Tag Archives: Toussaint Louverture

Gardons notre poids plume !

4 Sep

Les Inopinées vous présentent leur rentrée littéraire (mitonnée aux petits oignons de derrière les fagots, si vous voyez ce que je veux dire)

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Une rentrée des « valeurs sûres » nous dit-on, signe que les temps sont durs et l’avenir incertain. Ces valeurs sûres, vous les connaissez bien, vous en avez déjà lue une, deux ou trois, vous ne savez plus très bien. Ce qui vous donne, mine de rien, l’impression de vivre la même rentrée littéraire chaque automne. Pas le meilleur remède à la morosité selon nous.

Hardis les gars, de l’avant, du souffle, de l’imagination !

On laissera comme toujours de côté ceux que vous connaissez trop, que vous aimez déjà plus que de raison et nous aussi. Parmi ceux-ci, sachez que nous renouvelons notre admiration à :

*liste de Pam* : Siri Hustvedt (Un monde flamboyant, Actes Sud), Steve Tesich (Price, Monsieur Toussaint Louverture)

*liste de Kelly* : Thomas Pynchon (Fonds perdus, Seuil), Eric Vuillard (Tristesse de la terre, Actes Sud)

*liste de Jen* : Leonardo Padura (Hérétiques, Métailié), Catherine Mavrikakis (La ballade d’Ali Baba, Sabine Wespieser)

Nous vous proposerons d’explorer à nouveau la rentrée de l’édition indépendante grâce à la Voie des Indés 2014, dont nous reparlerons, avec une première chronique à venir sur La révolte des cafards d’Oscar Zeta Costa. Si vous voulez un avant-goût, faites un tour sur ce dernier buzz.

Nous nous plongerons par ailleurs avec délice dans les méandres inter/intra/méta textuels de Jean-Marie Blas de Roblès (L’île du Point Nemo, Zulma), nous partirons à la découverte de la littérature d’anticipation russe façon Mirobole (Vongozero, Yana Vagner, Mirobole éditions) et terminerons par la mélancolie poétique d’une île frontière abandonnée (Le dernier gardien d’Ellis Island, Gaëlle Josse, Noir sur Blanc).

Face aux « poids lourds » de la rentrée, les Inopinées préfèrent garder leur poids plume !

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En passant

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey

4 Oct

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« … une séance à son cabinet où je lui annonçais sur un ton de désespoir théâtral : « Docteur… ça y est, je deviens fou, je disjoncte dans les grandes largeurs, ça me tombe dessus ! »

Il s’était contenté de sourire, d’un air aussi condescendant que thérapeutique : « Non, Leland, pas vous. Vous, ainsi que beaucoup d’autres de votre génération, vous trouvez en quelque sorte exclus de ce sanctuaire-là. Il vous est désormais impossible de « devenir fou » dans le sens classique de l’expression. Il fut un temps où les gens « devenaient fous » fort à propos, et ils disparaissaient de la circulation. Comme des personnages de fiction à l’époque romantique. Mais de nos jours… », et là je crois qu’il s’était même payé le luxe de bâiller, « …vous êtes trop bien informés sur vous-mêmes et votre psychisme. Vous connaissez trop intimement un trop grand nombre des symptômes de la maladie mentale pour vous laisser prendre par surprise. […] vous serez peut-être névrosé jusqu’à la moelle pour le restant de vos jours, et malheureux aussi, […] et vous allez sans aucun doute en prendre pour cinq années supplémentaires de séances payantes avec moi – mais j’ai bien peur que vous ne soyez jamais complètement dingue. »

…si ça se trouve ça aurait été aussi chiant que d’être saint d’esprit. Ça demande sans doute trop de boulot, la folie. » (p92-93)

« Le temps se recouvre lui-même. Le souffle qu’une brise vagabonde transporte n’est pas le vent tout entier, et la fin d’un évènement passé n’est pas le début d’un autre à venir. C’est plutôt – voyons un peu – comme de pincer l’un des filaments arachnéens d’une vaste toile des vents mais qui ferait frissonner toute la scène. Voilà, comme ça ; il se recouvre… » (p251)

« … Joe a accepté tous les malheurs de l’existence comme des preuves de bonne fortune, et toute la merde comme un signe indiquant la présence de poneys Shetland à proximité immédiate, des étalons pur-sang caracolant juste un peu plus loin. Si quelqu’un s’était avisé de lui montrer que le poney n’existait pas, n’avait jamais existé, seulement la blague et la merde, il aurait dit merci pour l’engrais et planté un potager. » (p370)

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Lâche rien de rien !

1 Oct

2013-09-30

Il était une fois en Amérique, les Stamper. Un clan de pionniers qui n’a jamais cédé, jamais d’un pouce, le moindre grain de poussière de l’Ouest. Du Kansas à l’Oregon, ils sont venus pour : « les mater à grands coups de trique bon sang de bon diable » (Henry, le grand-père) et ils vont « se casser le cul pour y arriver pas vrai Joby ? » (Hank, le fils), « Que oui ! » (Joby, Joe le cousin).

Mais d’exode en exode, à n’en plus finir de chercher l’ailleurs, toujours plus à l’Ouest, on y arrive, de l’autre côté, à ce « mur de sel » du Pacifique. Là, que faire ?

Les Stamper ne sont pas du genre à s’arrêter. Ils sont devenus bûcherons – car lorsque la course terrestre et platement horizontale vers le couchant est stoppée par l’océan, on s’attaque naturellement à la verticalité intraitable des cimes – les forces, les dieux, les piliers.

Parce que l’installation n’est jamais que la promesse d’un nouveau départ imminent, parce que leur présence en ces lieux est un défi en soi, parce que rien décidément – et vous le saurez – ne les arrête, ils ont construit et habitent la seule maison qui ait jamais tenu debout sur les rives du Wakonda Auga. Le fleuve ne tolère personne sur ses bords, chacun sait ça, à Eugene, où se sont prudemment retirés les autres, les bourgeois, les tranquilles, les adeptes des réunions et de la communauté. Mais celle des Stamper tient, branlante, retenue par des mètres de câbles entrelacés et de rondins cloués de toutes parts, mais elle tient.

La légende des Stamper naît donc avec cette maison, un symbole, leur premier pied-de-nez à la face du monde, et c’est sur son image que s’ouvre cet immense roman.

La communauté peut aller se faire voir, c’est là le premier nœud de l’histoire : une grève est entamée par le syndicat qui refuse de livrer le bois, mais les Stamper ne suivent pas, et continuent l’abattage. La ville, dont la prospérité dépend de cette industrie, gronde contre les traîtres.

Contraint par le manque de main d’œuvre et la nécessité d’honorer ses contrats, Hank se résout à appeler son demi-frère Lee en renfort… Où intervient le second nœud qui fait de cette saga familiale un drame à la tension psychologique hors pair. Lee, le lettré, l’étranger, le gamin qui a quitté l’Oregon à onze ans pour les couloirs gris des grandes écoles de l’Est, rentre au bercail. Avec un désir brûlant de vengeance, farci des vers d’Hamlet et des diverses drogues qui lui permettent d’endurer sa douloureuse condition d’intellectuel post-moderne.

C’est peu de dire que les frères ne s’entendent pas. Mais la pression monte, le temps se gâte, et comme sous les crues et décrues de cette satanée rivière qui assaille leurs murs, nos personnages ploient sous un fatum qui les dépasse, une obsession qui les agite inlassablement. Abattre, rabattre, élinguer, draver, abattre, rabattre, élinguer, draver… Ne rien lâcher, jamais. À la longue, Lee semble gagné par la fièvre des cimes mais rumine intérieurement ses plans pour briser le dieu Hank. En ville, on échafaude des stratégies d’intimidation contre le clan Stamper. Comiques peines perdues.

Les présentations sont faites, parlons un peu de l’auteur. On pourra toujours dire beaucoup de choses de Ken Kesey. Icône tardive de la beat generation, pré-hippie, consommateur assidu de drogues en tous genres, chef de file des Merry Pranksters et initiateur de leur traversée des Etats-Unis en bus (scolaire, repeint en fluo, il fallait ça pour proposer du jus d’orange coupé au LSD aux passants)… Après le succès mondial de son premier roman, Vol au-dessus d’un nid de coucou, il devient une idole pour une grande partie de la jeunesse américaine, et plus qu’un écrivain, un mythe. Au point d’effacer l’œuvre et de passer sous silence, du moins à l’étranger, ce second roman qui paraît enfin (et merci merci merci) aujourd’hui en français, Et quelquefois j’ai comme une grande idée.

Son livre n’est pas une ode à la défonce, rien à voir avec ça. Dans une Amérique qui commence à s’engourdir, il veut, lui, rester en éveil. Il n’aime pas quand les pionniers se transforment en gadgets pour touristes. Les Stamper sont fous, mais ils avancent, l’essentiel est de ne pas se tromper de combat, ce que les frères ennemis vont devoir réapprendre :

 « Bizarre, qu’il me répond. Et c’est pour ça que Joe Ben t’a appelé ? Parce qu’il savait que tu ne raterais pas l’occasion d’aller en ville pour tirer profit de l’hostilité générale ?
– Exactement », que je lui répète, et ça commence à me mettre en rogne. « Y a rien qui me fait plus bander que d’entrer dans une pièce en sachant que la foule va vouloir me tirer dessus. Ben voyons. J’aime bien en tirer profit, c’est exactement ça, je lui dis, en me rendant bien compte qu’il va pas piger de toute façon.
– Je comprends très bien ça ; c’est comme l’histoire du fou qui descend les chutes du Niagara dans un bidon parce que c’est un moyen comme un autre de casser sa pipe.
– Exactement », que je lui répète, en comprenant qu’il n’a pas du tout compris – que c’est plutôt parce que c’est un moyen comme un autre de rester en vie… (p400)
 

Kesey n’a plus rien écrit après avoir achevé ce second roman. Et nous aussi, on va avoir du mal à trouver mieux à lire… Génial chef d’orchestre, il mêle les voix des personnages, croise les discours et points de vue qui s’alternent, au mot près, à la virgule… mais dans l’impression de foison d’ensemble, tout est à sa place. Il convoque Jenny l’Indienne, Teddy le barman, John Draeger du syndicat, en contrepoint des morceaux de bravoure de Hank et Lee. Et tous vont magistralement crescendo. C’est trop rude et poétique à la fois pour que vous passiez à côté.

Et les huit cents pages lues, on a comme la grande idée de recommencer, de le connaître par cœur. Pour pouvoir dire, expliquer inlassablement, que c’est un chef d’œuvre, qu’on aime ces personnages d’amour, qu’il faut faire résonner encore cet hymne à la vie pleinement vécue.

Parce que c’est tout ce qu’on a, bordel. (dit Hank)

Pam

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Le noms des gens (et surtout des autres)

2 Mai

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« Le nouveau là, t’en penses quoi ? » « Après je ne sais pas moi, chacun son travail » « Elle est bipolaire, c’est évident. » « T’as eu son mail collectif ? La honte. » « J’espère qu’il ne va pas penser que j’ai dit ça pour qu’il croie ça, parce qu’après il va sûrement se dire que je pense qu’il le croit et m’en vouloir de le croire capable de penser ça, alors que bien sûr ce n’est pas vrai. »

Bureau : principal lieu de développement et d’entretien d’obsessions malsaines autour de la discorde quotidienne et la haine ordinaire.

Mots : principaux facteurs de malentendus et donc sources desdites haines et discordes. Objets d’étude d’imparfaits linguistes, notamment à l’Institut Wabash.

Wab…quoi ? Wabash. Dans l’Indiana sud, le comté de Kinsey. Les linguistes Cook, Milke, Stiph, Woeps, Wach et Aaskhugh (à vos souhaits). Malgré leurs noms alambiqués, leur bled paumé et leurs fonctions improbables, ils coulent des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’Arthur Stiph soit retrouvé un matin, tranquillement installé dans le bureau de Cook… mort. Le coupable se trouve forcément parmi les linguistes.

D’où l’importance d’identifier leurs imperfections, les petits accros et flagorneries entre collègues, qu’ils dissimulent dans leurs mots, déformation professionnelle oblige.

Imparfaits, ils le sont chacun à leur manière : un imbibé macho, une commère, un maladroit chronique… Mais dans le cas de Jeremy Cook, notre héros, le « presque » du titre peut paraître euphémistique. Cook est un peu tout cela à la fois, et paranoïaque, curieux voire intrusif, alcoolique à ses heures, malhabile donc souvent déconfit… mais il a de la bonne volonté, et s’investit dans l’enquête. Qui n’avance que difficilement, malgré l’implication certes lunatique  du lieutenant Leaf (encore un nom qui n’est pas là par hasard, c’est un policier pour le moins léger).

Nous voici donc lancés dans la traque aux inimitiés. On tourne en rond avec les personnages – littéralement – dans ces couloirs et bureaux machiavéliques disposés en cercle au 6è étage de l’Institut de linguistique. Et les secrétaires font des malaises, et les auxiliaires s’affolent, chacun s’observe en coin. Ce qui intéresse Cook, c’est ce que les gens disent et comment ils le disent, c’est là, il en est persuadé, que se trouve la clé du meurtre. Dans un âge trop bavard, on ne se fie jamais assez aux mots et à leur vérité, à la langue et à ce qu’elle dit des relations entre les gens. Qui sait, la preuve par la linguistique est peut-être une solution pour atteindre enfin l’harmonie entre les peuples ? Ou entre collègues, pour commencer.

Soyez rassurés, le méchant est puni et l’amour triomphe. Seulement, tout est encore une fois une affaire de noms n’est-ce pas ? Vous les voulez ? Il faudra le lire…

Kelly Kafka

2013-04-30

Le linguiste était presque parfait, David Carkeet, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

En passant

A l’épreuve de la faim, Frederick Exley

3 Mar

Un petit florilège Exley pour le buzz de la semaine et pour le plaisir, surtout.

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« Comme il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était sensé faire, il ne lui fallut pas longtemps pour atterrir à Beach Court, où aucun d’entre nous n’avait davantage d’idée sur la question que lui, et où nous nous glorifiions tous d’être sur un lent navire en partance pour nulle part. Nous employions, à juste titre mais avec affection, des termes tels que « timbré local », « fou prodigieux », et « splendide barjot » pour nous décrire les uns les autres. » (p.29)

« Je n’ai jamais été capable de m’adresser directement au lecteur et d’écrire des phrases telles que « Vous êtes sur la Route 66, vous regardez sur votre droite les vastes champs verdoyants et vous apercevez les vaches qui paissent paresseusement au soleil », car j’ai toujours invariablement imaginé mon lecteur me répondre : « Non, non et non Exley, je suis pas sur la Route 66, et je ne veux pas voir des putains de vaches en train de paître paresseusement au soleil ! » (p.87)

« Il serait absurde prétendre qu’à vingt ans, en 1950, je ne fus pas choqué – et profondément –, par les arrangements conjugaux de Gretchen et Dicky, mais dans la mesure où j’étais celui qui, à présent, était installé dans cette cabane de bric et de broc, à profiter des largesses dudit Dicky, copulant en toute impunité, sachant que Gretchen avait reçu l’ordre de son héroïque mari de ne pas l’embêter avec quelque chose d’aussi banal que mon nom – surtout mon nom ! – , je ne pouvais pas m’empêcher de trouver leur accord on ne peut plus sensible et juste. » (p.119)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Manuel de survie en Amérique

28 Fév

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La semaine dernière sur Canal + un fameux éditorialiste – après avoir souligné les immenses qualités de Frederick Exley – a qualifié ses livres de « livres pour mecs ». On s’est évidemment précipitées, sait-on jamais, rien que pour la valeur informative ou explicative, cela peut valoir le coup. Enfin pas vraiment précipitées, car pour être tout à fait honnête, toutes femmes que nous sommes, nous les avions déjà en notre possession, ces fameux « livres pour mecs ».

En deux mots, Frederick Exley fait partie de ces petits trésors enfouis de la littérature américaine du XXè siècle, il était injustement oublié et jusqu’en 2011 non traduit en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’heureuse inspiration d’enfin proposer en français le titre qui lui a valu une certaine notoriété de son vivant : Le dernier stade de la soif (A fan’s notes – 1968), et publient aujourd’hui À l’épreuve de la faim (Pages from a cold island – 1975).

Avec Exley, on retrouve le pire et le meilleur de ce que l’Amérique peut offrir. La volonté, la rage de vaincre, l’engagement… mis KO par le whisky et la vodka. La recherche insatiable de la reconnaissance, du regard fier d’un père, de l’amour d’une femme aux jambes interminables et bonne cuisinière… brisée en plein élan par les lâchetés ordinaires d’un homme qui ne cherche, finalement, qu’à survivre en Amérique.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. Ces directions – une famille et une femme, un poste de vice-président et une Cadillac – variaient selon le terne aveuglement familial. » (Le dernier stade de la soif, p 105).

Exley donne à voir la médiocrité et les faiblesses que ses contemporains triomphants veillent à évacuer sans charité. Il rencontre les tordus, les inadaptés, les incapables, les dérangés même. Mais de ceux-ci ou des « normaux » il ne sait pas lesquels l’effrayent le plus :

«J’avais, de je ne sais quelle façon, atterri au beau milieu d’une famille étonnante, si incroyable que pour la première fois de ma vie j’envisageai la possibilité que Norman Rockwell ne fût pas fou à lier […] Je me sentais comme un homme qui mange trop vite, boit trop, oublie parfois de se laver les dents et de se nettoyer les ongles, s’adonne au grattage pensif de ses parties et au largage ponctuel de pets, et qui se réveille un beau matin en couverture du Saturday Evening Post, en train de découper la putain de dinde de Thanksgiving pour une famille qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. » (Le dernier stade de la soif, p 83).

Ce cher « Ex » fait complètement partie des médiocres. Il est détestable, fabuleusement égocentrique, monstrueusement irresponsable. Et très (trop) porté sur la boisson et le sexe. Bref, presque « français » d’un point de vue purement WASP des années 70. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et des traitements à base d’électrochocs et de chocs d’insuline carabinés. Mais ce ne sont pas les démons de l’alcool ou le péché de chair qui le tourmentent. Les mots d’Exley, ce sont un peu les soubresauts de rébellion nécessaire d’un nouveau Falstaff : toujours vulgaire, grossier, dépravé, il a enfin le parterre pour déblatérer tout son soûl. Et il le fait de brillante manière.

Attention donc, ces livres sont justes, fins, francs, drôles, jubilatoires même, libérateurs. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont virtuoses, pour la langue adroite et précise, pour l’imagination et l’originalité, pour l’art de la narration. Mais ce sont des livres pour mecs.

Ils sont à la fois intelligents, cyniques, sans complaisance, et profondément humains. Mais ce sont des livres pour mecs.

Allez ND, sans rancune.

Kelly Kafka

2013-02-27

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, traduit par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 2011 (également en poche, chez 10/18)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Où l’on s’autorise enfin l’élégance

29 Jan

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Qui n’a jamais noté les répliques cinglantes d’un auteur anglais au meilleur de son excentricité, dans le secret (et vain) espoir de les exploiter lors de dîners besogneux ? Ou encore, qui ne serait tenté, après les avoir lus, d’interpeller quelqu’un au hasard dans la rue avec ces mêmes mots : « – Monsieur Smith ! – Je ne m’appelle pas Smith. – Vous vous appelez Smith génériquement, Smith à tous égards. C’est la raison pour laquelle je m’adresse à vous. En faisant votre connaissance, je fais celle de mille individus. Vous êtes un raccourci vers le savoir. »

Voilà, pendant un instant vous avez été le duc de Dorset, le magnifique et empanaché Dorset, le monde vous appartient, mais jamais vous ne trichez aux cartes. Vous ne montez jamais en auto et vous tolérez les Américains s’ils se contentent d’exister de l’autre côté de l’Atlantique. Vous êtes un dandy irréprochable, chacun à Oxford peut en témoigner. Et jamais vous ne tombez amoureux.

Sauf… lorsque Zuleika Dobson débarque à Oxford. La Carmencita, version thé et brumes d’Outre-Manche. Zuleika Dobson a deux problèmes : sa beauté, et les hommes qu’elle séduit, jusqu’à les réduire à l’abêtissement, la soumission, l’esclavage le plus total et le plus abject. Un sale coup du sort. Pour le Duc, la passion est nouvelle, et compliquée. Il lutte brièvement, mais se rend, comme les autres, pitoyablement, comme les autres, pense Zuleika. Elle le refuse, malgré une demande en mariage très précisément argumentée (le Duc est un parti, vous en conviendrez, fort appréciable). Il prend alors la seule décision qui sied à son rang et à sa doctrine, la résolution solennelle de se donner la mort.

À dessein, Max Beerbohm s’amuse à torturer ce jeune coq, dernier représentant d’un Oxford de l’entre-soi finissant, autant qu’il ridiculise la vanité insatiable et les conceptions simplistes de Zuleika sur l’amour, la musique, l’art (avec une misogynie rampante qu’on pardonne, cette fois seulement).

Max Beerbohm ? Le dernier dandy, ces ascètes inconditionnels du corps et de l’esthétisme, rivés à la modernité nouvelle et incertaine, chérissant et cultivant leur image car elle est tout ce qui leur reste. Une sensibilité disparue avec Oscar Wilde. Essayiste, successeur de Bernard Shaw pour le Saturday Review en tant que critique dramatique, et caricaturiste, Max Beerbohm mourut à Rapallo en 1956 en laissant une œuvre romanesque malheureusement réduite à deux récits, L’Hypocrite heureux et ce roman satirique, Zuleika Dobson. Mordante et spirituelle, cette « fantaisie », comme il la nomme, est délicieuse, dans sa légèreté et sa fascination tendre pour l’élégance de l’aristocrate dandy et ses excès. Car excès il y aura. La beauté fatale de Zuleika condamne à mort l’entier collège de Judas dans un suicide collectif délirant de jeunes hommes en mal d’amour et d’héroïsme.

Mais nous, nous avons retrouvé une connivence d’esprit qui rassure. Et pour les prochains dîners que nous évoquions (un dernier petit snobisme, promis le prochain post sera sagement égalitaire) :

« Elle lui avoua qu’elle ne connaissait rien à la musique mais qu’elle savait ce qui lui plaisait. En remontant avec lui le long de l’allée, elle insista sur ce point. Les adeptes de cette opinion ne se lassent pas de la répéter.»

Pamela Proust

Critiques Blog

Zuleika Dobson, de Sir Maximilian Beerbohm, traduit par Philippe Néel et révisé par Anne-Sylvie Homassel, illustré par Georges Him, Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2010

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