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Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Graham Greene

31 Août
BLOG2-001Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 2

Notre agent à La Havane, Graham Greene

Daïquiris à gogo, shows érotiques et parties de dames (de dames, oui ! ) arrosées : bienvenue dans La Havane des années 50, quand les vieilles voitures américaines n’étaient pas si vieilles… Inspiré par sa propre expérience et ses voyages à La Havane, Graham Greene imagine le personnage de Jim Wormold, Anglais expatrié à Cuba, responsable d’un magasin d’aspirateurs et père célibataire d’une fille de dix-sept ans aussi catholique que dépensière. Il est un jour abordé par un agent des services de renseignements britanniques qui lui propose, sans trop lui laisser le choix, de devenir son agent de liaison à La Havane. Contraint d’accepter car il y voit au moins un moyen d’éponger ses dettes, Wormold commence à envoyer ses premiers rapports… Comédie loufoque dans un Cuba paradis des flambeurs, buveurs et pornographes, envahi par les Occidentaux qui viennent s’y refaire de drôles de guerres, Notre agent à La Havane n’est pas le plus réaliste des livres de route, mais c’est sûrement celui qui vous fera le plus rire !

Extrait : le recrutement de Jim :

« Je n’accepte aucune mission. Pourquoi m’avez-vous choisi ?9034-gf

– Anglais patriote. Établi ici depuis des années. Membre respecté de l’Association des commerçants européens. Il nous faut notre agent à La Havane, n’est-ce pas ? Les sous-marins ont besoin de fuel. Les dictateurs se rapprochent les uns des autres. Les gros entraînent les petits.

– Les sous-marins atomiques n’ont pas besoin de fuel.

– Exact, mon vieux, absolument exact. Mais les guerres éclatent toujours avec un peu de retard. Il faut que les armes traditionnelles soient prêtes aussi. Et puis il y a les informations économiques : sucre, café, tabac…

– Tout cela se trouve dans les annuaires du gouvernement.

– Nous n’avons aucune confiance en eux mon cher. Et, bien entendu, les renseignements politiques. Avec vos aspirateurs, vous avez vos entrées partout.

– Est-ce que vous voudriez que j’analyse les poussières ?

– Vous prenez peut-être cela pour une plaisanterie, mais au moment de l’affaire Dreyfus, le témoignage le plus important pour le contre-espionnage français a été celui d’une femme de ménage qui vidait les corbeilles à papier à l’ambassade d’Allemagne. » (p51)

Et un extrait du film de 1959, où Jim exerce lui-même ses pauvres talents de recruteur d’agent…

À voir à la Havane : le bar Sloppy Joes, l’hôtel Sevilla et l’hôtel Inglaterra, le bar Floridita… Mais surtout, boire des daïquiris !

Pam

Notre agent à La Havane, Graham Greene, traduit de l’anglais par Marcelle Sibon, 10/18, 2001 (traduction de 1965)

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Lecteur cherche aventure désespérément

17 Mar

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« Je cherche l’aventure, mais rien ne se passe. » nous disait la semaine dernière C., au self de la cantine, coincé entre le buffet crudités et les grillades, en réponse à notre anodine question « ça va ? ». L’endroit était certes mal choisi ; c’est ce qui fait toute la beauté de la réplique. Pour lui, et parce qu’on sent que la demande ne faiblit pas, on s’est dit qu’on allait vous proposer l’aventure, pour pas cher.

Ouvrez L’Affaire Jane Eyre ou Sauvez Hamlet ! de Jasper Fforde, et laissez-vous porter.

Nous sommes à Swindon, commune imaginaire d’une Angleterre imaginaire, où le cours du temps est surveillé par des Chronogardes (ce qui n’empêche pas les accidents de distorsion temporelle, Interstellar n’a rien inventé), les dodos ont été réintroduits en tant qu’animaux domestiques grâce à la manipulation de l’ADN, et, surtout, la littérature et les arts sont les enjeux du débat politique et objets de toutes les convoitises. Les bibliothèques sont mieux gardées qu’un coffre-fort dans une banque suisse : vous l’aurez compris, c’est de la science-fiction…

Thursday Next, héroïne de la série, fait partie du service des OpSpecs – 27, les détectives littéraires. Ceux-ci ont pour mission de « protéger la population contre la fraude littéraire, les interprétations hystériques des pièces soumises au droit d’auteur et la contrebande d’imitations shakespeariennes. » (Petit enfer dans la bibliothèque, p22). Un programme chargé. Vous n’imaginez pas le nombre de faux Shakespeare qui ont le culot de surgir à tous les coins de rues, brandissant un sonnet de mauvaise facture. La contrebande est un fléau notoire, dans un pays où les Roméo ou Othello automates distributeurs de répliques sont très appréciés, et la pièce Richard III interprétée tous les soirs grâce à des amateurs passionnés, acclamés comme des rock stars par une foule en délire. Mais Thursday doit avant tout veiller à la sauvegarde des manuscrits originaux, car ceux-ci sont la porte d’entrée… vers le Monde des Livres.

Le Monde des Livres. On en rêvait, Jasper Fforde l’a fait. Le Monde des Livres, où vivent tous les personnages de fiction qu’on aime d’amour depuis le premier jour : on y croise Raskolnikov, Hamlet et Ophélie, ou encore Jane Eyre et son cher Rochester. Territoire hautement stratégique, ce monde est secoué par des conflits, qui opposent le Roman féministe et le Roman Grivois par exemple, et très prisé par Goliath, multinationale hyper-puissante, qui n’a d’yeux que pour les potentiels espaces publicitaires sans limites qu’il laisse entrevoir. Placer des produits discrètement dans Crime et châtiment ou Du côté de chez Swan (la madeleine de Proust Bonne Maman !) : what else ?

Pour vous laisser le choix de l’aventure, on vous résume quelques épisodes en trois mots :

L’Affaire Jane Eyre : Jane Eyre a disparu, toute l’Angleterre tremble d’effroi tandis que l’éradication définitive menace l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature.

Délivrez-moi : Thursday est contrainte de se cacher dans le Monde des Livres et en intègre la police interne, sous le commandement de Miss Havisham, personnage excentrique des Grandes Espérances de Dickens.

Sauvez Hamlet ! : Thursday ramène le célèbre héros shakespearien dans le Monde Extérieur. Toujours en proie à des doutes existentiels et insupportablement susceptible, Hamlet ne tarde pas à agacer tout le monde. Pendant ce temps, dans la pièce éponyme, Ophélie fomente une rébellion…

Ouf. On se rassoit et on souffle, heureux qu’un auteur contemporain se soit saisi de cette chance, cette liberté, cette fantaisie que la littérature offre. Et dont elle a besoin. L’univers ahurissant de Fforde, c’est ça, le début de l’aventure.

Jen

Toute la série des Thursday Next est publiée chez 10/18, le dernier tome Petit enfer dans la bibliothèque (traduit par Jean-François Merle) est sorti en novembre 2014 chez Fleuve Éditions.

En savoir plus sur l’étonnant Jasper Fforde par ici.

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Résiste encore et toujours à l’envahisseur

28 Mai


Sans titre

Une dictature d’Amérique latine décadente à peine imaginaire et un village de résistants irréductibles déterminés à ne plus s’en laisser conter… Voilà le récit fabuleux des aventures très drôles, très attendrissantes et parfois très cruelles des habitants de Cochadebago de Los Gatos, et de leur lutte face aux ennemis intérieurs – les plus vicieux – qui menacent le pays : les guerilleros, les barons de la coca, et une bande de fanatiques prêts à lancer une Nouvelle Inquisition.

Tous ceux qui ont décidé d’en finir avec la barbarie sont les bienvenus, car il y a une chose que les habitants de Cochadebago ont fuie, et bannie à jamais de leurs coutumes : la violence. Et dans un pays gagné de manière perpétuelle et incompréhensible par la haine et l’envie de se mettre sur la gueule, c’est un exploit :

« La seule façon de comprendre … est de reconnaître l’existence, dans l’inconscient national, d’un désir atavique et profond d’atteindre l’excitation du combat qui ne répondait pas quant à lui à un quelconque intérêt ni au besoin de défendre telle ou telle cause, mais qui prenait le moindre prétexte infantile pour éclater. Cette nation était de celles dont la mentalité générale n’aurait pas vu la moindre contradiction dans le fait d’envahir un pays pour y imposer le pacifisme. Venait s’ajouter à cela une tendance à s’accaparer des biens et des terres, d’une naïveté telle que personne ne semblait en reconnaître le cynisme. » (P237, La calamiteuse…)

Alors qu’à Cochadebago de Los Gatos, on a fait le tri entre les traditions à perpétuer et celles qu’il valait mieux abandonner, pour la tranquillité de tous. La religion catholique d’accord, s’ils insistent, mais seuls les prêtres défroqués qui assument un niveau normal de libido sont acceptés, ou ceux qui lévitent pendant le prêche. L’égalité entre les sexes jamais, on ne touche pas au sacrosaint machismo, mais quand une femme donne son avis on l’écoute, même si on fait semblant de s’occuper à autre chose. Les hommes ayant des principes et les femmes du caractère, chacun ainsi s’accommode. La pauvreté étant inévitable, la bienveillance envers les orphelins chapardeurs et les prostituées est de rigueur, ces dernières suscitent même l’admiration et la reconnaissance de la communauté, hommes et femmes confondus. Tant qu’il honore ces principes, le visiteur occasionnel ou les nouveaux arrivés n’ont rien à craindre.

Et il y a des jours où j’aimerais bien qu’un Cochadebago existe pas loin de chez moi… Pas vous ?

Jen

La guerre des fesses de Don Emmanuel, Louis de Bernières, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1992

Señor Vivo et le baron de la coca, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1993

La calamiteuse progéniture du cardinal Gunzman, traduit de l’anglais par Elie Robert-Nicoud, Stock, 1995

Les gentlemen anglais n’ont pas l’esprit mal tourné !

21 Jan

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…toujours est-il qu’il m’a cloué le bec et qu’il est devenu assez teigneux, bizarrement, et qu’il a commencé à me dire : « Il faut que tu saches, Kitty, que je me contrefiche de ton discours de snobinarde anglaise sur les étrangers, l’amour, la poésie et les ukulélés. En ce qui me concerne, l’archétype du gentleman anglais, la taille bien faite et l’esprit mal tourné, continue à être mon modèle » (p61) 

On commence l’année par un bonbon acidulé anglais, un court roman de Julia Strachey, Drôle de temps pour un mariage. Je dis bonbon à dessein, on s’en saisit et le savoure avec la même insouciance et la même rapidité, pourtant on y pense longtemps après que les derniers mots ont fondu dans la bouche.

Dans les années 1930, la maison bourgeoise des Thatcham dans les environs de Malton, Yorkshire, est en émoi. La jeune Dolly Thatcham, en ce 5 mars, se marie. Mais, comme qui dirait, ça manque d’ambiance.

Pas de dentelles virevoltantes, de bonnes surexcitées, ou d’enfants tout mignons aux joues roses. La maison est remplie d’objets qui tombent ou ne sont pas à leur place, les personnages qui évoluent au milieu de ce décor insolite sont plongés dans une sorte de torpeur… on sent très vite à quel point c’est un drôle de temps pour un mariage.

On ne saura jamais vraiment le détail, c’est toute la puissance de suggestion de Julia Strachey : il y a un triangle amoureux qui rend la future mariée fébrile, entre Owen qu’elle doit épouser et Joseph, un ami très cher qui semble plus que nerveux. Et puis Kitty, la sœur plus jeune et tellement idéaliste, la mère-maîtresse de cérémonie aveuglée et satisfaite, et les amies qui ne peuvent plus rien empêcher et les vieilles tantes auxquelles on cède la place pour le thé.

On parle des choses essentielles : «  Quoi ? Jamais été à Chidworth ? lançait-elle, sidérée, à un inconnu à la moustache blanche à côté d’elle… Ah, mais vous devez absolument aller à Chidworth ! Enfin quoi, de là-haut, par beau temps, on peut voir trois comtés à la fois ! Et puis le petit village est tellement mignon ! … Il y a huit kilomètres de là à Waddingchitwold, vous savez. » (p44) Pendant que dans la pièce d’à côté, l’aveu qui pourrait tout remettre en question n’est pas prononcé.

Publié à l’origine par Virginia Woolf « Un très joli texte, intelligent, acide, franchement assez remarquable », Drôle de temps pour un mariage fut longtemps oublié avant d’être repris récemment par les éditions Persephone en Angleterre. Cette maison s’est spécialisée dans les écrits de femmes du XXè siècle, elle affiche une centaine d’ouvrages à son catalogue. Et ils sont sans doute encore nombreux à ne pas être traduits, donc sincèrement, éditeurs, c’est quand vous voulez.

Pam

http://www.persephonebooks.co.uk/books/

http://thecaptivereader.wordpress.com/2010/05/05/cheerful-weather-for-the-wedding-julia-strachey/

Persephone_Books_Julia_Strachey-445x600Julia Strachey par Ray Strachey, vers 1925-35 © NPG

Drôle de temps pour un mariage, Julia Strachey, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Le Livre de Poche, 2013

Homo homini lupus est

14 Nov

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Eh oui, l’édition indépendante a aussi ses titres un peu absurdes et à rallonge dans l’air du temps qui attirent inévitablement l’œil… Donc on a testé le « fakir/Ikéa » version indé avec ce nouveau roman de Tabish Khair, dont les deux premiers livres sont déjà parus chez Le Sonneur.

À première vue, ça commence fort. Par un froid matin d’hiver, dans les rues désertes d’Aarhus – riante bourgade danoise – notre narrateur se trouve dans sa voiture, garée sur le bas-côté, et tente désespérément de remplir un flacon de sperme pour la clinique de procréation médicalement assistée. Pris entre cette activité pas encore débordante, l’heure approchante d’une conférence qu’il est supposé donner à l’autre bout de la ville et que son compte en banque réclame à cor et à cri, et la menace d’une voiture de flics forcément suspicieux dans son rétroviseur, il craque. Divorce.

Retour à la coloc. Mais pas n’importe laquelle : notre narrateur, Pakistanais né musulman mais athée, emménage avec l’un de ses amis Indiens, Ravi, hindou de son état, dans l’appartement de Karim Bhai, chauffeur de taxi égyptien, et musulman pratiquant. Cela promet de belles heures cocasses, si chacun y met du sien. Et comme nous sommes en flash back avec un narrateur qui le sait déjà, il nous rassure, il y a bien un cataclysme final qui a déclenché ce récit.

Les deux amis n’ont pas immédiatement mesuré l’engagement religieux de leur propriétaire, mais s’en inquiètent ensuite d’autant plus que les tensions s’accentuent entre communautés – disent les journaux –, et il y a les réunions coraniques de Karim qui drainent plus de fidèles à l’appartement et toujours ces mystérieux coups de téléphone d’une femme désespérée… Ils ne veulent pas accuser Karim injustement et ils ne sont pas racistes mais…

Dans toute bonne fable intervient un fameux retournement, une sorte de « tel est pris qui croyait prendre » invocable à souhait dont les auteurs usent, voire abusent. Ici on assistera à une chute plus subtile et perverse, qu’on ne remarque pas forcément, bernés par l’humour, le prisme du narrateur. Mais à la fin, quand aveuglé par la honte et perdu parmi les siens, il ne peut plus lire son propre nom – qu’il a tu d’ailleurs pendant tout le récit – on est saisi d’un doute, et envahi par le malaise qui sourd dans ces pages. Si comme on dit depuis longtemps en Occident, l’homme est un loup pour l’homme, le narrateur a prouvé qu’il était irrémédiablement assimilé. N’est-ce pas ce que nous souhaitions ?

Jen

Comment lutter contre l’islamisme radical dans la position du missionnaire, Tabish Khair, traduit de l’anglais (Inde) par Antonia Breteuil, Le Sonneur, 2013

Dernière chronique pour la Voie des Indés, merci à tous les partenaires et rendez-vous l’année prochaine !

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Lâche rien de rien !

1 Oct

2013-09-30

Il était une fois en Amérique, les Stamper. Un clan de pionniers qui n’a jamais cédé, jamais d’un pouce, le moindre grain de poussière de l’Ouest. Du Kansas à l’Oregon, ils sont venus pour : « les mater à grands coups de trique bon sang de bon diable » (Henry, le grand-père) et ils vont « se casser le cul pour y arriver pas vrai Joby ? » (Hank, le fils), « Que oui ! » (Joby, Joe le cousin).

Mais d’exode en exode, à n’en plus finir de chercher l’ailleurs, toujours plus à l’Ouest, on y arrive, de l’autre côté, à ce « mur de sel » du Pacifique. Là, que faire ?

Les Stamper ne sont pas du genre à s’arrêter. Ils sont devenus bûcherons – car lorsque la course terrestre et platement horizontale vers le couchant est stoppée par l’océan, on s’attaque naturellement à la verticalité intraitable des cimes – les forces, les dieux, les piliers.

Parce que l’installation n’est jamais que la promesse d’un nouveau départ imminent, parce que leur présence en ces lieux est un défi en soi, parce que rien décidément – et vous le saurez – ne les arrête, ils ont construit et habitent la seule maison qui ait jamais tenu debout sur les rives du Wakonda Auga. Le fleuve ne tolère personne sur ses bords, chacun sait ça, à Eugene, où se sont prudemment retirés les autres, les bourgeois, les tranquilles, les adeptes des réunions et de la communauté. Mais celle des Stamper tient, branlante, retenue par des mètres de câbles entrelacés et de rondins cloués de toutes parts, mais elle tient.

La légende des Stamper naît donc avec cette maison, un symbole, leur premier pied-de-nez à la face du monde, et c’est sur son image que s’ouvre cet immense roman.

La communauté peut aller se faire voir, c’est là le premier nœud de l’histoire : une grève est entamée par le syndicat qui refuse de livrer le bois, mais les Stamper ne suivent pas, et continuent l’abattage. La ville, dont la prospérité dépend de cette industrie, gronde contre les traîtres.

Contraint par le manque de main d’œuvre et la nécessité d’honorer ses contrats, Hank se résout à appeler son demi-frère Lee en renfort… Où intervient le second nœud qui fait de cette saga familiale un drame à la tension psychologique hors pair. Lee, le lettré, l’étranger, le gamin qui a quitté l’Oregon à onze ans pour les couloirs gris des grandes écoles de l’Est, rentre au bercail. Avec un désir brûlant de vengeance, farci des vers d’Hamlet et des diverses drogues qui lui permettent d’endurer sa douloureuse condition d’intellectuel post-moderne.

C’est peu de dire que les frères ne s’entendent pas. Mais la pression monte, le temps se gâte, et comme sous les crues et décrues de cette satanée rivière qui assaille leurs murs, nos personnages ploient sous un fatum qui les dépasse, une obsession qui les agite inlassablement. Abattre, rabattre, élinguer, draver, abattre, rabattre, élinguer, draver… Ne rien lâcher, jamais. À la longue, Lee semble gagné par la fièvre des cimes mais rumine intérieurement ses plans pour briser le dieu Hank. En ville, on échafaude des stratégies d’intimidation contre le clan Stamper. Comiques peines perdues.

Les présentations sont faites, parlons un peu de l’auteur. On pourra toujours dire beaucoup de choses de Ken Kesey. Icône tardive de la beat generation, pré-hippie, consommateur assidu de drogues en tous genres, chef de file des Merry Pranksters et initiateur de leur traversée des Etats-Unis en bus (scolaire, repeint en fluo, il fallait ça pour proposer du jus d’orange coupé au LSD aux passants)… Après le succès mondial de son premier roman, Vol au-dessus d’un nid de coucou, il devient une idole pour une grande partie de la jeunesse américaine, et plus qu’un écrivain, un mythe. Au point d’effacer l’œuvre et de passer sous silence, du moins à l’étranger, ce second roman qui paraît enfin (et merci merci merci) aujourd’hui en français, Et quelquefois j’ai comme une grande idée.

Son livre n’est pas une ode à la défonce, rien à voir avec ça. Dans une Amérique qui commence à s’engourdir, il veut, lui, rester en éveil. Il n’aime pas quand les pionniers se transforment en gadgets pour touristes. Les Stamper sont fous, mais ils avancent, l’essentiel est de ne pas se tromper de combat, ce que les frères ennemis vont devoir réapprendre :

 « Bizarre, qu’il me répond. Et c’est pour ça que Joe Ben t’a appelé ? Parce qu’il savait que tu ne raterais pas l’occasion d’aller en ville pour tirer profit de l’hostilité générale ?
– Exactement », que je lui répète, et ça commence à me mettre en rogne. « Y a rien qui me fait plus bander que d’entrer dans une pièce en sachant que la foule va vouloir me tirer dessus. Ben voyons. J’aime bien en tirer profit, c’est exactement ça, je lui dis, en me rendant bien compte qu’il va pas piger de toute façon.
– Je comprends très bien ça ; c’est comme l’histoire du fou qui descend les chutes du Niagara dans un bidon parce que c’est un moyen comme un autre de casser sa pipe.
– Exactement », que je lui répète, en comprenant qu’il n’a pas du tout compris – que c’est plutôt parce que c’est un moyen comme un autre de rester en vie… (p400)
 

Kesey n’a plus rien écrit après avoir achevé ce second roman. Et nous aussi, on va avoir du mal à trouver mieux à lire… Génial chef d’orchestre, il mêle les voix des personnages, croise les discours et points de vue qui s’alternent, au mot près, à la virgule… mais dans l’impression de foison d’ensemble, tout est à sa place. Il convoque Jenny l’Indienne, Teddy le barman, John Draeger du syndicat, en contrepoint des morceaux de bravoure de Hank et Lee. Et tous vont magistralement crescendo. C’est trop rude et poétique à la fois pour que vous passiez à côté.

Et les huit cents pages lues, on a comme la grande idée de recommencer, de le connaître par cœur. Pour pouvoir dire, expliquer inlassablement, que c’est un chef d’œuvre, qu’on aime ces personnages d’amour, qu’il faut faire résonner encore cet hymne à la vie pleinement vécue.

Parce que c’est tout ce qu’on a, bordel. (dit Hank)

Pam

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Le noms des gens (et surtout des autres)

2 Mai

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« Le nouveau là, t’en penses quoi ? » « Après je ne sais pas moi, chacun son travail » « Elle est bipolaire, c’est évident. » « T’as eu son mail collectif ? La honte. » « J’espère qu’il ne va pas penser que j’ai dit ça pour qu’il croie ça, parce qu’après il va sûrement se dire que je pense qu’il le croit et m’en vouloir de le croire capable de penser ça, alors que bien sûr ce n’est pas vrai. »

Bureau : principal lieu de développement et d’entretien d’obsessions malsaines autour de la discorde quotidienne et la haine ordinaire.

Mots : principaux facteurs de malentendus et donc sources desdites haines et discordes. Objets d’étude d’imparfaits linguistes, notamment à l’Institut Wabash.

Wab…quoi ? Wabash. Dans l’Indiana sud, le comté de Kinsey. Les linguistes Cook, Milke, Stiph, Woeps, Wach et Aaskhugh (à vos souhaits). Malgré leurs noms alambiqués, leur bled paumé et leurs fonctions improbables, ils coulent des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’Arthur Stiph soit retrouvé un matin, tranquillement installé dans le bureau de Cook… mort. Le coupable se trouve forcément parmi les linguistes.

D’où l’importance d’identifier leurs imperfections, les petits accros et flagorneries entre collègues, qu’ils dissimulent dans leurs mots, déformation professionnelle oblige.

Imparfaits, ils le sont chacun à leur manière : un imbibé macho, une commère, un maladroit chronique… Mais dans le cas de Jeremy Cook, notre héros, le « presque » du titre peut paraître euphémistique. Cook est un peu tout cela à la fois, et paranoïaque, curieux voire intrusif, alcoolique à ses heures, malhabile donc souvent déconfit… mais il a de la bonne volonté, et s’investit dans l’enquête. Qui n’avance que difficilement, malgré l’implication certes lunatique  du lieutenant Leaf (encore un nom qui n’est pas là par hasard, c’est un policier pour le moins léger).

Nous voici donc lancés dans la traque aux inimitiés. On tourne en rond avec les personnages – littéralement – dans ces couloirs et bureaux machiavéliques disposés en cercle au 6è étage de l’Institut de linguistique. Et les secrétaires font des malaises, et les auxiliaires s’affolent, chacun s’observe en coin. Ce qui intéresse Cook, c’est ce que les gens disent et comment ils le disent, c’est là, il en est persuadé, que se trouve la clé du meurtre. Dans un âge trop bavard, on ne se fie jamais assez aux mots et à leur vérité, à la langue et à ce qu’elle dit des relations entre les gens. Qui sait, la preuve par la linguistique est peut-être une solution pour atteindre enfin l’harmonie entre les peuples ? Ou entre collègues, pour commencer.

Soyez rassurés, le méchant est puni et l’amour triomphe. Seulement, tout est encore une fois une affaire de noms n’est-ce pas ? Vous les voulez ? Il faudra le lire…

Kelly Kafka

2013-04-30

Le linguiste était presque parfait, David Carkeet, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

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