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Conversation entre idiots

19 Mar

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« J’écris, je crois, sur la bêtise humaine. Elle a beau être commune au genre tel quel, elle a toutefois ses spécificités nationales. J’écris en tchèque parce que la bêtise tchèque m’est plus compréhensible que d’autres. D’autre part, pour écrire sur la bêtise, il faut se situer au cœur même de celle-ci, il faut devenir bête. Je me sens plus bête en tchèque qu’en français. »[1]

Quand j’ai lu cette réponse extraordinaire, il m’a fallu en savoir plus, forcément. Je mène l’enquête.

Patrik Ourednik, on l’avait remarqué avec Europeana. Une brève histoire du XXè siècle en 2001. Il y réalisait l’exploit de condenser en 150 pages les clichés langagiers et verbiages en tous genres qui marquent une époque et reflètent les lieux communs de nos babillages.

« Il se peut que j’aie une oreille sensible pour les stéréotypes et la langue vide de sens et que je sois capable de reproduire cette langue en tenant compte du fait que cette langue vide de sens n’est jamais tout à fait vide, car il y reste toujours des résidus d’idées et d’idéologies se rapportant à des choses qui, au début, pouvaient être vivantes. »[2]

Autrement dit, il y a toujours quelque chose à tirer d’une conversation entre idiots. Voilà qui est décidément prometteur, je suis sur une piste. Je cours acquérir Classé sans suite.

Et ça commence ainsi : « C’était l’été, le soleil riait, les moineaux s’affolaient, les arbres recyclaient le gaz carbonique dans la crainte de Dieu … » Cette fois, je le tiens !

Soyons clairs (et ce sera la dernière fois, si vous vous plongez dans ce petit livre essentiel) : l’intrigue n’existe pas, ou si peu, les personnages sont navrants d’inconséquence, les lieux prétendument pragois sont inventés, enfin, l’auteur viendra vous le dire lui-même, il n’a pas la moindre idée de où tout cela nous mène. Mais en se jouant de l’inanité des discours et des codes romanesques, il accomplit deux choses bien plus nécessaires.

Depuis Queneau et Perec, peu ont réfléchi sur le langage, son sens et surtout son non-sens commun, avec une telle sagacité, un tel humour. Autant le reconnaître, l’examen au rayon X de la parole qui ne veut rien dire s’avère cruel, voire désagréable pour les animaux bavasseurs que nous sommes. Face aux mesquineries de nos phrases prémâchées, pré-emballées et prêtes à consommer, on se trouve bien crétin, et Prague, en été, nouvellement démocratique, etc. n’y change rien. C’est toujours de nous qu’il s’agit.

« Madame Prochazka s’ébroua joyeusement et lança à Dyk un regard émerveillé.
– Ah, vous ! jugea-t-elle. Vous avez toujours le mot pour tout. 
Et de préciser :
– Pour ainsi dire.
Et de développer :
– Je veux dire le mot juste.
Et de conclure :
– Justement, c’est ce qu’on se disait pas plus tard qu’hier avec Pavka. Mon mari si vous préférez. On se disait monsieur Dyk a toujours le mot pour tout. » (p11)
 

… Où parler à tort et à travers prend tout son sens. Et alors quoi, M. Ourednik nous interdit le bavardage ?

« La vérité d’une époque est dans la réaction, pas dans l’actionOn fait appel, consciemment ou pas, à des stéréotypes, à des lieux communs, parce que justement, le lieu commun est le seul lieu où l’on peut se retrouver en commun.  »[3] Donc l’évènement est secondaire, le discours, même abscons, est tout. Ça se tient. Pourquoi s’attarder sur le début, la fin, le milieu artificiels qu’entretient le romanesque ? Ces imbrications calculées, ces évènements choisis n’ont que peu à voir avec nos vies franchement anarchiques et banales. L’autre accomplissement de Classé sans suite, c’est de présenter honnêtement la littérature pour ce qu’elle est : seulement une manière d’envisager le réel, ni plus ni moins légitime que les autres. Pourfendeuse d’illusions, elle en produit de nouvelles qui ne sont pas moins mensongères.

Définitivement, idiot, Ourednik ne l’est qu’en tchèque, et encore. Affaire classée.

Jennifer Joyce

 2013-03-172

Classé sans suite, Patrik Ourednik, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, Éditions Allia, 2012


[1] Patrik Ourednik, Tchat du 12 janvier 2012, liberation.fr

[2] Radio Praha, mars 2002 

[3] Cercle de Réflexion, Soirée littéraire de la Représentation en France de la Commission européenne, p. 7-8 (cité par Florence Pellegrini)

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En passant

A l’épreuve de la faim, Frederick Exley

3 Mar

Un petit florilège Exley pour le buzz de la semaine et pour le plaisir, surtout.

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« Comme il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était sensé faire, il ne lui fallut pas longtemps pour atterrir à Beach Court, où aucun d’entre nous n’avait davantage d’idée sur la question que lui, et où nous nous glorifiions tous d’être sur un lent navire en partance pour nulle part. Nous employions, à juste titre mais avec affection, des termes tels que « timbré local », « fou prodigieux », et « splendide barjot » pour nous décrire les uns les autres. » (p.29)

« Je n’ai jamais été capable de m’adresser directement au lecteur et d’écrire des phrases telles que « Vous êtes sur la Route 66, vous regardez sur votre droite les vastes champs verdoyants et vous apercevez les vaches qui paissent paresseusement au soleil », car j’ai toujours invariablement imaginé mon lecteur me répondre : « Non, non et non Exley, je suis pas sur la Route 66, et je ne veux pas voir des putains de vaches en train de paître paresseusement au soleil ! » (p.87)

« Il serait absurde prétendre qu’à vingt ans, en 1950, je ne fus pas choqué – et profondément –, par les arrangements conjugaux de Gretchen et Dicky, mais dans la mesure où j’étais celui qui, à présent, était installé dans cette cabane de bric et de broc, à profiter des largesses dudit Dicky, copulant en toute impunité, sachant que Gretchen avait reçu l’ordre de son héroïque mari de ne pas l’embêter avec quelque chose d’aussi banal que mon nom – surtout mon nom ! – , je ne pouvais pas m’empêcher de trouver leur accord on ne peut plus sensible et juste. » (p.119)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Manuel de survie en Amérique

28 Fév

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La semaine dernière sur Canal + un fameux éditorialiste – après avoir souligné les immenses qualités de Frederick Exley – a qualifié ses livres de « livres pour mecs ». On s’est évidemment précipitées, sait-on jamais, rien que pour la valeur informative ou explicative, cela peut valoir le coup. Enfin pas vraiment précipitées, car pour être tout à fait honnête, toutes femmes que nous sommes, nous les avions déjà en notre possession, ces fameux « livres pour mecs ».

En deux mots, Frederick Exley fait partie de ces petits trésors enfouis de la littérature américaine du XXè siècle, il était injustement oublié et jusqu’en 2011 non traduit en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’heureuse inspiration d’enfin proposer en français le titre qui lui a valu une certaine notoriété de son vivant : Le dernier stade de la soif (A fan’s notes – 1968), et publient aujourd’hui À l’épreuve de la faim (Pages from a cold island – 1975).

Avec Exley, on retrouve le pire et le meilleur de ce que l’Amérique peut offrir. La volonté, la rage de vaincre, l’engagement… mis KO par le whisky et la vodka. La recherche insatiable de la reconnaissance, du regard fier d’un père, de l’amour d’une femme aux jambes interminables et bonne cuisinière… brisée en plein élan par les lâchetés ordinaires d’un homme qui ne cherche, finalement, qu’à survivre en Amérique.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. Ces directions – une famille et une femme, un poste de vice-président et une Cadillac – variaient selon le terne aveuglement familial. » (Le dernier stade de la soif, p 105).

Exley donne à voir la médiocrité et les faiblesses que ses contemporains triomphants veillent à évacuer sans charité. Il rencontre les tordus, les inadaptés, les incapables, les dérangés même. Mais de ceux-ci ou des « normaux » il ne sait pas lesquels l’effrayent le plus :

«J’avais, de je ne sais quelle façon, atterri au beau milieu d’une famille étonnante, si incroyable que pour la première fois de ma vie j’envisageai la possibilité que Norman Rockwell ne fût pas fou à lier […] Je me sentais comme un homme qui mange trop vite, boit trop, oublie parfois de se laver les dents et de se nettoyer les ongles, s’adonne au grattage pensif de ses parties et au largage ponctuel de pets, et qui se réveille un beau matin en couverture du Saturday Evening Post, en train de découper la putain de dinde de Thanksgiving pour une famille qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. » (Le dernier stade de la soif, p 83).

Ce cher « Ex » fait complètement partie des médiocres. Il est détestable, fabuleusement égocentrique, monstrueusement irresponsable. Et très (trop) porté sur la boisson et le sexe. Bref, presque « français » d’un point de vue purement WASP des années 70. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et des traitements à base d’électrochocs et de chocs d’insuline carabinés. Mais ce ne sont pas les démons de l’alcool ou le péché de chair qui le tourmentent. Les mots d’Exley, ce sont un peu les soubresauts de rébellion nécessaire d’un nouveau Falstaff : toujours vulgaire, grossier, dépravé, il a enfin le parterre pour déblatérer tout son soûl. Et il le fait de brillante manière.

Attention donc, ces livres sont justes, fins, francs, drôles, jubilatoires même, libérateurs. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont virtuoses, pour la langue adroite et précise, pour l’imagination et l’originalité, pour l’art de la narration. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont à la fois intelligents, cyniques, sans complaisance, et profondément humains. Mais ce sont des livres pour mecs.

Allez ND, sans rancune.

Kelly Kafka

2013-02-27

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, traduit par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 2011 (également en poche, chez 10/18)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

L’éternité, vers la fin – ou comment devenir dieux

12 Fév

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C’est l’histoire d’une cité assiégée par une peste maligne, et l’on y meurt, par flopées.

C’est l’histoire de la chute de Périclès, aux pieds d’Athéna impitoyable.

C’est l’histoire du courroux des dieux contre des hommes que la maîtrise du langage a trop enorgueillis….. Stop. Non.

Non, non, non, ça, c’est ce que voudrait vous faire croire le Démon, l’envoyé des dieux, celui qui raconte. Mais il n’a plus la foi, depuis deux mille cinq cents ans qu’il attend, il digresse, il maugrée, il peste, il se plaint, il s’explique, il se souvient, il s’émeut, et il s’acharne sur le malheureux écrivain, humble passeur.

L’écrivain, c’est Takis Théodoropoulos. Il est grec, il connaît ses philosophes sur le bout des doigts, et l’histoire antique aussi bien. Pour redonner un peu de chaleur, de vie et d’humour au marbre des statues, il peint l’Athènes du Vè siècle avant Jésus-Christ sur un ton délicieusement monthy-pythonesque.

Donc, c’est surtout l’histoire d’un type – un peu raté un peu sale un peu bizarre – qui décide, à cinquante ans, de devenir quelqu’un. Il s’appelle Socrate. « Perpétuel futur petit génie momentanément au chômage », il va par les rues proclamer qu’il ne sait rien et démontre à ceux qui veulent l’entendre qu’ils ne savent rien non plus. Autant dire qu’il ne passionne pas les foules.

Il intéresse quelqu’un pourtant. Un dramaturge amer à court d’inspiration, désespéré de voir ses comédies n’éveiller que rires gras et ignares chez ses concitoyens. Il s’appelle Aristophane. Son intuition lui souffle que le philosophe a raison, mais sa maîtresse Aspasie est fascinée par le beau penseur, qui parvient, lui, avec ses simples questions, à déstabiliser les Athéniens… Frustré, jaloux, aigri, il décide de monter une comédie qui tourne son rival en ridicule. Ce sera Les Nuées.

Pour passer le temps (l’éternité c’était déjà long, même au début), les dieux s’en mêlent. Ils trouvent que les hommes sont devenus insupportablement fats et vains depuis l’invention du langage, et comptent sur Socrate pour les faire devenir chèvres.

La confrontation a lieu, sous l’œil atterré du Démon, complètement dépassé par la tournure des évènements. Comment ? Ces deux hommes, qui seuls ont compris que le langage était trompeur, qu’il fallait le manipuler avec précision et parcimonie, alors que la plupart des Athéniens, pour leur malheur, ne font que parler sans rien dire… voilà qu’ils s’affrontent et se détruisent ?

C’est là l’histoire, finalement, des « balbutiements de la sagesse ». Deux marginaux s’efforcent d’éveiller autour d’eux un peu d’éclat, de conscience, et fondent la philosophie et la comédie satirique. Comme quoi, quand on s’autorise à dépasser les dieux, la pensée indépendante et le discours critique sont à portée de main… Ah oui, vraiment, « rien n’a changé » – c’est le Démon qui le dit.

 Jennifer Joyce 

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Le va-nu-pieds des nuages, Takis Théodoropoulos, traduit par Gilles Decorvet, Sabine Wespieser, 2012.

Dans le même esprit, je vous propose de jeter un coup d’œil à L’Odyssée pour une tasse de thé, de Jean-Michel Ribes (Actes Sud-Papiers, 1992). C’est loufoque et décalé, Zeus y gagne un côté Cage aux folles et les soldats grecs, après dix ans de siège devant Troie, ne percutent vraiment plus grand-chose.

À voir aussi, toujours loufoque, même absurde, au temps présent cette fois, Les sept vies des chats d’Athènes, également de Takis Théodoropoulos (Sabine Wespieser, 2003).

En être ou ne pas en être

5 Fév

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« Ils sont bien vos nouveaux tiroirs, ils donnent vraiment un aspect rangé au bureau.

–          Oui ils sont très bien, on en est très contents.

–          Vous avez raison, c’est pratique et ça fait joli. C’est pas comme au 3è…

–          Heureusement ! Je ne m’en sortirais pas avec des tiroirs comme ceux du 3è, je me demande comment ils supportent ça…

–          On n’y trouve rien, et pour les collègues, quel spectacle ! Non, non, non, les vôtres sont bien mieux, s’ils devaient changer les miens, j’espère qu’ils prendraient ceux-là.

–          Oui, oui, oui, on en est très contents. »

Et là Preminger aurait sauté, c’est sûr. À ce stade précis de la conversation, entendue par hasard au bureau. Pourquoi ?

Parce que Marshall Preminger est non seulement un type bourré de problèmes – il est naïf, il a trente-sept ans, il est vierge, il souffre d’une maladie de cœur, il est conférencier spécialisé dans l’élaboration de listes utopiques en réponse à des questions imaginaires – mais il est également pathologiquement lucide.

Lorsque son père meurt subitement en lui laissant en héritage son appartement de Chicago, il croit tenir enfin sa chance. L’objet de sa quête prend forme, son Ithaque a un nom : les Harris Towers, condominium immobilier qui accueille une communauté de juifs retraités confortablement installés. Et c’est ce que Preminger aspire à être. Conforté, adapté, assuré.

Il s’applique à combler les attentes de sa nouvelle communauté. Il observe le deuil que lui recommande sa confession, il participe à des réunions de l’Association des résidents, il devient même, malgré son cœur fragile, surveillant de la piscine, et il est reçu à des dîners chez ses voisins. Mais le démon de lucidité veille. Très conscient de son imposture, il met au point des stratagèmes d’intégration au cours de monologues intérieurs complètement délirants. Les conversations infernales entretenues par les grands ordonnateurs du condominium sont une source intarissable d’angoisses et de jouissances pour lui, et pour nous.

Il faut comprendre Stanley Elkin. D’origine juive lui-même, ses romans sont inspirés par son expérience de la communauté, les aliénations et les codes absurdes qu’elle engendre. À l’image des acrobaties auxquelles Preminger s’astreint, le style d’Elkin est celui d’un contorsionniste qui fait naître des comparaisons bizarres, des images improbables… l’incongruité dans ce qu’elle a de plus charmant, et donc efficace. Admirateur de Faulkner sur lequel il a rédigé une thèse en 1961, il est plus baroque et excentrique, ce qui fait tout le sel de ses écrits.

Quand on habite un condominium, on n’est pas n’importe qui. Il y a des allégeances à promettre, des loyautés à s’assurer. Il faut en être, ou ne pas être du tout. Au comble de la dérision et de l’absurde dans cet enclos idyllique, souhaitant pourtant le plus sincèrement du monde ressembler à ses pairs, Preminger est coincé. En haut de sa chaise de surveillant de piscine, son statut et sa fonction dégoulinent sous le soleil d’août et l’abandonnent dans l’aversion des chairs roses amoncelées.

Pour échapper à cet univers, la seule issue possible pour un être lucide est la chute, et l’écrasement. Dans un temps extrêmement  court, Preminger fait l’expérience de la mesquinerie universelle, de la vanité, ces buts qu’on se doit de poursuivre ou non.

Et là c’est non. Un peu comme la prochaine fois qu’ils veulent changer mes tiroirs, et en parler. Non mais.

Kelly Kafka

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La seconde vie de Preminger, Stanley Elkin, traduit par Jean-Pierre Carasso, Cambourakis 2012

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