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Le propriétaire principal de tout le temps du monde

1 Oct

IMG_3906C’est avec un deuil que commence l’automne, avec une fête que finit l’été. Le passeur est mort. La fête de la saint Anne est demain. À Furstenfelde, certains se couchent, mais ceux qui nous intéressent, qui intéressent les esprits qui content cette histoire, ce sont ceux qui ne se couchent pas. Monsieur Schramm, Madame Kranz, Anna. La renarde. Le carillonneur et l’apprenti carillonneur. Que font-ils ? Que pourraient-ils faire ? Les esprits sont inquiets maintenant que le passeur est mort. Plus personne pour raconter l’histoire des lacs, le Grand Lac et le Lac Profond, plus personne pour donner l’alarme quand le diable se présente aux portes du village, plus personne pour se rappeler les fêtes de la sainte Anne.

À moins que par une nuit extraordinaire…

L’auteur, Saša Stanišić, 37 ans, père serbe, mère bosniaque, exilé en Allemagne à 14 ans. Un premier roman, Le Soldat et le gramophone, à propos duquel il déclarait en 2008 :  « Je m’accepte mieux, mais j’ai toujours l’impression de marcher au bord d’un gouffre. En écrivant, j’ai découvert que les livres sont une forme assourdissante de silence. » Un silence qu’il repousse et peuple, autant qu’il peut, dans son nouveau roman Avant la fête : voix multiples, narrateurs omniscients (ou presque) et facétieux, extraits de légendes, contes et manuscrits anciens… Et si l’on n’est pas assourdi, l’étourdissement nous gagne : sommes-nous en 2015, en 1965, en 1740, en 1588 ? Dans ce village d’ex-RDA qui a vécu toutes les guerres, toutes les ruptures, tous les traumatismes, Saša Stanišić est à la recherche des lignes de fond. La perpétuation des rites, les cycles éternels. Anna n’est-elle pas la même, au Moyen-âge comme au XXIè siècle ? Nous nous posons la question.

Saša Stanišić s’intéresse à la transmission des récits – ces échos d’un âge à l’autre – qui façonnent le monde présent, aux dépens de ce dernier. Au fur et à mesure que la nuit avance, il semble que certains trublions s’échappent des vieux grimoires pour venir perturber la préparation de la fête, à moins que ce ne soient les éminents membres du comité de création artistique, ou de la Maison du Patrimoine, qui débloquent un peu. À moins que cette ligne de fond qu’on recherche, ce ne soit justement la préparation de la Saint Anne par les habitants perpétuels de Furstenfelde, en 1522,1749,1965… Anna est sa propre légende incarnée.  

Rien de tel pour assurer que d’autres viendront conter l’histoire… et pour éviter le gouffre de l’oubli. On ne sait pas ce que la nuit apportera, un ou deux tableaux seront peints, une ou deux fenêtres seront brisées. Mais s’il y a une chose dont vous pouvez être sûrs, c’est que la fête aura lieu.

Pam

Avant la fête, Saša Stanišić, traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Stock, 2015

Extraits :

« Le village frotte ses vitrines. Le village polit les jantes. Les pêcheurs misent sur le brochet, la boulangerie n’est pas avare de confiture pour fourrer les beignets. Plus d’un foyer va se prémunir d’une double dose d’insuline. Les filles maquillent leurs mères, les mères instillent des gouttes dans les paupières tombantes de pères fatigués, les pères ne retrouvent pas leurs bretelles. Le coiffeur ferait fortune s’il y en avait un. » (p33)

« Quiconque nous porte un intérêt sur le plan historique visite la Maison du Patrimoine. Des expositions s’y tiennent, des classeurs remplis de documents pour d’éventuelles recherches attendent les rechercheurs sur une commode décorée d’un adhésif représentant des grappes de raisin et il y a une photocopieuse qui fait en même temps fax. À l’occasion de la fête, un retraité venu de Californie s’est annoncé, il aimerait grimper sur son arbre généalogique. Il avait expliqué à Madame Schwermuth qu’il avait entendu dire que chez nous, la fin de l’été était la plus belle saison… Madame Schwermuth a demandé au retraité s’il connaissait un endroit où la plus belle saison n’est pas la fin de l’été. » (p145)

« Suzi sourit, le soleil brille. Dans le soleil, Magdalene accueille les vagues qui assouplissent son corps. Suzi en oublie sa mère, en oublie Gölow, Lada, son père, Suzi est le propriétaire principal de tout le temps du monde. » (p331)

Résiste encore et toujours à l’envahisseur

28 Mai


Sans titre

Une dictature d’Amérique latine décadente à peine imaginaire et un village de résistants irréductibles déterminés à ne plus s’en laisser conter… Voilà le récit fabuleux des aventures très drôles, très attendrissantes et parfois très cruelles des habitants de Cochadebago de Los Gatos, et de leur lutte face aux ennemis intérieurs – les plus vicieux – qui menacent le pays : les guerilleros, les barons de la coca, et une bande de fanatiques prêts à lancer une Nouvelle Inquisition.

Tous ceux qui ont décidé d’en finir avec la barbarie sont les bienvenus, car il y a une chose que les habitants de Cochadebago ont fuie, et bannie à jamais de leurs coutumes : la violence. Et dans un pays gagné de manière perpétuelle et incompréhensible par la haine et l’envie de se mettre sur la gueule, c’est un exploit :

« La seule façon de comprendre … est de reconnaître l’existence, dans l’inconscient national, d’un désir atavique et profond d’atteindre l’excitation du combat qui ne répondait pas quant à lui à un quelconque intérêt ni au besoin de défendre telle ou telle cause, mais qui prenait le moindre prétexte infantile pour éclater. Cette nation était de celles dont la mentalité générale n’aurait pas vu la moindre contradiction dans le fait d’envahir un pays pour y imposer le pacifisme. Venait s’ajouter à cela une tendance à s’accaparer des biens et des terres, d’une naïveté telle que personne ne semblait en reconnaître le cynisme. » (P237, La calamiteuse…)

Alors qu’à Cochadebago de Los Gatos, on a fait le tri entre les traditions à perpétuer et celles qu’il valait mieux abandonner, pour la tranquillité de tous. La religion catholique d’accord, s’ils insistent, mais seuls les prêtres défroqués qui assument un niveau normal de libido sont acceptés, ou ceux qui lévitent pendant le prêche. L’égalité entre les sexes jamais, on ne touche pas au sacrosaint machismo, mais quand une femme donne son avis on l’écoute, même si on fait semblant de s’occuper à autre chose. Les hommes ayant des principes et les femmes du caractère, chacun ainsi s’accommode. La pauvreté étant inévitable, la bienveillance envers les orphelins chapardeurs et les prostituées est de rigueur, ces dernières suscitent même l’admiration et la reconnaissance de la communauté, hommes et femmes confondus. Tant qu’il honore ces principes, le visiteur occasionnel ou les nouveaux arrivés n’ont rien à craindre.

Et il y a des jours où j’aimerais bien qu’un Cochadebago existe pas loin de chez moi… Pas vous ?

Jen

La guerre des fesses de Don Emmanuel, Louis de Bernières, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1992

Señor Vivo et le baron de la coca, traduit de l’anglais par Frédérique Nathan, Stock, 1993

La calamiteuse progéniture du cardinal Gunzman, traduit de l’anglais par Elie Robert-Nicoud, Stock, 1995

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