Tag Archives: Kelly

Lost in vice

21 Mar

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Ça commence très fort.

Vous supprimez cet article, ou c’est vous qu’on supprime. Et peut-être bien votre famille aussi. Mais on s’occupera de vous en premier, pour que vous appreniez quelque chose avant de mourir.

Polar ? Thriller ? Roman noir ? Noui. Une enquête. Une enquête menée par un journaliste pas comme les autres, dans un pays bien différent du nôtre et du sien.

Nous sommes au Japon, en 2005. Jake Adelstein, juif américain, travaille depuis plus de 12 ans au sein du service Police-Justice du Yomiuri Shinbun, l’un des plus importants journaux japonais et le quotidien le plus lu au monde (14 millions d’exemplaires par jour).

En tant qu’étranger ne maîtrisant pas encore complètement le japonais à son embauche, Jake a eu la vie dure, et en même temps, la possibilité de faire semblant de ne rien comprendre et de passer pour un con quand ça l’arrangeait. Mais face à ce yakuza qui le menace, il ne peut plus faire semblant. Et pour la première fois de sa vie, il renonce. Enfin, pas pour longtemps…

Sans titre

Ojama shimasu : au Japon, lorsqu’on rend visite à quelqu’un, on prononce cette phrase rituelle qui signifie « Je vais vous déranger honorablement ». Ouvrir cette très belle édition de Tokyo Vice, c’est comme ouvrir votre porte à Jake Adelstein lui-même, et tandis qu’il prétendra vous « déranger honorablement », un univers insoupçonné mais réel, complexe, et très noir s’offrira à vous… Et vous finirez même par lui proposer de passer la nuit chez vous.

Car, pour la manipulation, Jake a été à bonne école. C’est lorsqu’il entre au Yomiuri, en 1993, qu’il entend pour la première fois l’expression « geishas mâles », qui désigne les journalistes, prêts à tout pour obtenir un scoop, qui courtisent la police à bâtons rompus. Vous pouvez dire adieu à vos idéaux d’intransigeance, d’indépendance, d’objectivité. Jake n’en est plus là depuis longtemps. Dès son premier poste en province, il a appris à aller chercher l’info avant qu’on la lui donne, même si ça signifie lécher avec application toutes les bottes des pires flics ou même échanger une info contre une autre avec un criminel. Le travail consiste donc avant tout à se construire un réseau. Chaque journaliste est encouragé à entretenir des liens de proximité avec les policiers, des liens qui flirtent avec l’amitié, sans en être jamais tout à fait :

– C’est du bon boulot, Adelstein. Mais tu vas devoir le faire parler, est-ce que tu as un plan ? Est-ce qu’il a des gosses ? – Aucune idée. J’imagine que oui. Je crois avoir entendu dire qu’il avait des filles. – Très bien. Apporte des glaces. – Il commence à faire vraiment chaud, la glace va être dans un sale état. – Prend un sac isotherme, couillon. – Mais pourquoi de la glace ? Parce que les gosses adorent ça ? – Non, non. C’est un cheval de Troie, Adelstein. Ça te permet de rentrer chez lui. Si le flic n’est pas là, tu peux toujours dire à sa femme « Oh, j’ai acheté de la glace pour lui. Est-ce que pouvez la mettre au congélo ? » S’il est chez lui, il acceptera peut-être la glace et t’invitera à entrer. Si ses gamins la voient, ils en voudront. Et peut-être bien qu’ils t’aimeront pour ça. (p161-162).

Maintenant que vous avez mis de côté votre amour propre et votre sens moral, vous pouvez travailler. Tout en essayant de ne pas perdre les pédales, Jake Adelstein fait ses armes, puis est affecté à Tokyo, au service de la brigade des mœurs (du journal, ou de la police, on ne sait plus très bien…). En 1999, à Kabukicho, le quartier le plus débauché de Tokyo, il commence à entrevoir la réalité du pouvoir des yakuzas : bars à escrocs, trafics de drogue, traite des femmes… La tête pas toujours très froide, Jake suit ses policiers-informateurs sur le terrain, puis les hôtesses, les prostituées, les maîtresses de yakuzas… Et enfin, les yakuzas eux-mêmes. Il découvre les rouages de cette mafia surpuissante, qui vampirise non seulement les secteurs du jeu et de la prostitution, mais aussi l’immobilier, la finance, la banque. En 2005, il apprend que le chef d’un des gangs, Tadamasa Goto, s’est fait opérer d’un cancer du foie aux États-Unis, dans une clinique réputée de Californie, sans jamais être inquiété par les autorités. Jake mène l’enquête, affûte ses preuves, asticote le FBI qui a cédé au chant des sirènes de Goto pour obtenir des renseignements sur les sociétés-écrans des yakuzas. Voilà le scoop de sa vie.

Vous tenez donc votre scoop. Et vous vous êtes mis à dos 86 000 yakuzas remontés qui ne cachent pas leur intention de vous faire disparaître. Vous savez que vos amis de la police ont un pouvoir limité, et vous avez pris toute la mesure de la connivence qui lie le parti politique majoritaire et la mafia. Mis sous pression, Jake Adelstein recule, et démissionne du journal pour mettre sa famille à l’abri. Mais il ne lâche pas l’affaire. Son article est finalement publié en 2008… par le Washington Post. Il paraîtra plus tard au Japon, et forcera Tadamasa Goto, exclu de la mafia, à se retirer dans un temple.

Vous refermez votre porte et Jake s’éloigne dans la brume matinale du soleil levant. Alors, vous prenez un dernier verre de saké et vous vous replongez dans son livre. Ça y est, vous l’avez dans la peau aussi, le Tokyo Vice.

Kelly

2016-03-20

Tokyo Vice, Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, éditions Marchialy. Magnifiquement composé et illustré par Guillaume Guilpart.

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Best of 2015 #Kelly

28 Déc

Du jazz et des Lumières !

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La claque de la rentrée : Survivre à ses parents 

Une enfance peuplée d’artistes et de poètes, des rencontres avec les plus grands jazzmen de l’époque, une si grande liberté… Ou un grand abandon ? Un peu les deux, forcément, des « contes » entre témoignage lucide, et hommage touchant.

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La carte postale baroque : les Lumières aux Antilles, un parfum révolutionnaire flotte avant l’heure sur La Havane… Reconstitution flamboyante aux descriptions rococo, Le Siècle des Lumières dévoile les mille facettes d’une autre Révolution française.

Survivre à ses parents

14 Oct

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« Un soir, alors que je fredonnais joyeusement pour accompagner “A Quarter to Nine”, ma mère, d’un air quelque peu gêné, fit ce commentaire : “Pauvre petite Amy. Elle est désespérément vieux jeu.” […] Puisque je n’écoutai pas les Meditations de Coltrane et ne fumai pas de pétard avant l’âge antédiluvien de dix ans, on craignait que je ne devienne en grandissant une authentique ploukesse. »

Deux rapides biographies d’Amy-Jo Albany pour commencer, et quand on veut faire court, il n’y a que deux manières un peu schématiques de voir les choses :

  • fille de Joe Albany, grand pianiste de jazz, et de Sheila Albany, muse et « dernière relation hétérosexuelle d’Allen Ginsberg », Amy-Jo possède, dès son plus jeune âge, un capital génétique qui lui assure une enfance et une adolescence pour le moins jazzy et poétiques ;
  • fille de deux drogués inadaptés qui n’ont jamais su s’occuper de personne, à commencer par eux-mêmes, elle apprend très vite à se débrouiller seule, précisément pour survivre à ce lourd héritage…

C’est en hommage à Jo et Amy March, des Quatre filles du docteur March, que Sheila prénomme sa fille Amy-Jo, « Amy la féminine et Jo le garçon manqué féru de livres, dans l’espoir que je cumulerais leurs qualités ». Avec un exemplaire des Fleurs du Mal, ce fut l’unique chose que sa mère lui offrit jamais de sa vie. Lorsque Sheila quitte mari et fille pour ne plus revenir, A.J. n’a que 4 ou 5 ans. Son père est désormais seul pour s’occuper d’elle, à moins que ce ne soit l’inverse…

Car Joe Albany, l’un des pianistes de be-bop les plus doués de sa génération, est aussi, à plus d’un titre, l’incarnation de la beat generation du jazz… Oiseau de nuit accro à l’héroïne, il alterne éphémères périodes de gloire et cures de désintox. Le temps qui lui reste, il le passe avec sa petite « princesse be-bop » à laquelle il transmet, si ce n’est son don, au moins son amour de la musique. A.J. n’a d’yeux que pour ce père torturé dont elle prend soin très tôt : faire comme si les rencontres avec les dealers étaient des visites de courtoisies, détourner le regard quand il s’en va prendre sa dose dans la salle de bains, ignorer les effets bizarres, les trips, les crises, les chutes… Voilà les règles du jeu. Si vous les suivez, il n’est pas tout à fait sûr que la vie ne soit qu’une chienne de vie.

A.J. raconte, avec une simplicité et une clairvoyance déconcertantes (8 années à ce train-là, bien d’autres en seraient morts), la misère dans les hôtels des bas-fonds de L.A, les gens brisés par l’existence, les pièges des pervers qu’elle évite de justesse. Avec un optimisme sourd, et « la conviction que quelque part, forcément, ne pouvait être si loin ». Et elle s’en sort.

Ce qui nous laisse peut-être, en fin de compte, une troisième façon de voir les choses, comme le faisait A.J. : fermer les yeux et écouter la musique.

Bande originale :

La rencontre des parents : Our love is here to stay.

À quatre ans, dans un bar de Hollywood, Satin Doll.

La berceuse : Sugar Food Strut de Louis Armstrong.

Après les disputes entre son père et sa grand-mère : Is that all there is de Peggy Lee.

Et pour finir, Joe Albany himself, tout est dit dans le titre :

Kelly

Low Down – Jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop, A.J. Albany, traduit de l’anglais par Clélia Laventure, Le Nouvel Attila, 2015

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