Tag Archives: humour noir
Citation

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

20 Mar

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« Au fond du salon de thé encalminé dans une pénombre brune d’ambiances surannées où de vielles rombières, tannées comme des peaux de bête ayant connu les alternances éprouvantes des hivers rudes et des étés caniculaires, font goûter à leur kiki le thé au lait qu’elles ont commandé et que ledit kiki lape avec une indifférence narquoise qui fait peine à voir, estompant dans un nuage blanc les contours de sa gueule stupide d’être sans esprit, Kate Moss feuillette un magazine de mode : l’exhibition sereine de la fausse conscience. »

« J’avais atteint à cette époque un certain raffinement dans l’art de glander. Je ne me contentais pas de ne rien faire, ce que je ne faisais pas, je le faisais avec style. Je sculptais les journées informes que je passais, je mettais en vers les poèmes que je n’écrivais pas. »

« C’est ainsi qu’il avait conçu le métier de “causeur public”. […] Ce n’était pas un coach, encore moins un psychologue. Il ne donnait aucun conseil, n’exerçait aucune autorité. Il se bornait à parler sérieusement de choses et d’autres. Ce qui était déjà beaucoup. Il prenait les mots au sérieux, et savait qu’ils ne se réduisaient pas à des déplacements de volume d’air […] Il concevait la conversation comme une occupation sociale plutôt agréable et cherchait simplement à la perpétuer. […] Son cabinet ne désemplit plus depuis. F. n’a plus une minute à lui, et enchaîne les séances du matin jusqu’au soir et ce six jours par semaine […] En dehors des heures de travail, on peut le trouver au café de la Gare. Il est toujours seul, dans son box près de la porte des toilettes, occupé à scruter sa tasse de thé. Les habitués le trouvent ennuyeux et l’évitent. “C’est un brave type qui n’a pas grand-chose à dire”, m’a confié le patron qui le connaît depuis dix ans et ne sait toujours pas ce qu’il fait. »

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout, Allia, 2014

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Les gentlemen anglais n’ont pas l’esprit mal tourné !

21 Jan

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…toujours est-il qu’il m’a cloué le bec et qu’il est devenu assez teigneux, bizarrement, et qu’il a commencé à me dire : « Il faut que tu saches, Kitty, que je me contrefiche de ton discours de snobinarde anglaise sur les étrangers, l’amour, la poésie et les ukulélés. En ce qui me concerne, l’archétype du gentleman anglais, la taille bien faite et l’esprit mal tourné, continue à être mon modèle » (p61) 

On commence l’année par un bonbon acidulé anglais, un court roman de Julia Strachey, Drôle de temps pour un mariage. Je dis bonbon à dessein, on s’en saisit et le savoure avec la même insouciance et la même rapidité, pourtant on y pense longtemps après que les derniers mots ont fondu dans la bouche.

Dans les années 1930, la maison bourgeoise des Thatcham dans les environs de Malton, Yorkshire, est en émoi. La jeune Dolly Thatcham, en ce 5 mars, se marie. Mais, comme qui dirait, ça manque d’ambiance.

Pas de dentelles virevoltantes, de bonnes surexcitées, ou d’enfants tout mignons aux joues roses. La maison est remplie d’objets qui tombent ou ne sont pas à leur place, les personnages qui évoluent au milieu de ce décor insolite sont plongés dans une sorte de torpeur… on sent très vite à quel point c’est un drôle de temps pour un mariage.

On ne saura jamais vraiment le détail, c’est toute la puissance de suggestion de Julia Strachey : il y a un triangle amoureux qui rend la future mariée fébrile, entre Owen qu’elle doit épouser et Joseph, un ami très cher qui semble plus que nerveux. Et puis Kitty, la sœur plus jeune et tellement idéaliste, la mère-maîtresse de cérémonie aveuglée et satisfaite, et les amies qui ne peuvent plus rien empêcher et les vieilles tantes auxquelles on cède la place pour le thé.

On parle des choses essentielles : «  Quoi ? Jamais été à Chidworth ? lançait-elle, sidérée, à un inconnu à la moustache blanche à côté d’elle… Ah, mais vous devez absolument aller à Chidworth ! Enfin quoi, de là-haut, par beau temps, on peut voir trois comtés à la fois ! Et puis le petit village est tellement mignon ! … Il y a huit kilomètres de là à Waddingchitwold, vous savez. » (p44) Pendant que dans la pièce d’à côté, l’aveu qui pourrait tout remettre en question n’est pas prononcé.

Publié à l’origine par Virginia Woolf « Un très joli texte, intelligent, acide, franchement assez remarquable », Drôle de temps pour un mariage fut longtemps oublié avant d’être repris récemment par les éditions Persephone en Angleterre. Cette maison s’est spécialisée dans les écrits de femmes du XXè siècle, elle affiche une centaine d’ouvrages à son catalogue. Et ils sont sans doute encore nombreux à ne pas être traduits, donc sincèrement, éditeurs, c’est quand vous voulez.

Pam

http://www.persephonebooks.co.uk/books/

http://thecaptivereader.wordpress.com/2010/05/05/cheerful-weather-for-the-wedding-julia-strachey/

Persephone_Books_Julia_Strachey-445x600Julia Strachey par Ray Strachey, vers 1925-35 © NPG

Drôle de temps pour un mariage, Julia Strachey, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Le Livre de Poche, 2013

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