Tag Archives: Voie des Indés

Promenades en terres étranges

28 Jan

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L’étrange est une catégorie… étrange. Les contours en sont assez flous, et on ressort en général de cette littérature aux frontières de l’imaginaire avec des sentiments très variés. De l’adoration à l’incompréhension, toute interprétation est permise. Mais les nouvelles de Monique Debruxelles sont du bon côté de l’étrange. Elles en sont même la définition : son univers et celui de ses personnages ressemble au nôtre, sans tout à fait pouvoir l’être, leur manière de penser et d’agir est compréhensible jusqu’à un certain point de bascule, les noms de lieux, même inventés, nous paraissent familiers.

Et ces lieux ont une importance, car la plupart des personnages sont en fuite. En fuite à cause d’un problème… étrange. L’une est condamnée à vivre un lundi éternellement recommencé, l’autre a peur d’un mot qu’il ne faut pas qu’elle rencontre, l’autre encore ne peut empêcher les gens de l’aimer un peu – beaucoup – trop. Chacune des protagonistes de ces histoires courtes fuit à son façon, s’isole, part séjourner dans des villes inconnues, voire recommence tout à zéro. Chacune redevient une étrangère : on croyait l’avoir comprise, mais elle nous inquiète. Le propre de l’étrange.

Ces personnages qui cherchent en vain le repos n’échapperont pas à leur destin. C’est bien aussi un tour de force majeur que d’allier le suspense d’une nouvelle à l’inflexibilité du fatum. Imaginez un peu, la malice d’une fable de La Fontaine conjuguée à l’inexorabilité d’une tragédie grecque : cela donne neuf nouvelles brillantes, subtiles, où la maîtrise et la distinction du verbe apportent une tonalité classique qui fait encore mieux ressortir… l’étrange !

Laissez-vous gagner par le charme de l’étrangeté : profitez, de ce côté de la frontière, vous ne risquez (a priori) rien.

Merci à la Voie des Indés, à Libfly et aux éditions Rue des Promenades pour cette très jolie découverte.

Jen

Croisés chez Kordilès, Monique Debruxelles, illustré par Julos Menez, Rue des Promenades, 2013

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La Voie des Indés version 2015

5 Oct

1064La Voie des Indés en 2015, c’est tous les mois l’occasion de découvrir les publications de « petits » éditeurs indépendants.

Dans le cadre de cette opération, nous avons eu la chance de recevoir : Low Down (A.J Albany) publié en cette rentrée au Nouvel Attila, et My Lady Nicotine (James M. Barrie).

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En attendant les chroniques à venir très prochainement, on vous propose d’aller faire un tour ici : le fondateur de la maison d’édition vous présente sa ligne éditoriale… acrobatique !

Retrouvez sur Libfly, la communauté de lecteurs en ligne, toutes les lectures proposées dans le cadre de cette opération et les chroniques. Et maintenant, vous n’avez plus qu’à… lire hors piste !

Billet de rentrée : Pam, Jen et Kelly font de la spéléolo

29 Sep

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« T’as lu quelque chose de bien toi ? – Non pas vraiment encore, pourtant j’en ai bien lu une quinzaine de bouquins de la rentrée… – Y’a le Delphine de Vigan qui est pas mal. – Ouais. »

Autant vous l’avouer, cette année, on cherche, on gratte, on creuse (et on n’est pas les seules)… mais le pétrole, il est bien plus loin qu’on ne l’imaginait. Des titres qui se ressemblent, des résumés qui ne nous inspirent rien… Mais qu’à cela ne tienne, des rentrées de vache maigre, ça arrive, et on a décidé d’affronter ça en vraies pros. Lampe frontale, combi, crampons, on est parées pour la spéléologie et on compte bien découvrir une ou deux merveilles inexplorées. Première pépite, un petit allemand inattendu (inopiné si on osait !), Saša Stanišić, dont on vous reparle bientôt.

Des nouveautés sur le blog : les profils de Pam, Jen et Kelly ont été affinés, précisés, orientés, afin de vous permettre de mieux les identifier et de repérer en un clin d’œil leurs coups de cœur, qui pourraient être aussi les vôtres. Retrouvez-les sur la page Profils des chroniqueuses. Nos catégories préférées (auteurs anglais, américains, grecs!) sont réunies dans le menu sur la page…Catégories.

Autre nouveauté, nous irons faire un tour en cette rentrée du côté des sorties poche, car à défaut de grands formats géniaux, là il y a des choses qui, si vous ne les avez pas lues l’année dernière, valent le détour.

Enfin nous participons cette année encore à la Voie des Indés, grâce à laquelle nous découvrirons pour commencer les éditions Le Nouvel Attila. L’opération devenant mensuelle, pour notre plus grand bonheur, nous allons pouvoir vous présenter des publications indés plus régulièrement. On y reviendra très vite.

Allez, on rallume la frontale, et on se lance !

Vous avez dit sauvage ?

30 Oct

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On commence par un air de Queneau et un brin de paradoxe : « Tous les deux nous suivions le même chemin, mais en sens inverse… Le choc fut si brutal que nous tombâmes à la renverse. Notre douleur commune et la main franche que je lui tendis pour l’aider à se relever marquèrent le point de départ de notre amitié ». Où l’on nous promet une enquête palpitante sur fond d’amicale rivalité.

Et, sans plus de manières, le conte prend le relais : « On dit qu’au temps de l’Amérique précolombienne, des Vikings venus d’ailleurs arrivèrent en ces lieux. Au terme d’une errance interminable, ils découvrirent les terres du Guairà, au cœur même du Paraguay. » … Et au cœur de ces terres, des Indiens Guaranis dont ils violèrent les filles et pillèrent les villages. Dans leur méticuleuse vengeance, les Guaranis n’en épargnèrent pas un, mais malgré leurs efforts, un Indien blanc naquit.

C’est donc les traces de cet Indien enfant sauvage et maudit par sa tribu que nous allons suivre ? Oui et non. C’est le Paraguay que nous allons suivre. À travers ce personnage insolite d’Indien albinos, exclus parmi les exclus, dernier rebut des derniers rejetés, Esteban Bedoya retrace plus d’un demi-siècle de l’histoire de ce pays, où il est né lui-même en 1958 avant d’être contraint à l’exil sous Stroessner.

Capturé par des soldats, l’Indien blanc – « l’être maléfique » – devient domestique dans une famille de la haute société d’Asunción… De coups d’État en dictatures, il observe les valses et courbettes de ses étranges maîtres : un artiste-peintre frustré, une grande bourgeoise qui s’imagine romancière, un politicien véreux aux pratiques sexuelles bien plus inoffensives que ses magouilles et trafics en tous genres. Des sauvages aux bas instincts, rien de plus.

L’Indien blanc ne parle presque pas. En cas d’extrême nécessité, il tue. Des hommes « civilisés », c’est-ce qu’il a appris de plus utile – à l’exception de quelques recettes de cuisine, reconnaissons-le. Quand les consciences droits-de-l’hommistes soudain se réveillent, bien tard, elles s’empressent d’en faire un symbole et s’échauffent la voix sur son cas. Elles l’achèveront.

Et la question qui obsède Esteban Bedoya tout au long de ce conte cruel demeure : qui est le plus sauvage ?

Jen

Le collectionneur d’oreilles, Esteban Bedoya, traduit de l’espagnol (Paraguay) par Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, 2014

Deuxième article publié dans le cadre de la Voie des Indés, plus d’infos ici.

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta

30 Sep

Sans titre

« Quand ils ont pris la montagne ici, ils avaient plus moyen de faire marche arrière. C’était la vie ou la mort, là, sur la montagne… Ils ont choisi la mort et ils ont réussi à la vaincre. Il faut l’accepter, faut la chercher, aller coller son nez dans sa face et puis se battre pour lui échapper. Faut trouver sa mort avant de trouver sa vie. » p 248

« On me présente comme le seul avocat révolutionnaire de ce côté du golfe de Floride. Et c’est vrai : je suis le seul avocat qui déteste la loi. Les autres, ils ne font que parler. Je préfère cracher à la gueule d’un juge plutôt qu’enfoncer un pieu dans le cœur d’un flic. » (p281)

« Si vous arrivez à démêler cette histoire, c’est que vous en avez autant que moi dans le ciboulot. Et que vous aussi, vous êtes paranos. » (p338)

« … contre toute attente, j’ai réussi à faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint-Basile et les Sept de Tooners Flats. Qu’est-ce qui se passerait si je rencontrais un carnal comme moi : un type qui part dans toutes les directions, un peu bordélique mais libre ? … qu’est-ce qui se passerait si je faisais les choses à fond ? » (p339)

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

Ils en ont aussi parlé là :

http://gonzai.com/oscar-acosta-la-revolte-des-cafards-dun-z-qui-veut-dire-zeta/

http://gonzai.com/oscar-zeta-acosta-lavocat-du-diable/

Je suis un anarchiste, mon vieux. J’arrête pas de te le dire.

30 Sep

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C’est un livre qui commence par l’affirmation de l’auteur déclarant qu’il va écrire, oui, qu’il va enfin se mettre à écrire ce livre qu’il veut écrire depuis des décennies. Il le répète tout au long du roman… sans jamais le faire. On a donc entre les mains ce texte orphelin, ce livre « malgré lui » du fameux Oscar Zeta Acosta. Et ce « malgré » va revenir très souvent : il ne sait comment, Zeta se retrouve au milieu des émeutes chicanos qui secouent Los Angeles au début des années 70, il ne sait comment, il n’est pas molesté ni embarqué par la police, il ne sait comment, lui qui voulait juste écrire, il doit défendre au tribunal ses compagnons de galère au lieu d’aller se dorer la pilule à Acapulco et de s’envoyer des filles, « comme un vrai artiste.»

Mais nous on sait comment, et pourquoi. C’est pour ça qu’on aime le personnage, et même si ce n’est pas ce qu’il voulait raconter, on est bien heureux qu’il l’ait fait, malgré tout.

Oscar Zeta Acosta, complice de Hunter S. Thompson dans Las Vegas Parano, fut un des leaders du mouvement chicano à Los Angeles. Trublion magnifique, son charisme aurait pu faire de lui un dictateur, et sa notoriété l’un de ces rares privilégiés qui s’en sont sortis, ces chicanos convertis à l’American dream. Mais le problème, on vous l’a déjà dit, c’est qu’il est écrivain : « Je suis écrivain, ouais, et chanteur. C’est pas par hasard que je suis devenu avocat et militant. Et si je ne peux pas être tout ça à la fois, j’en crève ! » (p272). « Tout ça à la fois » voilà l’enjeu. Voilà comment il est, à la fois, impliqué dans les émeutes et épargné par les autorités, hors-la-loi quasi permanent (sexe, drogues, etc) et avocat, marginal militant pour la multitude. Le vrai génie, en littérature, sait qu’il doit être des deux côtés pour écrire. Quelqu’un de plus cynique que Zeta ne s’en culpabiliserait pas.

Ce qui explique qu’il soit un peu dépassé quand ses amis insistent pour aller trouver un policier – n’importe lequel – à assassiner : « Je suis un anarchiste, mon vieux. J’arrête pas de te le dire. » (p163) réplique Gilbert à Zeta qui ne veut pas comprendre. Si tu es dans l’action, tu n’es pas dans le commentaire, et si tu commences à te poser des questions, tu n’es pas révolutionnaire. Et en même temps, comment ne pas l’être ? Dans cette Californie vendue aux Américains un siècle plus tôt, les juges sont WASP, les jurys sont WASP, les flics sont WASP (ou noirs, c’est vrai), peut-être que Dieu lui-même est WASP ? les chicanos n’ont ni voix ni droits. Jusqu’à ce qu’un écrivain-chanteur-avocat-militant déjà à moitié timbré et sous acides la plupart du temps, s’astreigne à les sauver. Parce qu’il s’agit de son peuple, et qu’il ne peut pas s’en empêcher.

Ce roman qu’Oscar Zeta Acosta n’avait pas l’intention d’écrire est le récit de sa lutte folle pour faire acquitter les Treize d’East L.A., les Vingt et un de Saint Basile et les Sept de Tooner Flats. Et il y parviendra. Des dizaines de condamnations pour outrage n’auront pas raison de Zeta, mais c’est à sa propre liberté qu’il finit par se rendre. Après cet incroyable morceau de bravoure, il quitte Los Angeles pour San Francisco, pour « écrire son chant du cygne ». On est en 1970. Quatre ans plus tard, il disparaît sans que son corps soit jamais retrouvé.

Il a toujours eu le sentiment d’un certain gâchis, un regret de ne pas « faire les choses à fond ». Il voulait « Écrire ». On lui dira, si par miracle on croise un jour le chemin de ce grand inquiet aux apparences sulfureuses, qu’il a réussi depuis longtemps.

Kelly

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Première chronique publiée dans le cadre de la Voie des Indés 2014 ! Pour en savoir plus, c’est par ici.

 

La révolte des cafards, Oscar Zeta Acosta, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Guillou, Tusitala, 2014

La rentrée des Indés – édition 2014

22 Sep

 Cette année pour la troisième fois consécutive, la Voie des Indés vous propose de découvrir l’édition indépendante française : 80 éditeurs, 250 auteurs, 100 bibliothécaires, 60 libraires, 500 lecteurs et blogueurs vous ouvrent la voie !

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La rentrée littéraire n’a pas manqué de scandales mais côté découvertes, vous séchez ? La Voie des Indés vous propose un tour d’horizon de l’édition indépendante.

Retrouvez le programme des événements organisés et toutes les chroniques sur le site dédié  à l’opération ainsi que sur Libfly.com.

Dans le cadre de l’opération, nous avons reçu deux romans :

La révolte des cafards, d’Oscar Zeta Costa (Tusitala)

Le collectionneur d’oreilles, d’Esteban Bedoyan (La dernière goutte)

Chroniques à venir très bientôt sur ce blog !

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