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Vous avez dit sauvage ?

30 Oct

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On commence par un air de Queneau et un brin de paradoxe : « Tous les deux nous suivions le même chemin, mais en sens inverse… Le choc fut si brutal que nous tombâmes à la renverse. Notre douleur commune et la main franche que je lui tendis pour l’aider à se relever marquèrent le point de départ de notre amitié ». Où l’on nous promet une enquête palpitante sur fond d’amicale rivalité.

Et, sans plus de manières, le conte prend le relais : « On dit qu’au temps de l’Amérique précolombienne, des Vikings venus d’ailleurs arrivèrent en ces lieux. Au terme d’une errance interminable, ils découvrirent les terres du Guairà, au cœur même du Paraguay. » … Et au cœur de ces terres, des Indiens Guaranis dont ils violèrent les filles et pillèrent les villages. Dans leur méticuleuse vengeance, les Guaranis n’en épargnèrent pas un, mais malgré leurs efforts, un Indien blanc naquit.

C’est donc les traces de cet Indien enfant sauvage et maudit par sa tribu que nous allons suivre ? Oui et non. C’est le Paraguay que nous allons suivre. À travers ce personnage insolite d’Indien albinos, exclus parmi les exclus, dernier rebut des derniers rejetés, Esteban Bedoya retrace plus d’un demi-siècle de l’histoire de ce pays, où il est né lui-même en 1958 avant d’être contraint à l’exil sous Stroessner.

Capturé par des soldats, l’Indien blanc – « l’être maléfique » – devient domestique dans une famille de la haute société d’Asunción… De coups d’État en dictatures, il observe les valses et courbettes de ses étranges maîtres : un artiste-peintre frustré, une grande bourgeoise qui s’imagine romancière, un politicien véreux aux pratiques sexuelles bien plus inoffensives que ses magouilles et trafics en tous genres. Des sauvages aux bas instincts, rien de plus.

L’Indien blanc ne parle presque pas. En cas d’extrême nécessité, il tue. Des hommes « civilisés », c’est-ce qu’il a appris de plus utile – à l’exception de quelques recettes de cuisine, reconnaissons-le. Quand les consciences droits-de-l’hommistes soudain se réveillent, bien tard, elles s’empressent d’en faire un symbole et s’échauffent la voix sur son cas. Elles l’achèveront.

Et la question qui obsède Esteban Bedoya tout au long de ce conte cruel demeure : qui est le plus sauvage ?

Jen

Le collectionneur d’oreilles, Esteban Bedoya, traduit de l’espagnol (Paraguay) par Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, 2014

Deuxième article publié dans le cadre de la Voie des Indés, plus d’infos ici.

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En passant

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta

4 Juil

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« Le JJ était pris en tenaille entre l’expansion chinoise d’un côté et la libération homosexuelle de l’autre. Les Chinetoques et les pédés tentaient constamment d’affaiblir nos défenses, mais avec l’effort conjoint d’intellectuels endurcis, d’artistes branchés, de techniciens obstinés, d’humbles poètes, d’écrivains pas encore publiés, d’avocats alcooliques et d’autres marginaux du même tonneau, on avait trouvé le moyen préserver ce toquet de toute idéologie étrangère. Pendant toutes les années soixante – alors que nous subissions les assauts constants des missionnaires des Témoins de Jéhovah et des militants du Mouvement des droits civiques – nous nous sommes défendus bec et ongles contre ces trafiquants de stress, une belle bande d’arnaqueurs qui débarquaient dans notre bouge, les cheveux pleins de pellicules. Ils commandaient un pichet de bière puis commençaient à nous réciter le serment d’allégeance à des idéaux qui n’étaient pas les nôtres. » (p67)

 » … je suis arrivé à Alpine la tête burinée par les vents de l’infortune, le corps enchevêtré dans les filets de mes refus et miné tout entier par l’autoapitoiement, cette maladie si commune aux Indiens rendus fous par l’alcool. … pourquoi c’était encore moi qui trinquais ? Après tout, j’avais fait ma confirmation et j’avais passé mon bac. J’avais entendu l’appel de Jésus et reçut le Saint-Esprit sans me rebeller. Et puis j’étais allé bien au-delà des rêves les plus fous de ma mère. Je n’étais pas avocat peut-être ? » (p225)

« Comme j’étais un artiste, je n’ai jamais réussi à manier la clé anglaise, alors quand la tête me tournait, je recouvrais les trous de terre et je disais au patron que j’avais fini. » (p303)

Mémoires d’un bison, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais par Romain Guillou, 10/18, 2014

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