Tag Archives: littérature

Lecteur cherche aventure désespérément

17 Mar

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« Je cherche l’aventure, mais rien ne se passe. » nous disait la semaine dernière C., au self de la cantine, coincé entre le buffet crudités et les grillades, en réponse à notre anodine question « ça va ? ». L’endroit était certes mal choisi ; c’est ce qui fait toute la beauté de la réplique. Pour lui, et parce qu’on sent que la demande ne faiblit pas, on s’est dit qu’on allait vous proposer l’aventure, pour pas cher.

Ouvrez L’Affaire Jane Eyre ou Sauvez Hamlet ! de Jasper Fforde, et laissez-vous porter.

Nous sommes à Swindon, commune imaginaire d’une Angleterre imaginaire, où le cours du temps est surveillé par des Chronogardes (ce qui n’empêche pas les accidents de distorsion temporelle, Interstellar n’a rien inventé), les dodos ont été réintroduits en tant qu’animaux domestiques grâce à la manipulation de l’ADN, et, surtout, la littérature et les arts sont les enjeux du débat politique et objets de toutes les convoitises. Les bibliothèques sont mieux gardées qu’un coffre-fort dans une banque suisse : vous l’aurez compris, c’est de la science-fiction…

Thursday Next, héroïne de la série, fait partie du service des OpSpecs – 27, les détectives littéraires. Ceux-ci ont pour mission de « protéger la population contre la fraude littéraire, les interprétations hystériques des pièces soumises au droit d’auteur et la contrebande d’imitations shakespeariennes. » (Petit enfer dans la bibliothèque, p22). Un programme chargé. Vous n’imaginez pas le nombre de faux Shakespeare qui ont le culot de surgir à tous les coins de rues, brandissant un sonnet de mauvaise facture. La contrebande est un fléau notoire, dans un pays où les Roméo ou Othello automates distributeurs de répliques sont très appréciés, et la pièce Richard III interprétée tous les soirs grâce à des amateurs passionnés, acclamés comme des rock stars par une foule en délire. Mais Thursday doit avant tout veiller à la sauvegarde des manuscrits originaux, car ceux-ci sont la porte d’entrée… vers le Monde des Livres.

Le Monde des Livres. On en rêvait, Jasper Fforde l’a fait. Le Monde des Livres, où vivent tous les personnages de fiction qu’on aime d’amour depuis le premier jour : on y croise Raskolnikov, Hamlet et Ophélie, ou encore Jane Eyre et son cher Rochester. Territoire hautement stratégique, ce monde est secoué par des conflits, qui opposent le Roman féministe et le Roman Grivois par exemple, et très prisé par Goliath, multinationale hyper-puissante, qui n’a d’yeux que pour les potentiels espaces publicitaires sans limites qu’il laisse entrevoir. Placer des produits discrètement dans Crime et châtiment ou Du côté de chez Swan (la madeleine de Proust Bonne Maman !) : what else ?

Pour vous laisser le choix de l’aventure, on vous résume quelques épisodes en trois mots :

L’Affaire Jane Eyre : Jane Eyre a disparu, toute l’Angleterre tremble d’effroi tandis que l’éradication définitive menace l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature.

Délivrez-moi : Thursday est contrainte de se cacher dans le Monde des Livres et en intègre la police interne, sous le commandement de Miss Havisham, personnage excentrique des Grandes Espérances de Dickens.

Sauvez Hamlet ! : Thursday ramène le célèbre héros shakespearien dans le Monde Extérieur. Toujours en proie à des doutes existentiels et insupportablement susceptible, Hamlet ne tarde pas à agacer tout le monde. Pendant ce temps, dans la pièce éponyme, Ophélie fomente une rébellion…

Ouf. On se rassoit et on souffle, heureux qu’un auteur contemporain se soit saisi de cette chance, cette liberté, cette fantaisie que la littérature offre. Et dont elle a besoin. L’univers ahurissant de Fforde, c’est ça, le début de l’aventure.

Jen

Toute la série des Thursday Next est publiée chez 10/18, le dernier tome Petit enfer dans la bibliothèque (traduit par Jean-François Merle) est sorti en novembre 2014 chez Fleuve Éditions.

En savoir plus sur l’étonnant Jasper Fforde par ici.

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La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta

30 Sep

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« Quand ils ont pris la montagne ici, ils avaient plus moyen de faire marche arrière. C’était la vie ou la mort, là, sur la montagne… Ils ont choisi la mort et ils ont réussi à la vaincre. Il faut l’accepter, faut la chercher, aller coller son nez dans sa face et puis se battre pour lui échapper. Faut trouver sa mort avant de trouver sa vie. » p 248

« On me présente comme le seul avocat révolutionnaire de ce côté du golfe de Floride. Et c’est vrai : je suis le seul avocat qui déteste la loi. Les autres, ils ne font que parler. Je préfère cracher à la gueule d’un juge plutôt qu’enfoncer un pieu dans le cœur d’un flic. » (p281)

« Si vous arrivez à démêler cette histoire, c’est que vous en avez autant que moi dans le ciboulot. Et que vous aussi, vous êtes paranos. » (p338)

« … contre toute attente, j’ai réussi à faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint-Basile et les Sept de Tooners Flats. Qu’est-ce qui se passerait si je rencontrais un carnal comme moi : un type qui part dans toutes les directions, un peu bordélique mais libre ? … qu’est-ce qui se passerait si je faisais les choses à fond ? » (p339)

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

Ils en ont aussi parlé là :

http://gonzai.com/oscar-acosta-la-revolte-des-cafards-dun-z-qui-veut-dire-zeta/

http://gonzai.com/oscar-zeta-acosta-lavocat-du-diable/

Je suis un anarchiste, mon vieux. J’arrête pas de te le dire.

30 Sep

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C’est un livre qui commence par l’affirmation de l’auteur déclarant qu’il va écrire, oui, qu’il va enfin se mettre à écrire ce livre qu’il veut écrire depuis des décennies. Il le répète tout au long du roman… sans jamais le faire. On a donc entre les mains ce texte orphelin, ce livre « malgré lui » du fameux Oscar Zeta Acosta. Et ce « malgré » va revenir très souvent : il ne sait comment, Zeta se retrouve au milieu des émeutes chicanos qui secouent Los Angeles au début des années 70, il ne sait comment, il n’est pas molesté ni embarqué par la police, il ne sait comment, lui qui voulait juste écrire, il doit défendre au tribunal ses compagnons de galère au lieu d’aller se dorer la pilule à Acapulco et de s’envoyer des filles, « comme un vrai artiste.»

Mais nous on sait comment, et pourquoi. C’est pour ça qu’on aime le personnage, et même si ce n’est pas ce qu’il voulait raconter, on est bien heureux qu’il l’ait fait, malgré tout.

Oscar Zeta Acosta, complice de Hunter S. Thompson dans Las Vegas Parano, fut un des leaders du mouvement chicano à Los Angeles. Trublion magnifique, son charisme aurait pu faire de lui un dictateur, et sa notoriété l’un de ces rares privilégiés qui s’en sont sortis, ces chicanos convertis à l’American dream. Mais le problème, on vous l’a déjà dit, c’est qu’il est écrivain : « Je suis écrivain, ouais, et chanteur. C’est pas par hasard que je suis devenu avocat et militant. Et si je ne peux pas être tout ça à la fois, j’en crève ! » (p272). « Tout ça à la fois » voilà l’enjeu. Voilà comment il est, à la fois, impliqué dans les émeutes et épargné par les autorités, hors-la-loi quasi permanent (sexe, drogues, etc) et avocat, marginal militant pour la multitude. Le vrai génie, en littérature, sait qu’il doit être des deux côtés pour écrire. Quelqu’un de plus cynique que Zeta ne s’en culpabiliserait pas.

Ce qui explique qu’il soit un peu dépassé quand ses amis insistent pour aller trouver un policier – n’importe lequel – à assassiner : « Je suis un anarchiste, mon vieux. J’arrête pas de te le dire. » (p163) réplique Gilbert à Zeta qui ne veut pas comprendre. Si tu es dans l’action, tu n’es pas dans le commentaire, et si tu commences à te poser des questions, tu n’es pas révolutionnaire. Et en même temps, comment ne pas l’être ? Dans cette Californie vendue aux Américains un siècle plus tôt, les juges sont WASP, les jurys sont WASP, les flics sont WASP (ou noirs, c’est vrai), peut-être que Dieu lui-même est WASP ? les chicanos n’ont ni voix ni droits. Jusqu’à ce qu’un écrivain-chanteur-avocat-militant déjà à moitié timbré et sous acides la plupart du temps, s’astreigne à les sauver. Parce qu’il s’agit de son peuple, et qu’il ne peut pas s’en empêcher.

Ce roman qu’Oscar Zeta Acosta n’avait pas l’intention d’écrire est le récit de sa lutte folle pour faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint Basile et les Sept de Tooner Flats. Et il y parviendra. Des dizaines de condamnations pour outrage n’auront pas raison de Zeta, mais c’est à sa propre liberté qu’il finit par se rendre. Après cet incroyable morceau de bravoure, il quitte Los Angeles pour San Francisco, pour « écrire son chant du cygne ». On est en 1970. Quatre ans plus tard, il disparaît sans que son corps soit jamais retrouvé.

Il a toujours eu le sentiment d’un certain gâchis, un regret de ne pas « faire les choses à fond ». Il voulait « Écrire ». On lui dira, si par miracle on croise un jour le chemin de ce grand inquiet aux apparences sulfureuses, qu’il a réussi depuis longtemps.

Kelly

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Première chronique publiée dans le cadre de la Voie des Indés 2014 ! Pour en savoir plus, c’est par ici.

 

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

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