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Homo homini lupus est

14 Nov

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Eh oui, l’édition indépendante a aussi ses titres un peu absurdes et à rallonge dans l’air du temps qui attirent inévitablement l’œil… Donc on a testé le « fakir/Ikéa » version indé avec ce nouveau roman de Tabish Khair, dont les deux premiers livres sont déjà parus chez Le Sonneur.

À première vue, ça commence fort. Par un froid matin d’hiver, dans les rues désertes d’Aarhus – riante bourgade danoise – notre narrateur se trouve dans sa voiture, garée sur le bas-côté, et tente désespérément de remplir un flacon de sperme pour la clinique de procréation médicalement assistée. Pris entre cette activité pas encore débordante, l’heure approchante d’une conférence qu’il est supposé donner à l’autre bout de la ville et que son compte en banque réclame à cor et à cri, et la menace d’une voiture de flics forcément suspicieux dans son rétroviseur, il craque. Divorce.

Retour à la coloc. Mais pas n’importe laquelle : notre narrateur, Pakistanais né musulman mais athée, emménage avec l’un de ses amis Indiens, Ravi, hindou de son état, dans l’appartement de Karim Bhai, chauffeur de taxi égyptien, et musulman pratiquant. Cela promet de belles heures cocasses, si chacun y met du sien. Et comme nous sommes en flash back avec un narrateur qui le sait déjà, il nous rassure, il y a bien un cataclysme final qui a déclenché ce récit.

Les deux amis n’ont pas immédiatement mesuré l’engagement religieux de leur propriétaire, mais s’en inquiètent ensuite d’autant plus que les tensions s’accentuent entre communautés – disent les journaux –, et il y a les réunions coraniques de Karim qui drainent plus de fidèles à l’appartement et toujours ces mystérieux coups de téléphone d’une femme désespérée… Ils ne veulent pas accuser Karim injustement et ils ne sont pas racistes mais…

Dans toute bonne fable intervient un fameux retournement, une sorte de « tel est pris qui croyait prendre » invocable à souhait dont les auteurs usent, voire abusent. Ici on assistera à une chute plus subtile et perverse, qu’on ne remarque pas forcément, bernés par l’humour, le prisme du narrateur. Mais à la fin, quand aveuglé par la honte et perdu parmi les siens, il ne peut plus lire son propre nom – qu’il a tu d’ailleurs pendant tout le récit – on est saisi d’un doute, et envahi par le malaise qui sourd dans ces pages. Si comme on dit depuis longtemps en Occident, l’homme est un loup pour l’homme, le narrateur a prouvé qu’il était irrémédiablement assimilé. N’est-ce pas ce que nous souhaitions ?

Jen

Comment lutter contre l’islamisme radical dans la position du missionnaire, Tabish Khair, traduit de l’anglais (Inde) par Antonia Breteuil, Le Sonneur, 2013

Dernière chronique pour la Voie des Indés, merci à tous les partenaires et rendez-vous l’année prochaine !

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En être ou ne pas en être

5 Fév

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« Ils sont bien vos nouveaux tiroirs, ils donnent vraiment un aspect rangé au bureau.

–          Oui ils sont très bien, on en est très contents.

–          Vous avez raison, c’est pratique et ça fait joli. C’est pas comme au 3è…

–          Heureusement ! Je ne m’en sortirais pas avec des tiroirs comme ceux du 3è, je me demande comment ils supportent ça…

–          On n’y trouve rien, et pour les collègues, quel spectacle ! Non, non, non, les vôtres sont bien mieux, s’ils devaient changer les miens, j’espère qu’ils prendraient ceux-là.

–          Oui, oui, oui, on en est très contents. »

Et là Preminger aurait sauté, c’est sûr. À ce stade précis de la conversation, entendue par hasard au bureau. Pourquoi ?

Parce que Marshall Preminger est non seulement un type bourré de problèmes – il est naïf, il a trente-sept ans, il est vierge, il souffre d’une maladie de cœur, il est conférencier spécialisé dans l’élaboration de listes utopiques en réponse à des questions imaginaires – mais il est également pathologiquement lucide.

Lorsque son père meurt subitement en lui laissant en héritage son appartement de Chicago, il croit tenir enfin sa chance. L’objet de sa quête prend forme, son Ithaque a un nom : les Harris Towers, condominium immobilier qui accueille une communauté de juifs retraités confortablement installés. Et c’est ce que Preminger aspire à être. Conforté, adapté, assuré.

Il s’applique à combler les attentes de sa nouvelle communauté. Il observe le deuil que lui recommande sa confession, il participe à des réunions de l’Association des résidents, il devient même, malgré son cœur fragile, surveillant de la piscine, et il est reçu à des dîners chez ses voisins. Mais le démon de lucidité veille. Très conscient de son imposture, il met au point des stratagèmes d’intégration au cours de monologues intérieurs complètement délirants. Les conversations infernales entretenues par les grands ordonnateurs du condominium sont une source intarissable d’angoisses et de jouissances pour lui, et pour nous.

Il faut comprendre Stanley Elkin. D’origine juive lui-même, ses romans sont inspirés par son expérience de la communauté, les aliénations et les codes absurdes qu’elle engendre. À l’image des acrobaties auxquelles Preminger s’astreint, le style d’Elkin est celui d’un contorsionniste qui fait naître des comparaisons bizarres, des images improbables… l’incongruité dans ce qu’elle a de plus charmant, et donc efficace. Admirateur de Faulkner sur lequel il a rédigé une thèse en 1961, il est plus baroque et excentrique, ce qui fait tout le sel de ses écrits.

Quand on habite un condominium, on n’est pas n’importe qui. Il y a des allégeances à promettre, des loyautés à s’assurer. Il faut en être, ou ne pas être du tout. Au comble de la dérision et de l’absurde dans cet enclos idyllique, souhaitant pourtant le plus sincèrement du monde ressembler à ses pairs, Preminger est coincé. En haut de sa chaise de surveillant de piscine, son statut et sa fonction dégoulinent sous le soleil d’août et l’abandonnent dans l’aversion des chairs roses amoncelées.

Pour échapper à cet univers, la seule issue possible pour un être lucide est la chute, et l’écrasement. Dans un temps extrêmement  court, Preminger fait l’expérience de la mesquinerie universelle, de la vanité, ces buts qu’on se doit de poursuivre ou non.

Et là c’est non. Un peu comme la prochaine fois qu’ils veulent changer mes tiroirs, et en parler. Non mais.

Kelly Kafka

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La seconde vie de Preminger, Stanley Elkin, traduit par Jean-Pierre Carasso, Cambourakis 2012

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