En passant

Faillir être flingué, Céline Minard

27 Sep

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« La marche dans la tête des deux hommes était devenue un pauvre chant, une litanie monotone, répétitive, insistante. Ils ne pensaient pas, ils ne marchaient pas, ils avançaient peut-être, ils étaient vivants. » p149

« Il courait derrière les chevaux, parmi les chevaux, il courait avec le même instinct, envahi par leur masse parcourue de courants et de frissons, emballé. Il perçut l’odeur de l’eau avant de l’entendre exploser sous leurs pieds […] Il ne sut pas comment il se retrouva sur un cheval, ni combien de temps il l’avait monté avant de se rendre compte qu’il était un homme et qu’il pouvait lâcher ses longes. Il les lâcha. En se tournant, il vit qu’il avait semé tout ensemble amis et ennemis, que l’air était sec et qu’il était à la tête d’un troupeau de trois cents chevaux plus rapides que la pluie. » p160

« Le jour de ses douze ans, il s’était aperçu en attrapant des grenouilles qu’il avait vécu plus longtemps dans les bois que sous le toit paternel. Qu’il avait mieux dormi à chaque fois qu’il avait pu dormir en plein air. Qu’il avait mieux mangé. Qu’il s’était senti moins seul. […] Chaque pas qu’il avait fait par la suite, il l’avait fait depuis cet endroit enfoui dans les bois. Et il avait vécu ce qui restait de son enfance avec la conscience aiguë de son indiscutable souveraineté par rapport à sa propre vie. Une conscience à laquelle il n’était pas près de renoncer. » p312

Faillir être flingués, Céline Minard, Rivages, 2013

En passant

En attendant les barbares, Constantin Cavafis

30 Août

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En attendant les barbares

– Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place ?
– Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

– Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien ? Qu’attendent les sénateurs pour édicter des lois ?
– C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui. Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs ? Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.

– Pourquoi notre empereur s’est-il si tôt levé, et s’est-il installé, aux portes de la ville, sur son trône, en grande pompe, et ceint de sa couronne ?
– C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui. Et l’empereur attend leur chef pour le recevoir. Il a même préparé un parchemin à lui remettre, où il le gratifie de maints titres et appellations.

– Pourquoi nos deux consuls et les préteurs arborent-ils aujourd’hui les chamarrures de leurs toges pourpres ; pourquoi ont-ils mis des bracelets tout incrustés d’améthystes et des bagues aux superbes émeraudes taillées ; pourquoi prendre aujourd’hui leurs cannes de cérémonie aux magnifiques ciselures d’or et d’argent ?
– C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ; et de pareilles choses éblouissent les barbares.

-Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d’habitude, faire des commentaires, donner leur point de vue ?
– C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ; et ils n’ont aucun goût pour les belles phrases et les discours.

– D’où vient, tout à coup cette inquiétude et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves !) Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite, et tous rentrent-ils chez eux, l’air soucieux ?
– C’est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés. Certains même, de retour des frontières, assurent qu’il n’y a plus de barbares.

 – Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares ?

Ces gens-là, en un sens apportaient une solution.

En attendant les barbares et autres poèmes, Constantin Cavafis, traduit par Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2003

En passant

Le prétendant américain, Mark Twain

28 Juin

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« Le manoir – ainsi que le colonel dénommait communément sa maison – était une vieille bâtisse en bois à un étage de taille imposante, plutôt branlante et délabrée, qui ne gardait quasiment plus qu’un très vague souvenir des peintures dont elle avait été recouverte à un moment ou à un autre de son passé […] L’huisserie de la porte d’entrée arborait plusieurs modestes plaques en tôle dont la plus importante disait : « Col. Mulberry Sellers, Avocat à la Cour, Litiges et Contentieux. » Les autres renseignaient le quidam de passage plus avant : le colonel exerçait également les professions de Médium – spécialité Ectoplasmes – d’Hypnotiseur, de Guérisseur amateur – spécialité Désordres de l’Esprit, et ainsi de suite. Il avait plusieurs cordes à son arc et trouvait toujours de quoi s’occuper. » (p20)

« Ah, que voulez-vous, nous vivons une époque merveilleuse. Les éléments sont bourrés à déborder de forces bienfaisantes – il en a toujours été ainsi – et notre génération est la première à les détourner à son profit pour les faire travailler à notre avantage […] Prenez par exemple les gaz d’égouts […] à fins d’éclairage et d’économie combinées, il n’est rien en ce monde qui vaille le gaz d’égout. Et vraiment ça ne coûte pas un centime […] Pensez-y. Voyez-vous major, d’ici cinq ans, vous ne verrez pas une maison qui ne soit éclairée par autre chose que du gaz d’égout. Tous les médecins auxquels j’en parle le recommandent ; ainsi que les plombiers. » (p152)

« Je vais acheter la Sibérie et démarrer une république. » (p157)

« J’ai pu remarquer, au fil des expériences littéraires qu’il m’a été donné de connaître, que l’une des choses les plus contraignantes est de dissimuler vos véritables intentions lorsque vous tentez justement de les dissimuler. En revanche, lorsque vous vous attaquez à l’écriture carrément, la conscience libre et sans rien à cacher, vous êtes à même de faire à chaque fois un livre auquel les heureux élus n’entendront rien. C’est ainsi que procèdent tous les littérateurs. » (p53)

Le prétendant américain, Mark Twain, traduit de l’anglais (États-Unis) par Freddy Michalski, L’œil d’or, 2007

En passant

Examen critique de la pétrification, Thorne Smith

23 Mai

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« Je ne vais jamais au lit avec des hommes, dit Mme Lambert, le menton vertueusement levé. – Pour l’amour de Dieu, fit Meg, naïve, avec quoi donc allez-vous au lit ? » (p77)

« La maison était bordée d’une longue et vaste véranda qui donnait sur un petit lac aux flots d’argent – on eût dit un sou neuf jeté parmi les arbres. On pouvait également suivre des yeux la courbe gracieuse d’une allée de fin gravier qui descendait mollement jusqu’au pavillon et jusqu’à l’abri à bateaux, lesquels s’élevaient comme un palais féerique des eaux du lac. La brise de la colline était plus fraîche qu’ailleurs, le soleil plus chaud et plus doux, l’air plus émollient et plus stimulant. La maison était antique et vaste. Elle dominait le paysage alentour d’un œil baronnial. » (p91)

« Cyril Sparks était un grand jeune homme élancé à l’apparence quelque peu chevaline. Un stock apparemment inépuisable de bras et de jambes étaient raccordés à son tronc. […] Il était taciturne et distrait : tant et si bien que sa famille comprenait qu’il avait bu (événement qui les réjouissait) lorsqu’il se mettait à fredonner à voix basse une vague histoire de garçon qui passe son temps à partir pour ne pas revenir. […] Hormis son rhum favori, Cyril avait un faible pour l’alcool à 90° du laboratoire de M. Hawk. Chaque fois qu’il s’y rendait, il commençait toujours par errer entre les étagères, sans but apparent, jusqu’à ce qu’il ait pu localiser la sacro-sainte étiquette et son C₂H₅OH familier. Cette quête accomplie, il était capable de prendre part à la plus intelligente des conversations. » (p93)

« Vous savez, je n’apprécie guère la pureté excessive. Je crois que d’une certaine façon, elle vous paralyse le sens moral. Pour rester en bonne santé, la morale devrait toujours être en train de circuler. Le progrès vient toujours de ce que quelqu’un qui n’a pas de morale décide de tourner la page. » (p226)

Examen critique de la pétrification, Thorne Smith, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, L’oeil d’or, 2010

En passant

Sayonara Gangsters, Genichiro Takahashi

29 Mar

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« J’ai pensé que le Président avait éternué. Ouais, c’est exactement le bruit que ça a fait.
Le Président a mordu ce chewing-gum, et l’instant d’après il n’y a plus rien eu sur ses épaules qu’un espace vide.
J’ai hurlé : « Monsieur le Président ! » et j’ai étreint désespérément son corps sans tête. Il était encore en train d’arracher l’emballage du second chewing-gum. » (p9)

«  Je me suis spécialisée dans la littérature française à l’université. Proust.
–   Je me suis spécialisé dans la littérature russe à l’université. Dostoïevski.
–   Je mens. J’ai abandonné mes études au lycée ; je dansais dans un cabaret.
–   Moi aussi je bluffe. J’ai abandonné mes études au collège et je glandais pendant que ma copine était hôtesse dans un cabaret. […]
–   Mon grand-père est Esquimau et ma grand-mère Papoue.
–  Vraiment ? Mon grand-père est Pygmée et on m’a dit que ma grand-mère n’était même pas un être humain. […]
–   Tu dois savoir que sexuellement je suis une lesbienne frigide. C’est comme ça depuis que ma mère a pris notre saint-bernard pour amant.
–   Pareil pour moi ! Je suis un homosexuel impuissant depuis que j’ai cassé mon taille-crayons à l’école élémentaire. » (p80)

« Dans la pièce n°1, il y avait un homme et une femme. L’homme était un espion de la CIA qui avait infiltré le KGB. La femme était une espionne du KGB qui avait infiltré la CIA. Après avoir infiltré le ministère de la Défense chinois par des voies séparées, les deux espions étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Le KGB, la CIA et le ministère de la Défense chinois avaient envoyé leurs agents pour les capturer, mais les deux espions s’étaient débarrassés des agents avec l’aide du KGB, de la CIA et du ministère de la Défense chinois.                                    Ils espéraient que les malentendus s’éclairciraient au plus vite. » (p141)

Sayonara Gangsters, Genichiro Takahashi, Books Éditions, 2013

En passant

A l’épreuve de la faim, Frederick Exley

3 Mar

Un petit florilège Exley pour le buzz de la semaine et pour le plaisir, surtout.

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« Comme il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était sensé faire, il ne lui fallut pas longtemps pour atterrir à Beach Court, où aucun d’entre nous n’avait davantage d’idée sur la question que lui, et où nous nous glorifiions tous d’être sur un lent navire en partance pour nulle part. Nous employions, à juste titre mais avec affection, des termes tels que « timbré local », « fou prodigieux », et « splendide barjot » pour nous décrire les uns les autres. » (p.29)

« Je n’ai jamais été capable de m’adresser directement au lecteur et d’écrire des phrases telles que « Vous êtes sur la Route 66, vous regardez sur votre droite les vastes champs verdoyants et vous apercevez les vaches qui paissent paresseusement au soleil », car j’ai toujours invariablement imaginé mon lecteur me répondre : « Non, non et non Exley, je suis pas sur la Route 66, et je ne veux pas voir des putains de vaches en train de paître paresseusement au soleil ! » (p.87)

« Il serait absurde prétendre qu’à vingt ans, en 1950, je ne fus pas choqué – et profondément –, par les arrangements conjugaux de Gretchen et Dicky, mais dans la mesure où j’étais celui qui, à présent, était installé dans cette cabane de bric et de broc, à profiter des largesses dudit Dicky, copulant en toute impunité, sachant que Gretchen avait reçu l’ordre de son héroïque mari de ne pas l’embêter avec quelque chose d’aussi banal que mon nom – surtout mon nom ! – , je ne pouvais pas m’empêcher de trouver leur accord on ne peut plus sensible et juste. » (p.119)

À l’épreuve de la faim,  Frederick Exley, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

En passant

Les nuits de Vladivostok, Christian Garcin

22 Fév

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« J’avais oublié que les horaires des transsibériens ne sont pas ceux des villes qu’ils traversent mais, d’un bout à l’autre de la ligne, ceux de Moscou. Si bien que le train Belogorsk-Irkoutsk partait bien à 3h37, mais à 3h37 heure de Moscou – soit à 9h37 heure de Belogorsk. Moi je m’étais pointé à la gare six heures plus tôt, en pleine nuit à 3 heures et quelques, convenablement imbibé des vodkas que j’avais absorbées pour tenir le coup, ce qui, par parenthèse, était un très mauvais calcul, n’avais vu aucun train affiché à 3h37, et pour cause, m’étais alors souvenu de cette histoire d’horaires, avais copieusement insulté entre mes dents l’inventeur pervers de ce système à la con, m’étais trouvé incapable, l’alcool aidant (ou plutôt n’aidant pas), de me fixer sur une opération arithmétique consistant à retrancher, à moins que ce ne fût ajouter, six heures, à moins que ce ne fût cinq, ou sept, je ne savais plus, aux horaires indiqués, m’étais donc borné à chercher un train qui partait à quelque heure et 37 minutes, et l’avais trouvé, un bon vieux transsibérien, c’était bien ça, il était indiqué à 21h37 heure de Moscou, oui ça devait être ça, m’étais-je dit, il devait y avoir six heures de décalage, j’ajoutai mentalement six heures à 21 heures, tombai sur 3 heures, et bien entendu je prenais le problème à l’envers puisque c’est à ce putain de 3h37 que j’aurais dû ajouter six heures. »

« Je ne sais pas. Mais je crois que l’important, ce n’est pas vraiment l’imagination. Pas toute seule du moins. Il y a quelques années, j’ai rencontré sur la rive orientale du lac un Chinois qui était un peu écrivain. Il disait que l’imagination n’était pas à proscrire, évidemment, mais que cela ne suffisait pas. L’important, disait-il, c’est le bruissement de la langue, et les collusions d’images que provoque ce bruissement. »

Les nuits de Vladivostok, Christian Garcin, Stock, 2013.

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