « à ne pas oublier » mais qu’on oublie quand même.

Car c’est l’histoire de deux infortunés terriblement seuls parmi les hommes.

Un matelot que son navire abandonne sur un rivage hostile au nord de l’Australie, par erreur, par mégarde, ce qui est sans doute pire que l’oubli félon et volontaire. Il y passera dix-huit ans, et deviendra au contact des autochtones le « sauvage blanc ». Mais un jour les Blancs reviennent, il les suit sans comprendre et un nouveau désert se referme autour de lui.

Un noble rentier et doux rêveur, qui se voyait grand explorateur découvreur de terres inconnues… mais resté coincé après deux expéditions peu satisfaisantes entre frustration et mélancolie. Quand des marins anglais lui ramènent cet être hybride étrange, il pense mériter enfin son entrée dans la cour des grands, et par-dessus tout, les honneurs de la Société de Géographie.

Un étrange ballet commence entre le Blanc et le sauvage blanc. Dans le récit du matelot, immédiatement après l’abandon, le désespoir et la détresse font peu à peu place au néant, sa vie avec les indigènes demande le sacrifice de la mémoire et de la parole. L’explorateur romantique de son côté s’échine, dix-huit ans après, à lui arracher un témoignage, des explications, quelques fleurs à déposer à l’autel des Sciences…

Les deux narrateurs alternés se regardent en miroir, s’influencent et finalement se dissolvent, disparaissent littéralement, chacun perdu pour l’autre. Le matelot abandonné renonce à ses mots et sa langue, et celui qui le recueille dix-huit ans plus tard, à ses convictions et ses ambitions. Ensemble ils ont appris la légèreté et l’égoïsme de ceux qui se prétendent leurs semblables, mais même à deux le désert demeure aride.

Reste l’anecdote, qui dit qu’on a un jour ramené d’Australie un sauvage blanc aux yeux trop francs qui firent frémir Sa Majesté elle-même. Vous souriez donc à l’impératrice, ménageant ses souvenirs, et poursuivez votre chemin.

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde, Gallimard, 2012.

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