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Les gentlemen anglais n’ont pas l’esprit mal tourné !

21 Jan

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…toujours est-il qu’il m’a cloué le bec et qu’il est devenu assez teigneux, bizarrement, et qu’il a commencé à me dire : « Il faut que tu saches, Kitty, que je me contrefiche de ton discours de snobinarde anglaise sur les étrangers, l’amour, la poésie et les ukulélés. En ce qui me concerne, l’archétype du gentleman anglais, la taille bien faite et l’esprit mal tourné, continue à être mon modèle » (p61) 

On commence l’année par un bonbon acidulé anglais, un court roman de Julia Strachey, Drôle de temps pour un mariage. Je dis bonbon à dessein, on s’en saisit et le savoure avec la même insouciance et la même rapidité, pourtant on y pense longtemps après que les derniers mots ont fondu dans la bouche.

Dans les années 1930, la maison bourgeoise des Thatcham dans les environs de Malton, Yorkshire, est en émoi. La jeune Dolly Thatcham, en ce 5 mars, se marie. Mais, comme qui dirait, ça manque d’ambiance.

Pas de dentelles virevoltantes, de bonnes surexcitées, ou d’enfants tout mignons aux joues roses. La maison est remplie d’objets qui tombent ou ne sont pas à leur place, les personnages qui évoluent au milieu de ce décor insolite sont plongés dans une sorte de torpeur… on sent très vite à quel point c’est un drôle de temps pour un mariage.

On ne saura jamais vraiment le détail, c’est toute la puissance de suggestion de Julia Strachey : il y a un triangle amoureux qui rend la future mariée fébrile, entre Owen qu’elle doit épouser et Joseph, un ami très cher qui semble plus que nerveux. Et puis Kitty, la sœur plus jeune et tellement idéaliste, la mère-maîtresse de cérémonie aveuglée et satisfaite, et les amies qui ne peuvent plus rien empêcher et les vieilles tantes auxquelles on cède la place pour le thé.

On parle des choses essentielles : «  Quoi ? Jamais été à Chidworth ? lançait-elle, sidérée, à un inconnu à la moustache blanche à côté d’elle… Ah, mais vous devez absolument aller à Chidworth ! Enfin quoi, de là-haut, par beau temps, on peut voir trois comtés à la fois ! Et puis le petit village est tellement mignon ! … Il y a huit kilomètres de là à Waddingchitwold, vous savez. » (p44) Pendant que dans la pièce d’à côté, l’aveu qui pourrait tout remettre en question n’est pas prononcé.

Publié à l’origine par Virginia Woolf « Un très joli texte, intelligent, acide, franchement assez remarquable », Drôle de temps pour un mariage fut longtemps oublié avant d’être repris récemment par les éditions Persephone en Angleterre. Cette maison s’est spécialisée dans les écrits de femmes du XXè siècle, elle affiche une centaine d’ouvrages à son catalogue. Et ils sont sans doute encore nombreux à ne pas être traduits, donc sincèrement, éditeurs, c’est quand vous voulez.

Pam

http://www.persephonebooks.co.uk/books/

http://thecaptivereader.wordpress.com/2010/05/05/cheerful-weather-for-the-wedding-julia-strachey/

Persephone_Books_Julia_Strachey-445x600Julia Strachey par Ray Strachey, vers 1925-35 © NPG

Drôle de temps pour un mariage, Julia Strachey, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Le Livre de Poche, 2013

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Sur un fil

19 Juil

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À l’occasion de la sortie en poche en juin dernier de La Sœur, on vous reparle avec plaisir de Sándor Márai.

On ouvre une première fois le livre : Noël 1942. Lors de son séjour dans une auberge de montagne, un écrivain rencontre le fameux musicien Z., qui s’est subitement retiré du monde quelque temps auparavant. On ouvre un deuxième livre dans le premier : commence le journal de Z., qu’il a souhaité léguer à l’écrivain. Puis on déplie, avec l’écrivain et de nos mains tremblantes de profanes, un feuillet de papier glissé entre les pages du manuscrit. On y lit : « La passion est davantage que la volupté. Mais ça, je ne peux le dire à personne. » (p215) Où nous mènent ces poupées gigognes ? Z. avait quelque chose à dire : dans son texte posthume, il raconte l’épreuve qui l’a privé de la musique, mais rendu au monde.

Victime d’une maladie nerveuse foudroyante au « très joli nom », il est cloué sur un lit d’hôpital durant plusieurs mois. Passent les professeurs et les infirmières ; valsent les seringues de morphine et les traitements aux rayons et aux ondes. Il observe, curieux et stoïque, la progression de la maladie qui paralyse peu à peu son corps. Bientôt arrive le point de basculement, le moment du choix. Le rebond ou la noyade.

Et il pense à E.

De cette femme évanescente et froide on n’aura qu’un bref aperçu, des bribes de conversations téléphoniques et de lettres, un éclair blanc et blond un soir d’Opéra. Mariée, elle s’est toujours refusée à lui. Considérant cet amour désincarné, dans sa douleur et le temps qui lui reste, Z. cherche à aller au-delà de l’image, de l’autre côté du miroir. Il veut enfin toucher la source de cette illumination artificielle, de ces ombres projetées que les hommes, selon leurs préjugés, appellent amour ou volupté :

« … je compris quels lieux communs représente ce que nous savons des intentions et des capacités de communication des hommes. L’amour, la nudité, la sexualité : ce ne sont que des conséquences, les apparitions masquées d’un phénomène qui existe dans les coulisses du monde des vivants et qui parfois s’incarne […] Toute relation humaine secrète – l’amitié, l’amour et les liens singuliers qui se nouent entre des contraires qui se rencontrent et s’attachent, à la vie et à la mort ! – commence par un effleurement magique ; par cette perception onirique qui ressemble au sentiment de réalité qu’on éprouve pendant un rêve : dans une foule, parmi des inconnus, un regard, une voix, vous touche, et c’est comme un vertige, comme si vous aviez déjà vécu cet instant, comme si vous saviez à l’avance tout ce qui va se produire, les paroles, les mouvements ; c’est la réalité, impérieuse, fatale ; en même temps c’est un songe… » (p228)

Toucher à la passion pure, mais guérir d’E. Éprouver son libre arbitre encore et toujours, voire tester l’opium et le manque jusqu’à l’extrême limite, mais craindre Dieu. Vivre en artiste sans musique, pianiste à la main paralysée. « Qu’est-ce que la vie ? » lui demandait l’écrivain, Z. lui répond ici : c’est la conciliation de l’inconciliable, un numéro d’équilibriste sur un fil invisible à l’œil nu. Là résidait sa guérison. Il ira mieux.

Mais un doute demeure, car c’est un manuscrit posthume, n’est-ce pas ? …  À quoi a-t-il cédé ?

N’y pensons plus.

Pamela Proust

Depuis, on y pense toujours[1].

La Sœur, Sándor Márai, traduit du hongrois par Catherine Fay, Le Livre de poche, juin 2013

Ce qui, de nous, reste

10 Juil

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Les eaux calmes d’un lac en Finlande. Plongez les pieds. Les vagues heurtent doucement vos chevilles, vos mollets, lèchent vos genoux. Vous vous perdez dans la contemplation des reflets de la forêt sur le miroir gris pâle et vous vous fendez, de plus en plus.

Non ce ne sont pas les effets d’une séance de yoga un peu trop poussée… mais le délassement qu’offre une escapade finlandaise, dans ce roman de Riikka Pulkkinen, sorti en mai au Livre de Poche. L’Armoire des robes oubliées, sélectionné pour le Finlandia Prize, est le deuxième livre de l’auteur, et a été traduit en quinze langues.

Pour l’histoire, c’est assez simple. La grand-mère d’Anna tombe malade, la famille se prépare au deuil, mais des secrets ressurgissent : sur le papier, voilà les ingrédients typiques d’un mélo ordinaire qui ne devrait émouvoir que mes fibres de fille et de petite-fille.

Exemple :

« Une femme a besoin de deux choses dans la vie : d’humour et d’escarpins rouges. Un doctorat est un atout, mais n’est pas indispensable. » (p254).

Glamouresque, léger, féminin… du champagne. Et pour un roman d’été, à lire les pieds dans l’eau de ce lac – finlandais si possible donc – cela semble déjà amplement satisfaisant.

Pourtant :

«1964. Au moment où tout commence, les nouveaux slogans n’ont pas encore été inventés, mais la petite pilule a déjà vu le jour. On a déjà cherché à savoir ce qui se passe en réalité, mais les plis des robes sont toujours d’une longueur raisonnable et les vaches meuglent dans les étables. » (p87)

1964. Cette voix fantôme s’immisce dans le deuil familial qui s’annonce, brise la coquille fragile du présent. L’histoire de l’autre femme, celle de la robe oubliée, la maîtresse du grand-père, s’accroche au présent d’Anna, qui tente d’y voir clair. L’homme, peintre célèbre, a raccroché pinceaux et toiles depuis longtemps. Mais le passé persiste, les souvenirs se confondent, 1964, 2004, 2004, 1964.

Temps différents, mêmes mélancolies… mêmes personnages ? À travers ces liens que tissent les histoires et les souffrances partagées, Riikka Pulkkinen saisit miraculeusement ce qui, de nous, reste : la mémoire, les rêves, nos espoirs et la désillusion. Enfin ce tout, cette matière unique et constante qui nous constitue et échappe à l’autre, même l’amoureux.

De madeleines de Proust (ici les brioches de la marchande Kauppatori) accumulées consciencieusement en frustrations d’adultes, ces personnages sont des puits profonds que chacun scrute en vain, et n’y perçoit jamais que son propre reflet. Le peintre échoue à faire le portrait de sa maîtresse, l’homme ne peut embrasser la femme dans sa totalité. Ses prises sur son mystère sont déjà incertaines. C’est Pierrot le fou qui court après Marianne, éternellement. Le film de Godard sort en 1965, devient une référence pour la maîtresse à la robe oubliée, pour Anna quarante ans plus tard. Il est dans le livre un leitmotiv clé :

« L’homme ne comprend pas la femme, il dit qu’il ne voit qu’une image. Et peut-être que la femme ne veut même pas être comprise, qui tantôt s’en va pour danser, tantôt s’applique à déjouer les criminels. Parfois elle se contente de déambuler sur la plage sans avoir rien à faire. Elle veut danser et ne se soucie de rien d’autre. Elle veut vivre seulement, mais l’homme ne la comprendra jamais. » (p240)

En somme, des personnages proustiens qui vivent à la Godard. Et tout cela avec l’élégance et la légèreté du style, qui tient de l’esquisse née au hasard, du fusain glissant discrètement sur la toile. Ça valait le coup d’atteindre enfin l’été.

Jennifer Joyce

L’Armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen, traduit du finlandais par Claire Saint-Germain, Le Livre de Poche, mai 2013

Un clin d’œil :

http://www.arte.tv/fr/bref-j-ai-revu-pierrot-le-fou-blow-up-recut/6339442,CmC=6337386.html

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