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Selon Vincent, Christian Garcin

21 Juil

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« Lorsque Mao Zedong est mort, je l’ai enterré sous un massif de pétunias. Ensuite j’ai vidé l’eau du saladier dans lequel il tournait obstinément depuis quinze ans, et l’ai jeté dans un sac plastique destiné au container au bout de la rue. […] Je n’ai jamais su avec précision quelle était l’espérance de vie de ces animaux, mais à ce que m’en disaient les amis ou connaissances qui chez moi s’extasiaient devant l’espèce de virgule rougeâtre et frétillante que l’effet loupe du saladier-bocal grossissait parfois démesurément, quinze ans était un âge plutôt avancé, sinon exceptionnel. Mais au bout du compte, cela ne change pas grand-chose, puisqu’il avait comme chacun épuisé le crédit qui lui avait été attribué, et fini sous terre, à l’abri d’un massif de pétunias… » (p23-24)

« J’ai failli la tuer, m’avait donc avoué mon oncle Vincent après m’avoir raconté son histoire, me dit Rosario assis sur mon canapé vert vingt ans plus tard, et j’étais jeune alors, j’avais du mal à combler les non-dits, je ne comprenais pas bien, voulais plus de précisions, parlait-il de sa femme Myriam, cette tante que je connaissais si peu, nous n’avions jamais été très famille dans la famille, de sa maîtresse russe à demi bouriate, ou de sa voisine-renarde, je me souviens qu’à ce terme il avait vaguement souri d’un air triste et hoché la tête en signe d’approbation, et c’est peu de temps après qu’il avait fui, abandonnant femme et enfants, ces cousin et cousine qui vivaient en région parisienne et que je ne connaissais pratiquement pas, et s’était un jour pointé chez mes parents, à Adrogué, banlieue de Buenos Aires, dans cette propriété entourée d’un mur rose où Georges et moi avions grandi, y avait passé quelques jours avec ma mère avant de partir, pour ne jamais revenir ni donner signe de vie. » (p99)

« C’est ainsi que, grâce à Racine et à la Patagonie, Yuyan manquait soudain terriblement à Paul. » (p259)

Selon Vincent, Christian Garcin, Stock, 2014

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L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout

20 Mar

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« Au fond du salon de thé encalminé dans une pénombre brune d’ambiances surannées où de vielles rombières, tannées comme des peaux de bête ayant connu les alternances éprouvantes des hivers rudes et des étés caniculaires, font goûter à leur kiki le thé au lait qu’elles ont commandé et que ledit kiki lape avec une indifférence narquoise qui fait peine à voir, estompant dans un nuage blanc les contours de sa gueule stupide d’être sans esprit, Kate Moss feuillette un magazine de mode : l’exhibition sereine de la fausse conscience. »

« J’avais atteint à cette époque un certain raffinement dans l’art de glander. Je ne me contentais pas de ne rien faire, ce que je ne faisais pas, je le faisais avec style. Je sculptais les journées informes que je passais, je mettais en vers les poèmes que je n’écrivais pas. »

« C’est ainsi qu’il avait conçu le métier de “causeur public”. […] Ce n’était pas un coach, encore moins un psychologue. Il ne donnait aucun conseil, n’exerçait aucune autorité. Il se bornait à parler sérieusement de choses et d’autres. Ce qui était déjà beaucoup. Il prenait les mots au sérieux, et savait qu’ils ne se réduisaient pas à des déplacements de volume d’air […] Il concevait la conversation comme une occupation sociale plutôt agréable et cherchait simplement à la perpétuer. […] Son cabinet ne désemplit plus depuis. F. n’a plus une minute à lui, et enchaîne les séances du matin jusqu’au soir et ce six jours par semaine […] En dehors des heures de travail, on peut le trouver au café de la Gare. Il est toujours seul, dans son box près de la porte des toilettes, occupé à scruter sa tasse de thé. Les habitués le trouvent ennuyeux et l’évitent. “C’est un brave type qui n’a pas grand-chose à dire”, m’a confié le patron qui le connaît depuis dix ans et ne sait toujours pas ce qu’il fait. »

L’accumulation primitive de la noirceur, Bruce Bégout, Allia, 2014

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