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Sur un fil

19 Juil

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À l’occasion de la sortie en poche en juin dernier de La Sœur, on vous reparle avec plaisir de Sándor Márai.

On ouvre une première fois le livre : Noël 1942. Lors de son séjour dans une auberge de montagne, un écrivain rencontre le fameux musicien Z., qui s’est subitement retiré du monde quelque temps auparavant. On ouvre un deuxième livre dans le premier : commence le journal de Z., qu’il a souhaité léguer à l’écrivain. Puis on déplie, avec l’écrivain et de nos mains tremblantes de profanes, un feuillet de papier glissé entre les pages du manuscrit. On y lit : « La passion est davantage que la volupté. Mais ça, je ne peux le dire à personne. » (p215) Où nous mènent ces poupées gigognes ? Z. avait quelque chose à dire : dans son texte posthume, il raconte l’épreuve qui l’a privé de la musique, mais rendu au monde.

Victime d’une maladie nerveuse foudroyante au « très joli nom », il est cloué sur un lit d’hôpital durant plusieurs mois. Passent les professeurs et les infirmières ; valsent les seringues de morphine et les traitements aux rayons et aux ondes. Il observe, curieux et stoïque, la progression de la maladie qui paralyse peu à peu son corps. Bientôt arrive le point de basculement, le moment du choix. Le rebond ou la noyade.

Et il pense à E.

De cette femme évanescente et froide on n’aura qu’un bref aperçu, des bribes de conversations téléphoniques et de lettres, un éclair blanc et blond un soir d’Opéra. Mariée, elle s’est toujours refusée à lui. Considérant cet amour désincarné, dans sa douleur et le temps qui lui reste, Z. cherche à aller au-delà de l’image, de l’autre côté du miroir. Il veut enfin toucher la source de cette illumination artificielle, de ces ombres projetées que les hommes, selon leurs préjugés, appellent amour ou volupté :

« … je compris quels lieux communs représente ce que nous savons des intentions et des capacités de communication des hommes. L’amour, la nudité, la sexualité : ce ne sont que des conséquences, les apparitions masquées d’un phénomène qui existe dans les coulisses du monde des vivants et qui parfois s’incarne […] Toute relation humaine secrète – l’amitié, l’amour et les liens singuliers qui se nouent entre des contraires qui se rencontrent et s’attachent, à la vie et à la mort ! – commence par un effleurement magique ; par cette perception onirique qui ressemble au sentiment de réalité qu’on éprouve pendant un rêve : dans une foule, parmi des inconnus, un regard, une voix, vous touche, et c’est comme un vertige, comme si vous aviez déjà vécu cet instant, comme si vous saviez à l’avance tout ce qui va se produire, les paroles, les mouvements ; c’est la réalité, impérieuse, fatale ; en même temps c’est un songe… » (p228)

Toucher à la passion pure, mais guérir d’E. Éprouver son libre arbitre encore et toujours, voire tester l’opium et le manque jusqu’à l’extrême limite, mais craindre Dieu. Vivre en artiste sans musique, pianiste à la main paralysée. « Qu’est-ce que la vie ? » lui demandait l’écrivain, Z. lui répond ici : c’est la conciliation de l’inconciliable, un numéro d’équilibriste sur un fil invisible à l’œil nu. Là résidait sa guérison. Il ira mieux.

Mais un doute demeure, car c’est un manuscrit posthume, n’est-ce pas ? …  À quoi a-t-il cédé ?

N’y pensons plus.

Pamela Proust

Depuis, on y pense toujours[1].

La Sœur, Sándor Márai, traduit du hongrois par Catherine Fay, Le Livre de poche, juin 2013

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Aubes et crépuscules de Giacomo

19 Fév

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On entre dans un roman de Sándor Márai comme on s’approche d’un tableau intimiste. Par le trou de la serrure, on risque un coup d’œil, on distingue – plus qu’on ne voit réellement, un homme, dans une chambre claire-obscure, occupé à écrire. Une cape jetée sur un fauteuil, un poignard qui luit à la faveur du feu de cheminée.

Tout est en place en quelques secondes, en quelques pages sont esquissés l’aventure, la fuite, le mensonge… et tout est prêt.

Giacomo Casanova se trouve dans une chambre de l’auberge du Cerf, à Bolzano. Il est fatigué, ses habits sont sales – ce qui l’agace au plus au point – il vient de s’évader des « plombs » de Venise, où il était emprisonné depuis seize mois. Il doit écrire une lettre à M. de Bragadin, son protecteur, afin de lui demander de l’argent, des lettres de change, des adresses à Munich et à Paris, et lorsqu’il aura tout obtenu, comme à son habitude, il partira.

Pourtant, après avoir reçu et dilapidé l’argent en nouvelles toilettes, en accessoires, et évidemment au jeu, il reste. Il attend. Qu’attend-il ?

Sándor Márai est l’écrivain du prélude. Il sait que beaucoup de choses se nouent dans cette heure d’avant particulière, ce noir avant le spectacle, dans la rumeur et l’excitation de la préparation… De ce secret et de cette intimité naissent les conditions de la représentation qui vient. Giacomo le Superbe, qu’on regarde écrire dans sa chambre, attend le comte de Parme. Le vieux comte l’a battu en duel cinq ans auparavant, et lui a interdit de revoir Francesca, qui est devenue sa femme. Mais ils sont tous trois à Bolzano, et le savent.

Le spectacle commence. Chacun, tour à tour, pénètre dans cette chambre. On voit des capes se soulever, les lumières des bougies vaciller, les mains se tendre et se croiser. Chaque personnage vient abattre ses cartes dans la conversation. L’un veut tout garder, l’autre tout donner, « l’étranger » n’est intéressé que par la liberté, c’est elle qu’il est venu reprendre.

Sándor Márai connaît bien le prix de la liberté et les sacrifices qu’elle exige. En 1948 il a quitté son pays, la Hongrie, alors que le régime communiste qui s’y installe interdit la publication des livres de « cet écrivain bourgeois ». L’Italie, l’Amérique n’adouciront pas la douleur de l’exil. En 1989, il se suicide d’une balle dans la bouche. Grâce à Ibolya Virág qui commence la réédition de ses œuvres dans les années 1990, Les Braises, Les Confessions d’un bourgeois, et La Conversation de Bolzano connaissent un succès phénoménal, faisant enfin entendre la voix d’un maître.

Il n’y aura pas de courses folles, de duels haletants, de baisers enfiévrés. Toutes les péripéties sont contenues dans la conversation, elles sont la conversation, cette singulière partie d’échec à trois qui sera la fin d’une vie et le début d’une autre.

Giacomo dit « Je désire vivre pour savoir écrire un jour… Je veux écrire à la fin » : c’est ce seuil qui intéresse l’écrivain, cette limite du basculement d’un état à l’autre. Dans le huit-clos ouaté d’une chambre ou exposé aux foules murmurantes, c’est là que se tient l’écrivain. Dans la vie, aux lisières. Les aubes et les crépuscules, voilà la matière de Sándor Márai.

Pamela Proust

La Conversation de Bolzano, Sándor Márai, traduit du hongrois par Natalia Zaremba- Huzsvai et Charles Zaremba, Le Livre de Poche, 2002

Du même auteur et du même acabit : Les Braises, et L’héritage d’Esther, aussi au Livre de Poche. 

Images Sandor Marai

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