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Carte postale littéraire : mon voyage à Cuba avec… Graham Greene

31 Août
BLOG2-001Cet été, les Inopinées partent à Cuba, et vous proposent leurs cartes postales littéraires. Classiques, sulfureux, historiques, esthétiques et éclectiques, quel sera votre roman préféré pour vous accompagner sur l’île du Che ?
Pam, Kelly et Jen vous présentent en quelques mots et extraits les incontournables de la littérature cubaine.

Carte postale # 2

Notre agent à La Havane, Graham Greene

Daïquiris à gogo, shows érotiques et parties de dames (de dames, oui ! ) arrosées : bienvenue dans La Havane des années 50, quand les vieilles voitures américaines n’étaient pas si vieilles… Inspiré par sa propre expérience et ses voyages à La Havane, Graham Greene imagine le personnage de Jim Wormold, Anglais expatrié à Cuba, responsable d’un magasin d’aspirateurs et père célibataire d’une fille de dix-sept ans aussi catholique que dépensière. Il est un jour abordé par un agent des services de renseignements britanniques qui lui propose, sans trop lui laisser le choix, de devenir son agent de liaison à La Havane. Contraint d’accepter car il y voit au moins un moyen d’éponger ses dettes, Wormold commence à envoyer ses premiers rapports… Comédie loufoque dans un Cuba paradis des flambeurs, buveurs et pornographes, envahi par les Occidentaux qui viennent s’y refaire de drôles de guerres, Notre agent à La Havane n’est pas le plus réaliste des livres de route, mais c’est sûrement celui qui vous fera le plus rire !

Extrait : le recrutement de Jim :

« Je n’accepte aucune mission. Pourquoi m’avez-vous choisi ?9034-gf

– Anglais patriote. Établi ici depuis des années. Membre respecté de l’Association des commerçants européens. Il nous faut notre agent à La Havane, n’est-ce pas ? Les sous-marins ont besoin de fuel. Les dictateurs se rapprochent les uns des autres. Les gros entraînent les petits.

– Les sous-marins atomiques n’ont pas besoin de fuel.

– Exact, mon vieux, absolument exact. Mais les guerres éclatent toujours avec un peu de retard. Il faut que les armes traditionnelles soient prêtes aussi. Et puis il y a les informations économiques : sucre, café, tabac…

– Tout cela se trouve dans les annuaires du gouvernement.

– Nous n’avons aucune confiance en eux mon cher. Et, bien entendu, les renseignements politiques. Avec vos aspirateurs, vous avez vos entrées partout.

– Est-ce que vous voudriez que j’analyse les poussières ?

– Vous prenez peut-être cela pour une plaisanterie, mais au moment de l’affaire Dreyfus, le témoignage le plus important pour le contre-espionnage français a été celui d’une femme de ménage qui vidait les corbeilles à papier à l’ambassade d’Allemagne. » (p51)

Et un extrait du film de 1959, où Jim exerce lui-même ses pauvres talents de recruteur d’agent…

À voir à la Havane : le bar Sloppy Joes, l’hôtel Sevilla et l’hôtel Inglaterra, le bar Floridita… Mais surtout, boire des daïquiris !

Pam

Notre agent à La Havane, Graham Greene, traduit de l’anglais par Marcelle Sibon, 10/18, 2001 (traduction de 1965)

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SAV

3 Avr


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Je crois qu’on vous doit quelques explications sur le buzz de la semaine dernière.

D’après les extraits proposés, vous vous êtes dit :

–          Soit c’est un polar ;
–          Soit c’est une histoire d’amour ;
–          Soit c’est une histoire d’amour dans un polar.
 

Jusque là, rien de nouveau sous le soleil.

Mais il faut que vous sachiez que le Président dont il était question, délicieusement nommé John Smith Jr., était le septième président des États-Unis élu… cette année-là. Que les deux individus qui dialoguent s’appellent Livre-de-Chansons et Sayonara Gangsters (lui-même). Que les deux espions amoureux transis sont surveillés dans la pièce n°1 par le gardien, à moins qu’il ne soit groom ou infirmier, il ne sait plus exactement.

Voilà, j’espère que c’est plus clair.

En réalité, chacun est un sujet potentiel à lui tout seul, mais Genichiro Takahashi assume son statut d’auteur démiurge sans trembler, se réservant le droit d’intervenir, d’interrompre l’histoire, de dialoguer avec ses personnages, de les faire disparaître s’ils ne servent plus à rien, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs s’ils ne sont pas contents. Il peut bien s’offrir ce luxe puisque dans une grande mesure, le héros, Sayonara Gangsters, c’est lui.

Dans le monde post-post-post moderne qu’il invente, quelques petites choses ont évolué : on achète les ministres directement au supermarché (au moins, c’est fait en toute transparence), on annonce les morts imminentes par faire-part, on tombe en permanence sur des gens en quête d’identité. Des choses indépendantes, OVNI solitaires d’un univers désespérément fini, se baladent et imposent leur non-être aux innocents professeurs de poésie comme Sayonara Gangsters, qui leur prodiguent des soins, dubitatifs.

Tous recherchent une parole, un nom qui leur révèlerait ce qu’ils sont. Derrière l’ironie de la déconstruction, il y a la crainte réelle de la disparition, l’angoisse engendrée par l’incertitude. Leur principe essentiel leur échappe, mais ils pleurent en entendant Kol Nidrei joué par Pablo Casals : quelque part, une intuition imperceptible secoue encore l’âme.

Leur âme, les gangsters l’ont conservée, eux. Et ils ont l’intention de mettre la réalité KO.

Jennifer Joyce

Sayonara Gangsters, Genichiro Takahashi, traduit de l’anglais par Jean-François Chaix, d’après la traduction du japonais de Michael Emmerich, Books Éditions, 2013.

Merci à Books Éditions pour cette découverte, Genichiro Takahashi est ici pour la première fois traduit en France. Paru en 1982 au Japon, Sayonara Gangsters avait remporté le prix Gunzo (prix décerné par le public à un premier roman).

L’éternité, vers la fin – ou comment devenir dieux

12 Fév

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C’est l’histoire d’une cité assiégée par une peste maligne, et l’on y meurt, par flopées.

C’est l’histoire de la chute de Périclès, aux pieds d’Athéna impitoyable.

C’est l’histoire du courroux des dieux contre des hommes que la maîtrise du langage a trop enorgueillis….. Stop. Non.

Non, non, non, ça, c’est ce que voudrait vous faire croire le Démon, l’envoyé des dieux, celui qui raconte. Mais il n’a plus la foi, depuis deux mille cinq cents ans qu’il attend, il digresse, il maugrée, il peste, il se plaint, il s’explique, il se souvient, il s’émeut, et il s’acharne sur le malheureux écrivain, humble passeur.

L’écrivain, c’est Takis Théodoropoulos. Il est grec, il connaît ses philosophes sur le bout des doigts, et l’histoire antique aussi bien. Pour redonner un peu de chaleur, de vie et d’humour au marbre des statues, il peint l’Athènes du Vè siècle avant Jésus-Christ sur un ton délicieusement monthy-pythonesque.

Donc, c’est surtout l’histoire d’un type – un peu raté un peu sale un peu bizarre – qui décide, à cinquante ans, de devenir quelqu’un. Il s’appelle Socrate. « Perpétuel futur petit génie momentanément au chômage », il va par les rues proclamer qu’il ne sait rien et démontre à ceux qui veulent l’entendre qu’ils ne savent rien non plus. Autant dire qu’il ne passionne pas les foules.

Il intéresse quelqu’un pourtant. Un dramaturge amer à court d’inspiration, désespéré de voir ses comédies n’éveiller que rires gras et ignares chez ses concitoyens. Il s’appelle Aristophane. Son intuition lui souffle que le philosophe a raison, mais sa maîtresse Aspasie est fascinée par le beau penseur, qui parvient, lui, avec ses simples questions, à déstabiliser les Athéniens… Frustré, jaloux, aigri, il décide de monter une comédie qui tourne son rival en ridicule. Ce sera Les Nuées.

Pour passer le temps (l’éternité c’était déjà long, même au début), les dieux s’en mêlent. Ils trouvent que les hommes sont devenus insupportablement fats et vains depuis l’invention du langage, et comptent sur Socrate pour les faire devenir chèvres.

La confrontation a lieu, sous l’œil atterré du Démon, complètement dépassé par la tournure des évènements. Comment ? Ces deux hommes, qui seuls ont compris que le langage était trompeur, qu’il fallait le manipuler avec précision et parcimonie, alors que la plupart des Athéniens, pour leur malheur, ne font que parler sans rien dire… voilà qu’ils s’affrontent et se détruisent ?

C’est là l’histoire, finalement, des « balbutiements de la sagesse ». Deux marginaux s’efforcent d’éveiller autour d’eux un peu d’éclat, de conscience, et fondent la philosophie et la comédie satirique. Comme quoi, quand on s’autorise à dépasser les dieux, la pensée indépendante et le discours critique sont à portée de main… Ah oui, vraiment, « rien n’a changé » – c’est le Démon qui le dit.

 Jennifer Joyce 

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Le va-nu-pieds des nuages, Takis Théodoropoulos, traduit par Gilles Decorvet, Sabine Wespieser, 2012.

Dans le même esprit, je vous propose de jeter un coup d’œil à L’Odyssée pour une tasse de thé, de Jean-Michel Ribes (Actes Sud-Papiers, 1992). C’est loufoque et décalé, Zeus y gagne un côté Cage aux folles et les soldats grecs, après dix ans de siège devant Troie, ne percutent vraiment plus grand-chose.

À voir aussi, toujours loufoque, même absurde, au temps présent cette fois, Les sept vies des chats d’Athènes, également de Takis Théodoropoulos (Sabine Wespieser, 2003).

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